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Full text of "L'évangéliste: roman parisien"

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I FBOH THE LIBRARE or 

\ Btbon a. FrauET, A.B., 1871 

IBBAKUII, 1801-1916 



I 



I FHCm THE LlBRARY OF 

I Btbon a. Finnkt, A.B., 1871 
I BMrmamnm lJBuau>. 1891-191tt 



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V 



ViNCT-QUATRIÈME tOITION 



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ALPHONSE DAUDET 



L'EVANIiELISTE 




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ROMAN PARISIEN 




LIB 



PARIS 

E. DENTU, ÉDITEUR 

■ AIBE DE LA SOCIÉTÉ DES GETiS DE LETTRES 
PALAU-ROTAL, I5-^17-J9, GALERIE D*ORLÊAMS 




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L'ÉVANGÉLISTE 



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OUVRAGES D'ALPHONSE DAUDET 



Jack. 

Les Rois en exil: 

Tartarin de Tarascon. 

Robert Helmont. 

Froment jeune et Risler aîné. 

Le Nabab. 

Numa Roumestan. 

Contes du Lundi. 

Lettres de mon Moulin. 

Le Petit Chose. 

Les Femmes d'artistes. 

Contes choisis. 

Les Amoureuses. 



THEATRE 



Là demidre Idole. 
L'Œillet blanc. 
Les Absents. 
Le Frère aîné. 
Le Sacrifice. 
Lise Tavernier. 
L'Arlésienne. 



Paris. — Imp. Paul Dupont (Cl.) 71.11.8t. 



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ALPHONSE DAUDET 



L'ÉVANGÉLISTE 



ROMAN PARISIEN 



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VINGT-QUATRIEME EDITION 




PARIS 

E. DENTU, ÉDITEUR 

LIBRAIRB DE LA SOCIÉTÉ DES GERS DE LETTRES 
PALAIS-ROTAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS 

1883 

Proits de traduction at da raprodacUon réservés. 



MÉWO*'*^"'^^ I !■■ I ■ I l I " » ^ 



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A L'ÉLOQUENT ET SAVANT PROFESSEUR 



J.-M. Charcot 



Médecin de la Salpétrière 



Je dédie cette Observation, 



A.D. 




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7 









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L'ÉVANGÉLISTE 



ROMAN PARISIEN 



I 



CRARD'IIÉRC 



C*est un retour de cimetière, au jour tombant, 

dans une petite maison de la rue du Val-de- 

.Grâce. On vient d'enterrer grand* mère; et, la 

porte poussée, les amis partis, restées seules 

dans rétroit logis où le moindre objet leur rap- 

{ pelle Tabsente, et qui depuis quelques heures 

{ semble agrandi, M"** Ebsen et sa fille sentent 

mieux toute Thorreur de leur chagrin. Même là- 

bâS; à Montparnasse, quand la terre s'ouvrait et 

1 



^■j_ 



^ 



-^^v*^ 



2 L*éVÂNGÉLISTE 



leur prenait tout, elles n'avaient pas aussi vive- 
ment qu'à ce coin de croisée, devant ce fauteuil 
vide, la notion de Tirréparable, Tangoisse de 
réternelle séparation. C'est comme si grand'- 
mère venait de mourir une seconde fois, 

M"* Ebsen est tombée sur une chaise et n'en 
bouge plus, affaissée dans son deuil de laine, 
sans même la force de quitter son châle, son 
chapeau dont le grand voile de crêpe se hérisse 
en pointes raides au-dessus de sa bonne large 
figure toute bouillie de larmes. Et se mouchant 
bien fort, épongeant ses yeux gonflés, elle 
énumère à haute voix les vertus de celle qui 
est partie, sa bonté, sa gaieté, son courage, elle 
y mêle des épisodes de sa propre vie, de celle 
de sa fille ; si bien qu'un étranger admis à ce 
vocero bourgeois, connaîtrait à fond l'histoire 
de ces trois femmes, saurait que M. Ebsen, un 
ingénieur de Copenhague, ruiné dans les inven- 
tions, est venu à Paris, il y a vingt ans, pour un 
brevet d'horloge électrique , que ça n'a pas mar- 
ché comme on voulait, et que l'inventeur est 
mort, laissant sa femme seule à Thôtel avec la 
vieille maman, et pauvre à ne savoir comment 
faire ses couches* 



t'ÉVAHOfcWTE 8 

Ah I Bans graDd'aère, alors, qu'est^e qu'où 
serait devenu, Bans grand'mère 6t son valllani 
petit crochet, qu'elle accélérait jour et nuil, 
travaillant des nappes, des jetés de gnipure k 
la main, très peu connus à Paris eu ce temps 
là, et que la vieille Danoise allait orfrir brave- 
ment dans les magasins de petits ouvrages. 
Ainsi elle <i pu faire marcher la tnaisoli, donnet 
une bonne nourrice à la petite Eline ; mais il ep 
a fallu de ces ronds, de ces fines dentelles t ■ 
perdre les yeux. Chère, chère grand' mère..... 
Et le vacero se déroule, coupd de sanglots, Ai 
mots enfantins qui reviennent k la bonne femn» 
avec aa douleur d'orpheline et auxquels l'accen' 
étranger, son lourd français de Copenhague, que 
vingt ans de Paris n'ont pu corriger, donm 
quelque chose d'ingénu, d'attendrissant. 

Le chagrin de sa fllle est moins expansif 
Très pAle, les denta serrées, Eline s'active dam 
la maison, avec son air paisible, ses gestes sûre 
un peu lents, sa taille pleine e^ souple dans le 
triste robe noire qu'éclairent d'épais cheVeui 
blonds et la fleur de ses dix-nouf ans. Sans 
bruit, en ménagère adroite, elle a ranimé le fe 
couvert qui mourait de leur longue absence, tii 



L*BVANGBLI8TB 



les rid^^aux, allumé la lampe, délivré le petit 
salon du froid et du noir qu'elles ont trouvés là 
en rentrant; puis, sans que la mère ait cessé de 
parler^ de sangloter, elle la débarrasse de son 
chapeau, de son châle, lui met des pantoufles 
bien chaudes à la place de ses bottines toutes 
trempées et lourdes de la terre des morts, et par 
la main, comme un enfant, Temmène et l'assied 
devant la table où fume la soupière à fleurs 
entre deux plats apportés du restaurant. M*^ Eb- 
sen résiste. Manger, ah bien! oui. Elle n'a pas 
faim ; puis la vue de cette petite table, ce troi- 
sième couvert qui manque... 

c Non, Lina, je t'en prie. 

— Si, si, il le faut. » 

Eline a tenu à dîner là dès le premier soir, à 
ne rien changer à leurs habitudes, sachant que 
le lendemain elles seraient plus cruelles à re- 
prendre. Et comme elle a çagement fait, cette 
douce et raisonnable Lina! Voici déjà que la 
tiédeur de l'appartement, qui se ranime à la 
double clarté de la lampe et du feu, pénètre ce 
pauvre cœur tout transi. Gomme il arrive tou- 
jours après ces crises épuisantes, M""* Ebsen 
mange d*un farouche appétit ; et peu à peu ses 



L'ivAIffliLISTX 6 

idées, sans changer d'objet, se modifieat et 
s'adoucissent. C'est sûr qu'on a tout fait pour que 
^and'inère fût heureuse, qu'elle ne manquât de 
rien jusqu'à son dernier jour. Et quel'soulage- 
ment en ces minutes effroyables de se sentir 
entouré de tant de sympathies ! Que de monde 
au modeste convoi ! La rue en était toute noire. 
De ses anciennes élèves, Léonie d'Arlot, la 
baronne Ger%pach, Paule et Louise de Los- 
tande, pas une qui ait manqué. Mâme on a eu ce 
que les riches n'obtiennent aujourd'hui ni pour 
or ni pour argent, un discours du pssteurAus- 
sandon, le doyen de la faculté de théologie, 
Aussandon, le grand orateur de l'Église réfor- 
mée, et que, depuis quinze ans, Paris n'avait 
pas entendu. Que c'était beau ce qu'il a dit de 
la famille, comme il était ému en parlant de 
cette vaillante grand' mère, s'expatriant, déjà 
âgée, pour suivre ses enfants, ne pas les quitter 
d'un jour. 

m 0ht pas d'un ebnr... ■ soupire M'°* Ebsen, 
i qui les paroles du pasteur àl-rachent en sou- 
venir de nouvelles larmes; et prenant à pleins 
liraii sa grande fille, qui s'est approchée d'elle 
pour essayer de la calmer, elle l'étreint et cric 



6 L*iVAN0ALI6TE 



€ Aimons-nous bien, ma Linette, ne nous quit- 
tons jamais, i Tout contre elle, avec une Ion* 
gue caresse appuyée sur ses cheveux gris, Eiine 
répond tendrement, mais très bas, pour ne pas 
pleurer : c Jamais I tu sais bien, jamais... » 

La chaleur, le repas^ trois nuits dans sommeil 
et tant de larmes ! Elle dort à présent, la pauvre 
mère. Eline va et vient sans bruit, lève la table, 
range un peu la maison que ce départ affreux et 
brusque a bouleversée. C'est sa façon d'engour- 
dir son chagrin, dans une activité matérielle. 
Mais arrivée à cette embrasure de fenêtre 
au rideau constamment relevé, où la vieille 
femme se tenait tout le Jour, le cœur lui manque 
pour serrer ces menus objets qui gardent la 
trace d'une habitude et comme Tusure des doigts 
tremblants qui les maniaient, les ciseaux^ les Itt- 
nettes sorties de leur étui marquant la page d'un 
volume d'Andersen, le crochet en travers d'un 
ouvrage commencé débordant du tiroir dala 
petite table, et le bonnet de dentelle posé sur 
Fespagnolette^ ses brides mauves dénouées et 
pendantes. 

Eline s'arrête et songe. 

Toute son enfance tient dans ce 6oi2i« GTest là 



l'évangbustb 



que grand'mère lui a appris & lire et à coudre. 
Pendant que M"** Ebsen courait dehors pour ses 
leçons d'allemand, la petite Lina restait, assise 
sur ce tabouret aux pieds de la vieille Danoise 
qui lui parlait de son pays, lui racontait lès lé- 
gendes du Nord, lui chantait la chanson de mer 
dû c roi Christian », car son mari avait été 
capitaine de navire. Plus tard, quand Eline a su 
gagner sa vie à son tour, c'était encore là qu'elle 
s'installait en rentrant. Grand'mère, la trouvant 
à sa place de fillette, continuait à lui parler avec 
la même tendresse protégeante; et dans ces 
dernières années, l'esprit de la vieille femme 
8*affaiblissant un peu, il lui arrivait de confondre 
sa fllle avec sa petite-fille, d'appeler Lina < Eli- 
sabeth », du nom de M"** Ebsen, de lui parler 
de son mari défunt, brouillant ainsi leurs deux 
personnalités qui n'étaient dans son cœur qu'une 
seule et même affection, une maternité double* 
Un mot la ramenait doucement; alors elle se 
mettait à rire. Ohl ce rire angélique, ce rire 
d'enfant entre les coques du petit bonnet, c'est 
fini, Eline ne le verra plus. Et cette idée lui 
prend tout son courage. Ses larmes, qu'elle 
comprime depuis 1q matin à cause de sa mère, 



8 L'éVANGBLISTB 



et aussi par pudeur, par délicatesse, parce que 
tout cet apitoiement autour d'elle la gênait, ses 
larmes s'éch appent violemmeat, avec des san- 
glots, avec des cris, et elle se sauve en suffo- 
quant dans la pièce à côté. 

Ici, la fenêtre est grande ouverte. La nuit 
entre, traversée de coups de vent mouillés 
qui secouent la claire lune de mars, l'épar- 
pillent toute blanche sur le lit défait, les deux 
chaises encore en face Tune de l'autre, où le 
cercueil s'allongeait ce matin pendant Tallo- 
cution du pasteur, faite à domicile, selon le rite 
luthérien. Pas de désordre dans cette chambre 
de mort, rien de ces apprêts qui révèlent le 
long alitement, les horreurs de la maladie. On 
sent la surprise, Tanéantissement de Têtre en 
quelques heures; et grand'mère, qui n'entrait 
guère ici que pour dormir, y a trouvé uû som- 
meil plus profond, une nuit plus longue, voilà 
tout. Elle n'aimait pas cette chambre, € trop 
triste », disait-elle, qu'emplissait le silence 
ennemi des vieillards et d'où l'on ne voyait que 
des arbre&, le jardin de M. Aussandon, puis 
celui des sourds-muets derrière et le clocher de 
Saint-Jacques-du-Haut-Pas ; rien que de la ver- 



l'évanoélistb 9 



dure sur des pierres, le vrai charme de Paris, 
mais la Danoise préférait son petit coin avec le 
mouvement et la vie de la rue. Est-ce pour cela, 
est-co Teffot de ce ciel profond, houleux et par 
place écumeux comme une mer? Eline, ici, ne 
pleure plus. Par cette fenêtre ouverte, sa dou- 
leur monte, s'élargit, se rassérène. Il lui semble 
que c*est le chemin qu'a pris la chère vie dis- 
parue ; et son regard cherche là-haut, vers les 
nuées floconnantes, vers les pâles éclaircies ou* 
vrant le ciel. 

« .Mère, es-tu là ? Me vois-tu? » 

Tout bas, longtemps, elle l'appelle, lui parle 
avec des intonations de prière... Puis l'heure 
sonne à Saint-Jacques, au Val-de-Grâce, les 
arbres dépouillés frissonnent au vent de nuit ; 
un sifflet de chemin de fer, la corne du tramway 
passent sur le grondement continu de Paris... 
Elîne quitte le balcon auquel elle accoudait sa 
prière, ferme la croisée, rentre dans le salon où 
la mère dort toujours son sommeil d'enfant se- 
coué de gros soupirs ; et devant, cette honnête 
physionomie, aux rides de bonté, aux ynux ra- 
petisses de larmes, Lina pense à Fabnégation, 

au dévouement de cette excellente créature, au 

1. 



L 



10 L'évANaÉLiSTe 



lourd fardeau de famille qu'elle a si vaillamment, 
si joyeusement porté : l'enfant à élever, la mai- 
son à nourrir, des responsabilités d*homme, et 
jamais de colère, jamais une plainte. Le cœur de 
la jeune fille déborde de tendresse, de recon- 
naissance; elle aussi se dévouera toute à sa 
mère et encore une fois elle lui jure c de Taimer 
bien, de ne la quitter jamais ». 

Mais on frappe à la porte doucement. C'est 
une petite fille de sept à huit ans, en tablier noir 
d'écolière, les cheveux plats noués presque sur 
le front d*un ruban clair, c C'est toi, Fanny, dit 
Eline sur le seuil, de peur de réveiller M"** Ëbsen, 
il n'y a pas de leçon ce soir. 

— Oh ! je le sais bien, mademoiselle, — et 
l'enfant coule un regard curieux vers la place de 
grand'mère pour voir comment c'est quand on 
est mort, — je le sais bien, mais papa a voulu 
que je monte tout de même et que je vous em- 
brasse à cause de votre grand chagrin* 

— Oh! petite gentille... » 

Elle prend à deux mains la tète de l'enfant la 
serre avec une vraie tendresse : c Adieu, ma 
Fanny, tu reviendras demain.... Attends que je 
t'éclaire, l'escalier e$t tout noir. > En se peu- 



l'Avangéliste 11 



chant, la lampe haute, pour guider jusqu'à sa 
porte la fillette qui loge au-dessous, elle aper- 
çoit quelqu'un debout dans Tombre. qui attend. 
« C'est vous, monsieur Lorie ? 
— Oui, mademoiselle, c'est moi, je suis là... 
Dépêche-toi, Fanny. » Et timide, les yeux levés 
vers cette belle fille blonde dont la chevelure 
s'évapore en rayons sous la lampe, il explique 
dans une longue phrase, fignolée, enveloppée 
comme un bouquet de deuil de première classe, 
qu'il n'a pas osé venir lui-même apporter à nou- 
veau le tribut... le tribut de ses condoléances; 
puis brusquement, rompant toute cette banalité 
solennelle: c De tout mon cœur avec votre peiné, 
mademoiselle Eline. 
— Merci, monsieur Lorie. » 
Il prend l'enfant par la main, Eline rentre chez 
elle; et les deux portes au rez-de-chaussée et 
au premier se referment du même mouvement 
comme sur une émotion pareille. 



II 



Ql FOICTIORRAIRI 



II y avait déjà quatre ou cinq mois que ces 
Lorie habitaient la maison, et dans la rue du 
Val-de-Grâce, une rue de province avec ses 
commérages au pas des portes, ses murs de 
couvent dépassés de grands arbres, sa chaussée 
où les chiens, les chats, les pigeons s'ébattent 
sans peur des voitures, Témoi de curiosité causé 
par rinstallation de cette étrange famille n'était 
pas encore apaisé. Un matin d'octobre, sous la 
pluie battante, un vrai jour de déménagement, 
on les avait vus arriver ; le monsieur, long, tout 
en noir, un crêpe au chapeau, et, quoique jeune 
encore, vieilli par son air sérieux, une bouche 
serrée entre des favoris administratifs. Avec lui 
deux enfants, un garçon d'une douzaine d'années, 
coiffé d'une casquette de marine à ancre et à 
ganse dorées, et une petite fille que tenak par la 
liiain la bonne en coiffe berrichonne, tout en 



L'évÀNoiLisn IS 



noir, elle aussi, et brûlée par le soleil comme ses 
maîtres. Un camion de chemin de fer les suivit 
de près, chargé de caisses, de malles, de ballots 
empilés. 

c Et les meubles J » demanda la concierge ins-* 
tallant ses locataires. La berrichonne répondit, 
trôs calme : t Yen a pas... », et comme le tri- 
mestre était payé d'avance, il fallut se contenter 
de ce renseignement. Où couchaient*ils J Sur 
quoi mangeait-on? Et pour s'assreoir? autant d'é« 
nigmes difficiles à éclaircir ; car la porte s'entre* 
bâillait à peine, et si les croisées n'avaient pas 
de rideaux, leurs volets jpleins restaient toujours 
tirés sur la rue et sur le jardin. Ce n'est pas du 
monsiew*, sévère et fermé jusqu'au menton dans 
sa longue redingote, qu'on pouvait espérer quel- 
que détail ; d'ailleurs, il n'était jamais là, s'en 
allait le matin fort affairé, une serviette en cuir 
sous le bras, et ne rentrait qu'à la nuit. Quant à 
la grande et forte fille à tournure de nourrice 
qui les servait, elle avait un certain coup de 
jupe de côté, une façon brusque de tourner le 
dos aux indiscrétions, qui tenait le moitié à dis- 
tance. Dehorsi le garçon marchait devant elle, 
]a petite, cramponnée i^ s^ robe; et lorsqu'elle 



u 



l'évangéliste 



allait au lavoir, un paquet de linge sur sa hanche 
yj^jjjJjL #^|^^iwfol>uste, elle enfermait les enfants à double ver- 
rou. Ces gens-là ne recevaient jamais de visites; 
seulement deux ou trois fois la semaine, un petit 
homme coiffé d'un chapeau de paille noire, es- 
pèce de marinier, rôdeur du bord de Peau, avec 
des yeux vifs dans un teint de jaunisse, et tou- 
jours un grand panier à la main. En somme, on 
ne savait rien sur eux, sinon que le monsieur 
s'appelait Lorie-Dufresne, comme le témoignait 
une carte de visite clouée à la porte : 




tout ceci raturé d'un trait de plume, mais incom- 
plètement, comme « ^f gfpti 

Il venait en effet d'être révoqué, et voici dans 
quelles circonstances. Nommé en Algérie vers 



L EVANGELI6TE 15 



la fin de TEmpire, Lorie-Dufresne avait dû à son 
éloi^ement d'être maintenu sous le nouveau 
régime. Sans convictions bien solides du reste, 
comme la plupart de nos fonctionnaires, et tout 
disposé à donner à la République les mêmes 
preuves de zèle qu'à l'Empire, pourvu qu'on lui 
conservât son poste. La vie à bon marché dans 
un pays admirable, un palais pour sous-préfec- 
ture avec des jardins d'orangers et de bananiers 
en terrasse sur la mer, à ses ordres un peuple 
de chaouchs, des spahis dont les longs man-* 
teaux rouges s'envolaient sur un geste, ouverts 
et allumés comme des ailes de flamants, chevaux 
de selle et de trait fournis par l'État à cause des 
grandes distances à parcourir, voyons, tout cela 
valait bien quelques sacrifices d'opinion. 

Maintenu le Seize^Mai, Lorie ne vit sa position 
menacée qu'après le départ de Mac-Mahon ; mais 
il échappa encore, grâce à son nouveau préfet, 
M. Ghemineau. Ce Ghemineau, un ancien avoué 
de Bourges, futé et froid, très souple, de dix ans 
plus vieux que lui, avait été pour Lorie-Dufresne, 
alors conseiller de préfecture, ce type idéal que 
les jeunes gens adoptent en commençant la vie et 
6ur lequel ils se façonnent presque à leur in su, à 



16 L'ivANOéLTSTE 



l'àgj OÙ il faut toujours copier quelque chose ou 
quelqu'un. Il grima sa jolie figure sur la sienne, 
lui prit ses airs gourmés, finauds, son sourire 
discretj la coupe de ses favoris et jusqu'au sau- 
tillement de son binocle au bout du doigt. 
Longtemps après, lorsqu'ils se retrouvèrent en 
Algérie, Ghemineau crut revoir l'image de sa 
jeunesse^ mais avec quelque chose de naïf et 
d'ouvert dans le regard, que M. le préfet n'avait 
jamais eu ; et c'est à cette ressemblance toute 
flatteuse que Lorie dut sans doute la protection 
de ce vieux garçon, aussi sec, aussi craquant et 
inexorable que le papier timbré sur lequel il 
grossoyait autrefois ses procédures. 

Malheureusement, après quelques années de 
Cherchell, M"* Lorie tomba malade ; une de ce? 
cruelles blessures de femmes qui les frappen 
aux sources mêmes de la vie, et que développa 
vite ce climat excessif où tout pousse et fermente 
terriblement. Sous peine de mourir en quelques 
mois, il fallait revenir en France, dans une humi- 
dité d'atmosphère qui pourrait prolonger long- 
temps, sauver même cette existence si précieuse 
à toute une famille. Lorie voulait demander son 
changement, le préfet l'en empêcha. Le minis- 



L'évANGÉLISTE 17 



tère l'oubliait; écrire, c'était tendre le cou. c Pa- \ 
tientez encore... Quand je passerai l'eau, je vous > 
la ferai passer avec moi. » '^ 

La pauvre femme partit seule, et vint s'abri- 
ter à Amboise, en Touraine, chez des cousins 
éloignés. Elle ne put même emmener ses en- 
fants, les vieux Gailleton n'en ayant jamais eu, 
les détestant, les craignant dans- leur maison 

* 

étroite et proprette, à l'égal d'une nuée de sau- 
terelles ou de toute autre horde malfaisante. Il 
fallut bien se résigner à la séparation ; l'occa- 
sion était trop belle de ce séjour sous un ciel 
merveilleux, avec un semblant de famille, la pen- 
sion moins chère que dans un hôtel. D'ailleurs, 
ils n'en auraient pas pour longtemps, Chemineau 
n'étant pas homme à moisir en Algérie, c Etge 
passerai l'eau avec lui... », disait Lorie-Dufresne 
qui ramassait les mots de son chef. 

Des mois se passèrent ainsi; et la malade se 
désespérait, sans mari, sans enfants, livrée aux 
taquineries idiotes de ses hôtes, aux sourds lan- 
cinements de son mal. C'était, de semaine en se- 
maine, des lettres déchirantes, une plainte tou- 
jours la même « mon mari... mes enfants... » 
qui traversait la mer et faisait chaque jeudi, jour 



18 l'bvanoblistk 



du courrier, trembler jusqu'à la pointe de ses 
favorig le pauvre 80us*préfet guettant à la 
longue- vue du cercle le paquebot qui venait de 
France. A un dernier appel, plus navrant que les 
autres, il prit un grand parti, s'embarqua pour 
aller voir le ministre, une démarche lui parais- 
sant en ce cas moins dangereuse qu'une lettre^ 
Au moins on* parle, on se défend ; et puis il est 
toujours plus facile de signer de loin un arrêt de' 
mort que de le prononcer en face du condamné. 
Lorie avait raisonné juste. Par hasard, ce mi* 
nistre était un brave homme que la politique 
n'avait pas encore gelé jusqu'au ventre et qui 
s'émut à cette petite histoire de famille égarée 
parmi son tas de paperasses ambitieuses. 

c Retournez à Gherchell, mon cher monsieur 
Lorie... Au premier mouvement, votre affairées! 
sûre. » 

S'il était content, le sous^préfet, en franchis- 
sant la grille de la place Beauvau, en sautant 
dans le fiacre qui le conduisait à la gare pour 
l'express de Touraine ! L'arrivée chez les Gait 
leton fut moins gaie. Sa femme l'accueillit de sa 
chaise longue qu'elle ne quittait plus, passant 
tristement ses journées à regarder devant elle la 



l*£yan6£lists 19 



grosse tour du château d'Âmboîse, dont la ron- 
deur Inassive et noire s^étalait en face de sa tris- 
tesse de captive. Depuis quelque temps, elle n*ha- 
bitait plus la maison des Gailleton, mais à côté, 
chez leurs c closiers » chargés de -conduire le 
vignoble qui joignait le jardin. 

La maladie s'aggravant, M"'* Gailleton avait 
craint pour son carreau et son meuble le va-et- 
vient des soins, les tisanes qui poissent, l'huile de 
la veilleuse. C'est que, de Taube à la nuit, la vieille 
femme ne quittait son plumeau, sa brosse, le 
morceau de cire, menait une existence de fret- 
teur, toujours soufflant, dépeignée, à quatre pat- 
tes dans un hideux jupon vert, à entretenir sa 
chère maison, vrai type de la petite propriété tou- 
rangelle, toute blanche et coquette, avec la co- 
carde rouge d'un géranium à chaque fenêtre. 
Pour son jardin, l'homme était presque aussi 
féroce ; et menant le sous-préfet vers sa malade, 
il loi faisait admirer l'alignement militaire des 
bordures, toutes lei^ fleurs aussi luisantes que si 
le plumeau de madame y avait passé : < Et vous 
comprenez bien, cousin, que des enfants par ici, 
ça n'aurait pas fait l'affaire... Mais nous voici 
chez la cousine. . . Vous allez la trouver changée, t 



S9 L'ÉVANOiLISTK 



Oh ! oui, et bien pâle, et les joues bien creuses, 
comme travaillées au couteau, et son pauvre 
corps de blessée se devinant diminué et dif- 
forme sous la longue robe flottante ; mais Lorie 
ne s'aperçut pas de cela tout de suite, car la joie 
de voir entrer son cher mari Tavait faite aussi 
rose, aussi jeune et vivante qu'à ses vingt ans. 
Quelle étreinte, lorsqu'ils furent seuls, le Gail- 
leton retourné à son jardinage. Enfin, elle l'avait 
là, elle le tenait, elle ne mourrait pas sans en 
embrasser un. Et les enfants, Maurice, Fanny? 
Sylvanire, leur bonne, en avait-elle bien soin? Ils 
devaient être grandis. Cette méchanceté, pour- 
tant, de ne pas lui permettre au moins sa petite 
Fanny. 

Puis de tout près, bien bas, à cause du râteau 
de Gailleton qui grinçait sous la fenêtre : t Oh ! 
emmène-moi, emmène-moi... Si tu savais comme 
je m'ennuie là, toute seule, comme cette grosse 
t(tur m'étoufTe ! Il me semble que c'est elle qui 
m'empêche de vous voir. » Et l'égoïsme tatillon 
de ces vieux maniaques, leur effarement quand la 
pension arrivait un jour en retard, le sucre, le 
pain qu'on lui comptait, les gros doigts de la 
c closière » qui lui faisaient mal en la portant sur 



L'iVANOiuSTB 21 



son lit, elle racontait tout, dégonflait les rancœurs 
de son chagrin d'une année. Lorie l'apaisait, la 
raisonnait de son air grave, mais au fond bien 
remué, bien navré, répétait la pai'ole rassurante 
du ministre : c Au premier mouvement... » et 
depuis quelque temps. Dieu sait que les mouve- 
ments ne sont pas rares. Dans un mois, dans huit 
jours, peut-être demain, sa nomination serait à 
VOfûciel, Alors de beaux projets d'installation, 
tout un mirage de bonheur, de santé, d'avance- 
ment, de fortune, comme savait en imaginer ce 
chimérique fourvoyé dans l'administration, qui 
n'avait pris à Chemineau que sa bouche rase et 
son masque important. Et elle l'écoutait, la tête 
sur son épaule, se berçait, demandait à croire 
malgré les coups sourds du mal qui la travail- 
lait. 

Le lendemain, par un de ces matins clairs et 
légers des bords de la Loire, ils déjeunaient, la 
fenêtre ouverte, la malade encore au lit, les por- 
traits des enfants devant elle, quand l'escalier de 
bois de la maison paysanne craqua sous le pas 
à gros clous du cousin. Il tenait à la main V Of- 
ficiel qu'il recevait par une habitude d'ancien 
greflier au tribunal de coinmerce et qu'il lisait 



22 L'AvANGéLtSTE 



respectueusement de là première à la dernière 
ligne : 

« Eh bien! le mouvement a eu lieu... Vous 
êtes révoqué. » 

Il dit cela brutalement, n'ayant déjà plus sa 
déférence de la veille pour l'employé supérieur 
de FEtat. Lorie saisit le journal, le lâcha tout 
de suite pour courir à sa femme dont la figure 
avait pris une couleur terreuse d'agonie : t Mais^ 
non, mais non... ils se sont trompés... c'est 
une erreur. » L'express allait passer. En quatre 
heures, il serait au ministère» et tout s'expli- 
querait. Mais à la voir si changée, la mort sur 
les joues, il s'effraya, voulut attendre la visite 
du médecin, t Non... Va-t-en tout de suite... > 
Et pour- le décider, elle jurait qu'elle se sentait 
mieux^ l'étreignait au départ, d'une grande 
force, avec des bras dont la vigueur le rassura 
un peu. 

Ce jour-là, Lorie-Dufresne arriva trop tard 
place Beauvau. Le lendemain, Son ' Excellence 
ne recevait pas. Introduit le troisième jour, 
après deux heures d'aitente, il se trouva en 
présence, non du ministre, mais de Chemineau, 
installé, en jaquelte, tout à fait chez lui. 



^asg^misssssagm^mm^rms^^^^^s^^^Êfm^m^^g^ 



L'ÉVANOiLISTB S3 



« Eh! oui, mon bon, c'est moi... Dans la 
place!... Depuis ce matin... Vous y seriez aussi 
si vous m'aviez écouté... Mais non, vous préfé- 
liez venir vous faire fendre l'oreille... Ça vous 
apprendra... 

— Mais je croyais... on m'avait promiâ... 

— Le ministre a eu la main forcée. Vous étiez 
le dernier sous-préfet du Seize-Mai... vous ve- 
nez dire : Je suis là... Alors ! » 

Ils se tenaient debout, l'un devant l'autre, leurs 
grands favoris face à face, de même coupe et de 
même longueur, leurs deux binocles sautillant 
au bout du même doigt, mais avec la distance 
entre eux d'une copie à un tableau de maître. Lui 
pensait à sa femme, à ses enfants. C'était sa seule 
ressource, cette place, t Qu'est-ce qu'il faut 
faire? » demanda-t-il tout bas en étranglant. Che- 
mineau en eut presque pitié, l'engagea à venir 
de temps en temps au ministère. On lui avait 
donné la direction de la presse. Peut-être pour- 
raitril le prendre un jour dans les bureaux. 

Lorie rentra à l'hôtel, désespéré. Une dépêche 
l'y attendait, datée d'Amboise : « Venez vite... 
elle va mourir. » Mais il eut beau se presser^ 
quelqu'un courut devant, qui allait encore bien 



24 L'éVAHOiuSTE 



plus vite ; et quand il arriva, sa femme était 
morte, morte seule, entre les deux Gailleton, loin 
de tout ce qu'elle aimait, avec l'angoisse du len- 
demain pour ces pauvres chers êtres dispersés. 
politique sans entrailles ! 

La promesse de Chemineau le retenait à Paris, 
D'ailleurs, que serait-il allé faire en Afrique ? 
Ramener les enfants, la bonne s'en chargerait, 
et aussi de régler quelques petites notes, d'em- 
baller les papiers personnels, les livres, les vê- 
tements, puisque tout le reste, mobilier, linge, 
vaisselle, appartenait à l'Etat. Sylvanire méritait 
cette confiance ; au service de la famille depuis 
douze ans, alors que Lorie, nouvellement marié 
à Bourges, n'était encore que conseiller do pré- 
fecture, on l'avait prise comme nourrice du pre- 
mier né, quoiqu'elle sortit à peine de la triste 
aventure communeaux fillesde campagne, séduite 
par un élève de l'école d'artillerie, puis laissée à 
la borne avec un enfant qui ne vécut pas. Pour 
une fois, cette charité humaine et simple eut sa 
récompense. Les Lorie eurent dans leur sei*vante 
le dévouement naïf, absolu d'une robuste et belle 
fille, désormais à l'abri des surprises et dégoûtée 
de l'amour— ah 1 ouiche, l'amour... un brancard 



L'iVAHOiLlSTB 25 

et l'hôpital ; — trèe fière aveccelada servir quel- 
qu'un du gouvernement, un maître en habit 
brodé et chapeau à claque. 

De cet air aisé, solide, qu'elle avait de faire 
toute chose, Sylvanire se débrouilla de ce grand 
voyage compliqué d'une liquidatioD plus difficile 
que Lorie ne l'imaginait, car les économies de 
la bonne y passèrent. A la sortie du wagon, 
quand elle émergea de la foulei tenant par la 
maia les deux orphelins dans leur deuil tout neuf, 
ily eutuQ moment de grande émotion, un de ces 
poignants petits drames comme il s'en agite à 
toute heure dans les gares, parmi le fracas des 
brouettes, les bousculades du factage et de la 
douane. On veut se tenir devant le monde, sur- 
tout quand on a une belle paire de favoris à la 
Chemineau ; on affecte de s'occuper des détails 
matériels ; mais les lannes coulent tout de mâme, 
mouillent les mots les plus banale. 

f Et les bagages? » demandait Lorie à Syl- 
vanire en sanglatant ; et Sylvanire, encore plus 
émue, répondait qu'il y en avait trop, que Romain 
les enverrait par la pe...e...tite vite...e...sse. 
— « Oh! alors, si... c'est Romain... » Il voulait 
dire: ■ ce sera certainement très bien fait... > 



SB L'évAtraiLisra 



Mais les larmes Ven empêchèrent. Leaei 
Cboc^ .(aA/^- eux, ne pleuraient pas , iout étourdis de leur 

longue route, et puis trop jetmes encore pour 
savoir ce qu'ils ayaient perdu el comme c'est 
triste de ne plus pouvoir dire c maman » à celle 
qui pai^donne tout« 

Pauvres petits Algériens, que Paris leur sem- 
bla sinistre, passant de l'azur, du soleil, de la 
vie large de là^bas à une chambre d'hôtel au 
troisième, rue du Mail, noire du moisi de ses 
murs el de la pauvreté de ses meubles ! Puis le 
dinef de la table d'hdte où il ne fallait pas par- 
ler, toutes ces figures inconnues, et pour dis- 
traction quelques promenades sous un parapluie 
avec la bonne qui n'osait aller plus loin que la 
place des Victoires, de peur de perdre son 
chemin. Le père, pendant ce temps-là, courait 
à la recherche d'un emploi, en attendant d'en- 
trer au ministère^ 

Quel emploi 1 

Quand on a vécu vingt ans dans Tadministra* 
tion, on ne s'entend plus guère à faire autre 
chose, fatigué, banalisé par le ronflant et le 
vide de l'existence officielle. Personne ne savait 
mieux que lui tourner une lettre administrative^ 



L'BVAirSiLISTE 17 



dans ce style arrondi, incolore, qui a horreur 
du mot propre, ne doit viser qu'à une chose : 
parler sans rien dire. Personne ne connaissait ^W6u*h.*^ "^w: 
plus à fond le formulaire des salutations hié* ' 
rarchiques, comment on écrit à un président 
de tribunal, à un évêque, un chef de corps, 
un c cher ancien camarade » ; et pour tenir haut 
le drapeau de Tadministration en face de la 
magistrature, son irréconciliable ennemie, et 
pour la passion du bureau, de la paperasse, 
fiches, cartons verts, registres à souches, pour 
les visites d'après-midi à la présidente, à la 
générale, débiter debout — le dos à la che<^ 
minée, en écartant ses basques -^ toutes sortes 
de phrases enveloppées, jamais compromet* 
tautes, de façon à être avec chaleur de l'avis de 
tout le monde, louer brutalement, contredire 
avec douceur, le binocle en l'air : «Ah ! permet- 
tez.,. » ; pour présider au son de la musique et 
des tambours un conseil de revision, un comice 
agricole, une distribution de prix, citer un vers 
d'Horace, une malice de Montaigne, moduler 
son intonation selon qu'on s'adresse à des enfants, 
à des conscrits, des prôtresj^ des ouvriers, des 
bonnes sœurs* des gens de campagne, bref pour 



9 i^ÈwàMstusn 



ton» l6fi clichés, poses et grimaces de la figura- 
tion administrathre, Lorie-Doiresne n'avait de 
pareil qoe Cheniinean« Mais, i quoi tout cda 
loi senraii-il maintenant? Et n'étoit-ce pas ter- 
n7>le, à quarante aos^ de n'avoir ponr nonrrir et 
yétir ses enfanta qne des gestes d'estrade et de§^ 
phrases creuses f 

En attendant sa place an ministère, l'ex-sons- 

préfet en fut réduit à chercher du travail dans 

une agence de copies dramatiques. 

f k t Ils étaient là une douzaine autour d'une grande 

a' V^^/C^ table, à un entresol de la rue Montmartre, si 

obscur que le gaz y restait allumé tout le jour, 
écrivant sans se dire un mot, se connaissant à 



'V 



•'/A>t»-/ 



'L. 



I - < ' ' V^>»a.i ^^ peina, dans un disparate d'hôpital ou d^asile de 

nuit; mais tous des décavés, des faméliques aux 
yeux de fièvre, aux coudes râpés, sentant le 
pauvre ou même pis. Quelquefois parmi eux un 
ancien militaire, bien net, bien nourri, un ruban 
jaune à la boutonnière, venu pour gagner en 
quelques heures d'après-midi de quoi compléter 
sa petite pension de retraite. 

Et de la même ronde uniforme, sur du papier 
de même format, très lisse pour que la plame 
courût plus vite, ils copiaient sans relâche des 



1 



L*évANOiLISTS 29 



drames, vaudevilles, opérettes, féeries, comé- 
dies, machinalement, comme le bœuf laboure, 
la tête basse et les yeux vides. Lorie, les pre- 
miers temps surtout, s'intéressait à sa besogne, 
s'amusait des mille intrigues bizarres défilant 
au bout de sa plume, et des cocasseries du 
vaudeville à surprises, et des péripéties du 
drame moderne avec son éternel adultère ac- 
commodé à tous les piments. 

c Où vont-ils chercher tout ça? » se disait-il 
parfois, effaré de tant de complicaUons infinies 
en dehors des réalités communes. Ce qui le 
frappait aussi, c'était la quantité d'excellents 
repas que l'on fait dans les pièces, toujours du 
Champagne, du homard, des pâtés de venaison, 
toujours des gens qui causent la bouche pleine, 
la serviette sous le menton ; et tout en transcri- ^f/X. Vlii. 



O^C^AV 



^\ 



vi- 



vant ces détails de mise en scène, lui déjeunait v 

d'un croissant de deux sous qu'il émiettait hon- 
teusement au fond de sa poche. D'où il conclut 
que le théâtre et la vie sont des choses absolu- 
ment différentes. 

 ce métier de copiste, Lorie se faisait des 
journées de trois ou quatre francs, qu'il aurait 
pu doubler en travaillant le soir chez lui, mais 

s. 



30 t 



f ' 



on ne confiait pas les manuscrits à domicile ; 
puis il Y avait du chômage. Et Chemineau qui le 
remettait de jour en jour, et la note de Fhôtel 
qui enflait à faire peur, et les bagages qui arri* 
valent avec trois cents francs de frais de route.. • 
Trois cents francs de colis!... n n'y voulait pas 
croire, mais s'expliqua ce chiffre invraisem- 
blable, en voyant sous un hangar de Bercy 
cette rangée de caisses, de ballots, tous à son 
adresse. Dans l'impossibilité de faire un triage, 
Bylvanire avait tout raflé, défroques, paperasses, 
ce dont les ambulants de l'administration se dé- 
barrassent à chaque campement, tout ce qui 
s'était entassé chez le sous-préfet d'inutilités 
encombrantes en ses dix ans de séjour, bou^ 
quins de droit dépareillés, brochures sur l'alfa, 
l'eucalyptus, le phylloxéra, toutes les robes de 
madame, —pauvre madame, — jusqu'à de vieux 
képis brodés, des poignées de nacre d'épées de 
parade, de quoi ouvrir une boutique de bric-à- 
brac « AU sous-PRÉFET DÉGOMMÉ », le tout Solide- 
ment flcelé par Romain, cloué, cacheté, à l'abri 
des accidents de terre et de mer. 

Le moyen de remiser cela ài'hôtel? Il fallut 
chercher un logement, dénicher ce petit re^-de- 



l'Avàvo£li6te si 



chaussée de la rue du Val-de-Grâce qui tenta le 
sous-préfet par le calme, Taspect provincial de 
la maison et de la rue, le voisinage du Luxem- 
bourg oti les enfants pourraient s'aérer. L'ins- 
tallation s'y fit gaiement. La joie des petits d'ou- 
vrir les caisses, de retrouver des objets connus, 
leurs livres, la poupée de Fanny, l'établi de me- 
nuisier de Maurice. Après l'indifférence banale 
de l'hôtel, l'amusement d'un camp bohème; 
tant de choses inutiles pour beaucoup d'autres 
qui manquaient, la bougie dans un vieusf flacon 
à eau de Cologne, des journaux servant d'as- 
siettes... On rit de bon cœur le premier soir; et 
lorsqu'après un dîner léger, sur le pouce, les 
matelas déroulés, les caisses en tas, Lorie- 
Dufresne, avant de se coucher, promena solen- 
nellement la bougie sur cet intérieur de com- 
missionnaire en marchandises, il eut un mot 
qui traduisait bien leur intime bien-être à tous : 
< C'est un peu dégarni, mais au moins nous Y^ q y,^ 
sommes chez nous ! > 

Le lendemain, ce fut plus triste. Avec les frais 
de voiturage, l'avance du loyer, Lorie avait vu 
la fin de son argent, déjà fort entamé par la note 
des Gailleton, les voyages, le séjour à Paris et 



32 i/ÈvASfGtuffn 



l'achat d'une petite concession dans le cimetière 
d'Amboise, oh! toute petite, pour quelqu'un qui 
n'avait jamais tenu beaucoup de place. L'hiver 
approchait pourtant, un hiver comme il n'en 
existe pas en Algérie et pour lequel les enfants 
n'étaient équipés de vêtements ni de chaussures. 
Heureusement, il y avait Sylvanire. La brave 
fille suffisait à tout, allait au lavoir, taillait, rac- 
commodait dans les débris d'autrefois, nettoyait 
les gants .de monsieur, rafistolait son lorgnon 
avec du fil d'archal, car l'ancien fonctionnaire 
ne négligeait pas la tenue. C'est elle aussi qui 
trafiquait chez les marchands d'habits de la rue 
Monsieur-le-Prince, chez les bouquinistes de la 
rue de la Sorbonne, les vieux livres de droit, les 
brochures sur la viticulture, et, reliques encore 
plus précieuses, les habits de parade du sous- 
préfet, ses redingotes brodées d'argent fin. 

Une de ces défroques administratives, dont 
les marchands n'avaient pas voulu à cause de sa 
décrépitude, servait à Lorie de robe de chambre, 
économisait son unique, vêtement de sortie ; et 
c'était quelque chose de le voir, grelottant et 
digne sous sa loque à broderies, arpenter leur 
logement pour se réchauffer, tandis que Sylva- 



L*ÉVANOiLIBTS 8{ 



nire s'usait les yeux à la lueur d'une bougie et 
que les enfants dormaient dans des caisses d'em- 
ballage transformées en couchettes, afin de leur 
éviter le froid du carreau. Non, jamais, dans les 
pièces qu'il copiait, si bizarres pourtant, si 
extraordinaires, Lorie-Dufresne n'avait rien vu 
d'aussi extravagant. 



III 



ELIRE EBSER 



Chez les dames Ebsen, ^and^màre, à son coin 
de fenêtre, guettait tous les mouvements des 
gens du dessous. Avec ses mains tremblantes 
qui laissaient échapper les mailles et faisaient 
grelotter le volume d*Ândersen, la bonne vieille 
n'avait guère que la rue pour distraction; et 
comme il n*y passait pas grand monde, de temps 
à autre les épaulettes blanches d'un infirmier du 
Val, le collet brodé d'un élève, deux bonnes 
sœurs en cornettes à ailes, tout cela aussi régu- 
lier et automatique que des personnages de Jac- 
quemart, l'arrivée des Lorie avait un peu varié 
l'ordinaire. 



L^éVAlfOfelSTB S5 



Elle savait Theurë du bureau pour le père, les 
achats de la bonne, et quels jours Tenait rhomiil 
au jpanier. La petite fille Tintéressait surtout^ 
frileuseni6Qt serrée contre sa gardienne, sautil- 
lant parmi les flaques d'eau, avec ses jambes 
grêles court-vâtuôs. Grand'màre soupçonnait 
cette femme d'être très méchante ; et connais-* 
sant dans ses moindres détails la toilette de la 
petite, S0S deux robes do deuil à Tourlet sorti, 
les talons tournés de ses bottines, elle s'indi-* 
gnait toute seule pendant des heures r t A-t-on 
jamais vu? Mais ils l'estropieront, cette mi- 
gnonne... comme si c'était difficile de remettre 
des talons. » 

Elle surveillait si l'enfant avait son manteau, 
s'inquiétait, la sachant dehors par la pltlie, et 
n'était oontente que lorsqu'à Pangle de la rue et 
du boulevard Saint-Michel, elle apercevait entre 
deux volées de pigeons la Berrichonne plantée 
au bord du trottoir, te garçon d'une maiu^ la 
petite de l'autre, attendant pour traverser, avec 
une terreur provinciale deâ voitures. 

« Allez donc... passez donc... », murmurait 
grand'mère comme si on pouvait Tdntendre, et^ 
derrière la vitrOj elle feur faisait des signes* 



36 l'êvanoélistb 



Plus romanesque et sentimentale, M"^* Ebsen 
était surtout impressionnée par les belles fa- 
çons du monsieur et le grand crêpe de son cha- 
peau, un deuil de veuf, bien sûr, puisqu'on ne 
voyait jamais la mère. Et c'était entre les deux 
femmes de longues discussions au sujet des 
voisins. 

Eline, tout le jour à ses leçons^ se mêlait de 
moins près à l'existence des Lorie, mais ces 
petits sans mère, perdus et seuls dans Paris, la 
remplissaient de pitié, et à chaque rencontre, 
elle leur souriait, essayait d'entrer en connais- 
sance malgré les résistances du bonnet berri- 
chon. La veille de Noël, le soir de cette « Ju- 
leaften > des Danois que les dames Ebsen ne 
manquaient jamais de fêter, elle descendit in- 
viter les enfants à venir avec d'autres petits de 
leur âge manger le c risengroed » et toutes les 
sucreries accrochées aux branchettes d'un arbre 
de Noël, parmi les cires allumées et les lanternes 
minuscules. 

Et pensez quel chagrin pour les pauvres 
petiots cachés derrière Sylvanire qui se tenait 
debout en travers de la porte, quel crève-côeur 
do lentendre répondre que les enfants ne sor- 



L*ÉVAN0iLI8TB fd 



taient pas, quemonsiôur l'avait bien défendu, 
et d'avoir toute la soirée au-dessus de leur tôle 
des chants, du piano, des cris de joie, et le bruit 
sourd des petites bottes ébranlant le parquet au- 
tour d'un beau sapin de Noël. Cette fois, par 
exemple, M. Lorie trouva que Sylvanire exagé- 
rait le respect de la consigne; et le lendemain, 
jour de congé, ayant fait habiller les enfants, il 
monta avec eux chez ces dames. 

Elles étaient là toutes les trois; et l'entrée 
cérémonieuse de l'ancien sous-préfet, les saluts 
plongeons du petit bonhomme et de sa sœur 
impressionnèrent tout d'abord ces personnes un 
peu simples. Mais la gentillesse de Fanny eut 
vite raison de cette froideur de l'arrivée. Elle 
était si contente de voir de près la demoiselle 
dont elle croisait souvent le joli sourire, et la 
vieille dame qui les guettait rentrer de sa fenêtre. 
Eline avait pris l'enfant sur ses genoux; et 
bourrant ses petites poches des sucreries res- 
tées de la veille, elle la faisait causer : c Sept 
ans, déjà!... Quelle grande fille !... Alors vous 
devoz aller en classe ? 

— Oh! non, mademoiselle, pas encore.. • » 
répondit la père vivement comme s'il eût craint 



S8 l'évanoéliste 



V a.v>rQy f quelque naïveté de la petite. C'était une enfant. 
^ très délicate. Il ne fallait pas trop la pousser. Le 
garQOUy au contraire^ avait une santé d'âthlôte, 
bien le tempérament de sa vocation. 

< Vous voulez en faire...? demanda Mi^^Ebsen. 

— Un marin, dit le père sans hésiter... A seize 
ans, il entrera à Navale... » et se tournant vers le 
jeune garçon affaissé sur sa chaise, il le redressa 
d'un geste crâne : c Hein t Maurice... le Borda 1 > 
A ce nom du vaisseau-école, les yeux de la petite 
Fanny flambèrent fièrement ; quant au futur as* 
pirant, qui tortillait les insignes de sa casquette 
et penchait vers la terre un de ces terribles nez 
d'enfant en croissance qui semblent dire au 
reste du corps : c Marchez toujours... je vais 
devant » , il tressaillit à l'appel du Borda, fit un 
c Ah ! » extatique, puis se tut comme écrasé. 

c L'air de Paris l'impressionne un peu... > dit 
M. Lorie pour excuser cette attitude découragée; 
et il raconta qu'ils n'étaient à Paris qu'en pas- 
sant, pour le règlement de quelques affaires; 
aussi n'avaient-ils fait qu'une demi^installation, 
ety dame 1 il leur manquait bien des petites 
choses... Tout cela détaillé d'un ton mondain, le 
chapeau sur la hanche, le lorgnon au bout des 



L*ÉVANOéLISTE 30 



doigts, avec des phrases arrondies, des ondule 
ments d'épaules, de fins sourires entendus ef- 
fleurant la solennité du visage régulier et hau- 
tain. M°^* Ebsen et sa mère étaient éblouies. 

Eline, elle, tout on trouvant M. Lorie un peu 
phraseur, i^esta touchée de raccent ému et 
simple dont il mentionna la mort de sa fomme, 
tout bas, très vite, avec une voix enrouée qui 
ne semblait plus^du même homme. Elle s'aper* 
cevait aussi à certains détails de toilette ches la 
petite Qlie, qu'on avait mise pourtant dans son 
plus beau, aux reprises du col brodé, au ruban 
reteint du chapeau, que malgré les belles phrases 
du père, ils ne devaient pas être bien riches; et 
sa sympathie s'augmentait de cette misère devi^- 
née qu'elle n'aurait jamais crue aussi complète, 
aussi profonde. 

Quelques jours après cette visite, Sylvanire 
vint sonner tout éperdue chez ces clames. Fanny 
était malade, très malade. Ça l'avait prise subi* 
tement ; et la bonne en l'absence de son maître 
s'adressait dans son épouvante aux seules per- 
sonnes qu'elle connût. Eline descendit bien vite 
avec sa mère, et toutes deux restèrent saisies du 
dénuement lugubre des trois pièces sans feu» 



40 L*ÊVAN6ÉLISTB 



sans rideaux ni meubles, où des piles de livres 
en loques, des cartons verts crevés débordant de 
paper'asses, s'entassaient dans tous les coins. 

Par ci par là, quelques ustensiles de cuisine, 
deux ou trois matelas roulés, et une foule de 
caisses de toute dimension, montrant un fouillis 
de vieux effets et de linge, ou complètement 
vides et suppléant au mobilier. L'une d'elles re- 
tournée servait de table avec dès c fragile » aux 
quatre coins parmi les assiettes, le croûton de 
pain, l'angle de fromage du récent déjeuner; 
une autre tenait lieu de lit à la fillette qui grelot- 
tait entre ces planches, pale et le nez pincé comme 
une petite morte dans sa biè:*e, pendant qu'à côté 
d'elle, l'élève du Borda san^^lotait sous sa cas* 
quette triomphante. 

La distribution de l'appartement était la même 
quau premier étage; et la comparaison de leur 
petit salon coquet, paré, de leurs chambres bien 
chaudes avec ce chenil, navrait Eline comme un 
remords. On peut donc vivre à côté de détresses 
pareilles sans les soupçonner. En même temps, 
elle se rappelait les belles façoni^ du fonction- 
naire et le ton dégagé dont il avouait, en jouant 
avec son lorgnon, qu'il leur manquait bien dos 



LV.VANOiLISTE 41 



petites choses. Oui, pas mal de petites choses, 
comme, par exemple, du feu, du vin, des vête* 
ments chauds, des draps, des souliers ; et les 
enfants en meurent quelquefois de ces petits rien 
du tout qui leur manquent 

€ Vite, un médecin ! » 

Justement le fils Aussandon, médecm milî> 
taire, était depuis quelques jours en congé chez 
ses parents. M""* Ebsen courut le chercher, pen- 
dant qu'Elioe s'occupait à transformer la pauvre 
chambre, aidée par Sylvanire qui avait perdu 
la tête, cognait partout un lit de fer descendu en 
hâte, laissait tomber dans l'escalier les bûches 
dont grand'mère venait de remplir son tablier, 
et répétait tout le temps : c Que dira monsieur?... 
Que dira monsieur?... » 

c Eh bien ? » demanda Eline qui avait attendu 
la fin de la consultation dans une pièce à côté et 
ne se montra que lorsque le képi galonné du fils 
Aussandon eut disparu dans la brume du petit 
jardin. La bonne M""» Ebsen rayonnait : c Rien 
du tout... une fièvre biliaire... Quelques jours 
de repos et de soins... Regarde. On dirait déjà 
qu'elle va mieux, depuis qu'elle est bien cou- 
chée. » Puis, tout bas» penchée vers sa flUe : 



49 l'evaxgblistr 



c II s'est informé de toi si cbeDdiment.,, Je orois 
qu'il espère toujours. 

— Pauvre garçon ! » dit Eline» occupée k bor- 
der la malade dans Tétroite couchette blanche où 
elle-même avait dormi toute petite; et pendant 
que les yeux de l'enfant lui souriaient, luisants de 
fièvre, elle sentait sur sa main la mouillure chaude 
d'une caresse de gros chien. C'était Sylvanire 
qui pleurait de joie et lui disait merci avec les 
lèvres, sans parler. Décidément, cette fille n'é- 
tait pas aussi méchante que croyait graod'mère... 
Le soir, quand monsieur rentra, Fanny dormait, 
très calme, entre les mousselines claires tirées 
sur son sommeil. Un bon feu brûlait dans la 
cheminée. Il y avait des rideaux blancs à la fe- 
nêtre, une table, un fauteuil, le reflet lacté d'une 
veilleuse sur le plafond ; et partout dans la cham- 
bre de l'enfant, mais rien que dans celle-là 
comme le passage d'une maternité coquette et 
prévoyante. 

Dès ce jour,* l'intimité fut faite entre les deux 
ménages. Ces dames avaient adopté Fanny, l'ap- 
pelaient à tout instant, et ne la laissaient jamais 
redescendre sans quelque cadeau, des mitaines 
bien chaudes pour ses menottes si peu faites à 



l'évangélistb 43 



rhiver, des socques, un bon fichu de laine. Ëline, 
rentrant de ses leçons au dehors, la prenait une 
heure tous les soirs et s'occupait de Tinstruire 
un peu. Livrée depuis longtemps à Tunique com- 
pagnie d'une servante, Tenfant avait l'esprit 
exclusivement meublé des fantaisies de la môre 
L'Oie, et sur son petit être distingué des façons 
de commère, un patois de tournure et d'accent, 
conune chez les petits restés trop longtemps en 
nourrice. Eline, laissant à sa mère les soins 
matériels, cherchait surtout à dégager Fanny 
des gros cotillons de sa bonne, à la remettre à 
son rang de petite demoiselle, sans blesser 
pourtant les susceptibilités de l'aimante et feu- 
rouche Sylvauire. 

Cette Lina, à quoi n'aurait-elle pas réussi, par 
la magie de sa grâce et de sa douceur? Elle 
n'eut qu'un mot à dire chez la baronne 6ers- 
pach, où Gliémineau était reçu; et, tout de suite, 
il y eut une place vacante pour Lorie dans les 
bureaux de M. le directeur inaccessibles jusqu'a- 
lors. Deux cents francs par mois, moins la re- 
tenue. On pouvait espérer mieux; mais enfin 
c'était un premier pas, la rentrée dans cette ad- 
minîstratioi) doat Texil le tuait. Oh 1 la joie de 



T Ao 



\ 



44 L'éVANGÊUSTE 



paperasser, d'ouvrir, de fermer des cartons verts 
à rôdeur fade et moisie, de se sentir un des 
rouages de cette machine de Marly, auguste et 
compliquée, encombrante et décrépite, qu*on 

nomme Tadministration française Lorie-Du- 

fresne en fut tout rajeuni. 

Et quel repos, après la fatigue des affaires, 
de monter le soir avec Fanny chez les Ebsen, 
dans ce saloii modeste où des meubles lourds et 
surannés, la console Empire venue de Copen- 
hague, et Thorloge électrique qui n'avait jamais 
marché, cause de tous leurs malheurs, contras- 
taient avec un joli siège du tapissier en renom, 
une jardinière en cloisonné, des cadeaux d'é- 
lèves riches. Sur tout cela les dentelles de la 
vieille dame, en nappes, en tapis, en jetés de 
fauteuil, répandaient une blancheur passée dé 
mode, un calme pour le regard charmé déjà pnr 
ces trois âges de femme, grand'mère, fille et 
petite-fille, si dignement, si joliment repré- 
sentés. 

Pendant qu'Eline installait la petite Fanny et 
ses livres, Lorie causait avec madame Ebsen, 
l'entretenait de ses jours de puissance, de ses 
succès défunts, comme il sied à toutes les ma- 



l/ÉVANGKLlSTE 45 



jestés tombées. Il aimait à redire les hauts faits 
de son administration, les services rendus à la 
colonie par ses facultés organisatrices; et se rap- 
pelant tout à coup certains discours d'inaugura- 
tion, il s'oubliait à en réciter des passages, le 
bras tendu vers des auditeurs imaginaires : 
c Beaucoup de place et tout à faire!... la devise 
des pays neufs, messieurs... > 

Là-bas, dans le coin de grand'mère endormie 
derrière ses lunettes, la lampe éclairait un 
groupe plus calme, Fanny penchée sur son livre, 
avec le geste doucement protecteur d'Eline sou- 
tenant, entourant sa taille, tandis qu'au dehors 
grondait et mugissait, à vingt pas de la petile^'^^p 
rue provinciale, la tempête du boulevard Saint- 
Michel, la montée des étudiants vers BuUier J^liAuLu*' ^ 
dont on entendait Ids pistons les soirs de bal. 
Et c'était bien cela les doubles courants de ce 
Paris complexe, si mêlé, si difficile à saisir. 

Le dimanche soir, le salon s^animait, on allu- 
mait les bougies du piano pour recevoir quelques 
amis. D'abord, de fondation, deux familles da- 
noises que ces dames connaissaient depuis leur 
arrivée, lourdes faces, épanouies et muettes, 
s'alignant en tapisseries, où plutôt en verdures, 

3. 



J C<-1X4C 



» » 



46 LEVANGELISTE 



tout autour du salon. Puis M. Birk, jeune pas- 
teur de Copenhague, envoyé à Paris depuis peu 
pour desservir le temple danois de la rue Chau- 
chat. Eline qui, du temps de Tancien pasteur, 
M. Larsen, tenait Torgue du temple le dimanche, 
avait continué ce service gratuit avec le nou- 
veau venu ; et celui-ci se croyait en retour obligé 
à quelques visites polies, sans qu'il y eût entre 
eux sympathie réelle. Ce gros garçon à barbe 
fauve, à tête régulière et commune trouée de 
petite vérole, un christ de campagne mangé aux 
^^ vers, affectait la plus grande austérité d'attitude 

et de parole; au fond, un vulgaire homme d'af- 
faires qui savait que les pasteurs de Paris se 
mariaient richement,et s'était mis en tête d'uti- 
liser son passage à Babylone pour ramasser 
quelque grosse dot. 

Le salon de M™® Ebsen ne pouvait en cela lui 
servir, composé de gens très simples, sans for- 
tune; aussi sa barbe en fourche ne s'y montrait- 
elle jamais longtemps. Birk donnait à entendre 
que le milieu n'était pas assez orthodoxe pour 
lui. Il est vrai que ces dames, fort tolérantes, 
s* occupaient assez peu de la religion des per- 
sonnes (qu'elles recevaient; mais cela q'avait 



L EVANGÉLISTE 47 



pas empêché M. Larsen de s'y rencontrer pen- 
dant des années avec le pasteur Aussandon. 
L'illustre doyen, pour venir chez ses voisines, 
n'avait qu'à trayerser le petit jardin qui les 
séparait de son pavillon et où on le voyait, le 
sécateur à la main, courber sa longue taille sur 
ses rosiers, pendant que d'une fenêtre, la petite 
et fougueuse M""* Aussandon, le bonnet de tra- 
vers, en bataille, surveillait son vieux grand 
homme, le rappelait au premier souffle de veut : 
c Aussandon, il faut rentrer. — Oui, Bonne... > 
Et il obéissait, plus docile qu'un enfant. Grâce à 
leur voisinage, à des traductions dont le pasteur 
avait eu souvent besoin pour son cours d'his- 
toire ecclésiastique, les deux familles s'étaient 
liées; et quelque temps avant l'arrivée de Lorie 
dans la maison, le plus jeune des. fils Aussan- 
don, Paul, celui que la maman n'appelait jamais 
que € le major », demandait Eline Ebsen en 
mariage. 

Malheureusement, la vie de médecin militaire 
est une vie de garnison, toujours par les che«r 
mins; et pour ne pas quitter sa mère et sa 
grand' mère, Eline disait c non > tout de suite, 
suas laisser deviner à personne l'effort que ce 



^8 LEVANOELISTE 



ff non » lui coûtait. Depuis, les relations n'a- 
vaient plus été les mêmes. M"** Âussandon évi- 
tait ces dames 9 on se saluait, mais on ne se 
visitait plus, et les soirées du dimanche y per- 
daient un peu de leur animation ; car le vieux 
doyen était très gai, et t Bonne » avait un terrible 
coup de trompette, qui secouait tout le salon, 
surtout quand Henriette Briss se trouvait là et 
qu'on discutait théologie. 

C'était, cette Henriette Briss, une vieille fille 
de trente à trente-cinq ans. Norvégienne, catho- 
lique, qui, après un séjour d'une dizaine d'années 
dans un couvent de Christiania, avait dû en sortir 
à cause de sa mauvaise santé, et, depuis lors, es- 
sayait de rentrer dans ce qu'elle appelait la vie 
mondaine. Habituée à la règle, à la dépendance 
muette, ayant perdu tout sentiment d'initiative 
ou de responsabilité, elle allait à travers les 
choses et les êtres, effarée, déroutée, poussant 
des cris de plainte et d'appel, comme un oiseau 
tombé du nid. Pourtant, elle était intelligente, 
instruite, parlait plusieurs langues, ce qui lui 
avait valu de se placer comme gouvernante en 
Russie, en Pologne, dans des familles riches ; 
mais elle ne restait nulle part, froissée, choquée 



l'évXngéuste ÎO 



par les réalités de rexislence» dont les voiles 
blancs, aveuglants, enveloppants, de son ordre 
à la Vierge^ ne la défendaient plus. 

« Soyons pratiques ! » répétait la pauvre flUe 
à tout instant^ pour se raffermir, se guider elle- 
même. Pratique, personne ne Tétait moins que 
cette détraquée aux traits dévorés de gastralgie, 
les cheveux mal repoussés sous un chapeau 
rond de voyage, vêtue de ses achats de pauvre 
sur d'anciennes défroques de ses maîtresses, 
opulentes et fanées^ avec des fourrures en été, 
couvrant des robes de couleur claire. Restée 
très catholique et pratiquante, en même temps 
libérale, même révolutionnaire, elle mêlait dans 
une adoration enthousiaste Garibaldi et le père 
Didon, émettait les idées, les contradictions les 
plus folies, épouvantait, au bout de très peu de 
temps, les parents de ses élèves, et chaque fois 
remerciée, accourait à Paris dépenser son peu 
d'argent, à Paris, le seul endroit du monde où 
elle se sentit à Taise, dans de Tair excil&nt et 
respirable. 

Tout à coup^ quand on la croyait en place à 
Moscou ou à Copenhague, Henriette arrivait 
toute contente et délivrée, louait une petite 



50 L*évANGÉLISTB 



chambre en garni, suivait les grands prédica- 
teurs, viditait des sœurs dans leurs couvents, 
des prêtres dans les sacristies, ne manquait pas 
un cours à la faculté de théologie, prenait des 
notes qu'elle rédigeait ensuite, son rêve étant 
de faire du journalisme catholique; et régulière- 
ment elle écrivait à Louis Veuillot, qui ne répon- 
dait jamais. Faute de quoi, partout où elle 
allait et surtout rue du Val-de-Grâce, à cause 
du milieu luthérien, Henriette Briss dépensait 
en paroles sa verve discutante, contro versait, ci- 
tait des textes, sortait de là épuisée, la bouche 
sèche, des ronds anémiques dans la tête, mais 
ravie d'avoir confessé sa foi. Puis, lorsqu'elle 
était à bout d'argent, ce qui Fétonnait toujours, 
elle se plaçait au hasard, repartait désespérée, 
et pendant des mois, on n'entendait plus parler 
d'elle. 

Quand Lorie la rencontra dans le salon de 
M"* Ebsen, elle était à cette période découra- 
gée; et même, s'y étant prise trop tard, les ré- 
ponses se faisant attendre, elle avait été obligée 
de se mettre en pension dans un couvent de la 
rue du Ghercjie-Midi, sorte de bureau de place* 
ment pour les filles de service, où ses idées 



L*ÉVAN6ÉLISTE 51 



démocratiques et son amour du peuple subis- 
saient une rude épreuve au contact de la domes- 
ticité hypocrite et vicieuse, se signant à la cha- 
pelle, à l'entrée du parloir orné de fantastiques 
chemins de croix, et forçant les malles dans les 
chambres, chantonnant à Touvroir des refrains 
de rue infâmes, recouvrant d'un bonnet — pour 
parler aux clientes — des cheveux piqués d'é- 
pingles d'acier ou d'étoiles de clinquant. Chaque 
dimanche, chez les dames Ebsen, trop à l'étroit 
pour lui donner asile, elle se lamentait, racontait 
ses écœurements dans ce milieu bas et trivial ; 
mais ses amies, tout en Faimant beaucoup, 
renonçaient à lui venir en aide, l'argent destiné 
à payer la chambre ou la pension s'en allant 
toujours à des fantaisies, des charités héroïques 
ou stupides. Henriette comprenait leurs mé- 
fiances, se désolait seulement de ne pas être 
plus pratique, « comme M. Lorie, par exemple, 
ou vous, ma chère Lina. 

— Je ne sais pas si je suis pratique^ disait 
Eline en souriant; mais je m'arrange pour vou- 
loir la même chose longtemps et faire avec plai- 
sir tout ce que je doio faire. 

— Eh bien ! moi, je dois élever des enfants 



52 l'évangéliste 






et j*en élève; mais jamais ce ne sera avec plai- 
sir... D'abord, j'ai les enfants en horreur. On est 
obligé de se courber pour leur parler, de se faire 
aussi petit qu'eux. C'est abêtissant. 

— Oh! Henriette... » 

Lina la regardait épouvantée. Elle qui aimait 
tant tous les petits, et de tous les âges, ceux qui 
courent et qui commencent à lire, ceux qui ne 
sont encore que de la chair douillette à dorloter et 
à baiser; elle qui prenait exprès par le Luxem- 
bourg pour entendre leurs cris, s'arrêter devant 
leurs jeux de pelles et de sable, devant leurs 
sommeils étalés sous la pèlerine des nourrices 
ou l'auvent des voitures-berceaux, elle qui sou- 
riait à tous les petits yeux quêteurs, et, si elle 
voyait un de ces crânes tendres exposé au vent 
ou au soieil, s'élançait sur la nourrice distraite, 
pour redresser son bras ou son ombrelle : 
« Nourrice, votre enfant I » Cela lui paraissait 
monstrueux, cette négation du sentiment mater- 
nel chez une femme. A les regarder toutes deux, 
d'ailleurs, on comprenait la différence de leurs 
tempéraments, l'une née pour la maternité, pe- 
tite tète, hanches larges, calme physionomie ; 
l'autre taillée à la serpe, avec des angles dis- 



L'évANGéLISTB 53 



gracieux, de longues mains plates, dures, comme 

on en voit jointes et tendues dans les tableaux 

primitifs. 
M"** Ebsen intervenait quelquefois : c Hais, ma 

bonne Henriette, pourquoi continuer ce métier 

d'éleveuse d'enfants, puisqu'il vous ennuie? 

Pourquoi lie pas retourner chez vos parents? 

Ils sont vieux, dites-vous, ils sont seuls, votre 

mère est infirme, vous l'aideriez à son ménage... 

le linge, un peu de cuisine... 

— Autant me marier, alors, interrompait Hen- 
riette vivement... Merci! je ne suis pas une 
ménagère, moi; et j'ai horreur de toutes ces 
besognes basses qui n'occupent que les doigts. 

— On peut toujours penser... », disait Eline. 
Mais l'autre, sans écouter : c D'ailleurs, ma fa- 
mille est pauvre, je lui serais à charge... puis 
ce sont des paysans, incapables de me com- 
prendre. » 

Sur ce mot. M""* Ebsen s'indignait : 
c Les voilà bien, ces papistes, avec leurs cou- 
vents. Ce n'est rien d'arracher aux parents leurs 
filles, leurs garçons, les soutiens naturels de 
leur vieillesse, il faut encore tuer chez eux jus- 
qu'au souvenir, jusqu'au sentiment de la famille. 



54 l'évAngéliste 



Ellies sont jolies, vos prisons du bon Dieu I » 

Henriette Briss ne s'emportait pas, mais dé- 
fendait sa chère maison pa? toute sorte d^argu- 
ments et de textes. Elle avait passé là onze 
années délicieuses, à ne pas se sentir vivre, 
irresponsable, anéantie en Dieu, dans une incon- 
science dont le réveil lui semblait bien dur et 
fatigant, c Allez, madame Ebsen, en ce siècle de 
matière, il n'y a pas d'autre refuge pour les 
âmes distinguées, i^ 

La bonne dame suffoquait : 

c Si on peutl... si on peut I... mais retour- 
nez-y donc à votre couvent;.. Un tas de pares* 
seuses et de folles... » 

A ce moment, un déluge de notes, d'arpèges, 
noyait, emportait la discussion. Les « verdures » 
s'aniqiaient discrètement^ en se rapprochant du 
piano ; et de sa voix limpide, un peu molle, 
Eline commençait une romance de Chopin. Puis 
c'était le tour de grand'mère, à qui l'on deman- 
dait quelque vieille chanson Scandinave, que 
Lina traduisait à mesure pour Lorie. L'aïeule se 
redressait dans son fauteuil, chevrotait un air 
héroïque, la chanson du roi Christian < debout 
près du grand mât, tout enveloppé de fumée.. .«^ 



l'évangéltste 55 



ou bien la mélancolique invocation à la patrie 
lointaine : c Danemark, avec tes champs et tes 
prairies splendides, fermés par Tonde bleue... » 

A présent on ne chante plus chez les 

Ebsen. Le piano est muet, les bougies du salon 
éteintes. La vieille Danoise est partie vers un 
pays que rien ne ferme, des champs et des prai- 
ries splendidea, mais si lointains et si vastes 
que persoune n*en est revenu jamais. 



IV 



HEURES DU MATIN 



Les petits Lorie étaient seuls à la maison 
quelques jours après la mort de grand'mère, le 
père au bureau, la bonne au marché, la porte à 
double tour comme à chaque sortie de Sylvanire 
qui gardait ses terreurs et ses méfiances de l'ai^ 
rivée, croyait par exemple à un vaste trafic d'en- 
fants volés, organisé dans Paris pour fournir la 
grand'ville de faiseurs de tours sur ses places, 
de joueurs de harpe devant ses cafés, et même, 
chose horrible à penser, d'excellents petits pâtés 
chauds. Aussi, lorsqu'elle laissait Maurice et 
Fanny à la maison, entendaient-ils toujours la 
môme recommandation de la mère bique à ses 



l'évAng^lists 57 



biquets : c Surtout enfermez* vous... n'ouvrez à 
personne, excepté à Romain. » 

Romain, Thomme au panier, celui qui intri^ 
guait tant la pauvre grand'mère, était arrivé 
d'Algérie quelques jours après eux, juste le 
temps d'installer là-bas son successeur; car il 
était fonctionnaire, lui aussi, portier, jardinier à 
la sous-piéfecture, où il cumulait en outre les 
emplois de cocher, maître d*hôtel et mari de 
Sylvanire, oh! mais si peu, que ce n'est pas la 
peine d'en parler. La Berrichonne avait eu beau- 
coup de mal à se décider à ce mariage. Depuis 
son affaire de Bourges, le plus joli homme de la 
terre ne lui aurait pas fait envie; encore moins 
ce petit Romain, cbéti, bredouillon, la tête de 
moins qu'elle, avec ce teint d'omelette à l'huile 
rapporté du Sénégal où, en quittant la marine, il 
avait servi comme jardinier chez le gouverneur. 
. Mais les maîtres y tenaient. Et puis l'homme 
était si bon, si complaisant ; adroit à tous les 
métiers, il arrangeait de si beaux bouquets 
grands comme des arbres, amusait les enfants 
de si jolies inventions, il lui coulait des petits 
yeux si tendres et depuis si longtemps, qu'après 
avoir tout fait pour le décourager, jusqu'à lui 



60 l'évanoblistb 



disait, il y a à Paris un tas de ménages en con- 
dition, qui sont forcés de vivre séparés; on se 
voit de loin en loin^ on ne s'aime que davantage. 
Un large sourire s'étalait sous sa coiffe blanche 
à trois pièces, si engageant, si aimable, c Tiens 
bon, je vas me chercher quelque chose... i, dit 
Romain ; et il faut convenir (|u'il fut moins long 
que son préfet à se procurer de l'ouvrage. 
Il n'eut qu'à descendre sur les berges de la 
^^ wCW^v^v Seine, se mêler à ce peuple de tafouiUeux que 

nourrit la bonne rivière, pour avoir le choix 
entre plusieurs professions, déchargeur de ba- 
teaux, coltineur, garçon d'écluse, de lavoir. En 
définitive, il entra au barrage de la Monnaie, 
parce que c'était presque un emploi du gouver- 
nement et qu'il avait, comme Lorie, la passion 
administrative. Sa place était dure, le tenait 
sans relâche; mais dès qu'il pouvait s'échapper, 
il accourait rue du Val-de-Grâce, toujours avec 
quelque surprise dans son gi*and panier, les 
profits du garçon d'écluse: tantôt, au dépeçage 
d'un train de bois, trois ou quatre belles bûches 
encore humides d'un long flottage en haute Seine, 
ou bien un quarteron de pommes, un paquet de 
café. Ce qu'il apportait était pour Sylvanire, 



L*âVANGi£I.ISTS 01 



mais loule la maison en prolUait, et souvent il 
se trouvait dans le tas une friture, une côte de 
bœufy ou toute autre denrée absolument étran- 
gère à la rivière. 

Depuis quelque temps, les visites de Romain 
étaient plus rares. 11 venait de passer maitre 
éclifssier au barrage de Petit-Port, à trois lieues 
de Paris : cent francs par mois, chauffage, éclai- 
rage, et le logement au bord de Teau avec un 
jardin à côté pour faire des fleurs et de la /é- 
ffume. Une fortune !... Pourtant il n'eût jamais 
accepté, jamais consenti à s*éloigner de Sylva- 
uire, si elle ne l'avait exigé absolument. Voilà la 
belle saison qui arrivait, elle viendrait le voir 
avec les enfants, passer quelques jours. Ça leur 
ferait une campagne, à ces petits. Qui sait 
même si un moment ou l'autre, on ne s'instal- 
lerait pas ensemble tout à fait. Elle n'avait pas 
voulu s'expliquer davantage ; et l'éclusier, fou 
de joie, était allé prendre possession de son 
poste qui ne lui permettait que des apparitions 
très courtes, de loin en loin, entre deux trains. 

Romain parti, plus d'exception; quand la bonne 
sortait, défense absolue d'ouvrir la porte. Mais 
avec une ingénuité charmante, ces petits Algé- 

4 



C6 L KVAlf GBLISTK 



Elle lui tendit fièrement une carte large et mas- 
sive. 

jEÀlfIfE AUTHKMÀN 

Présideute-fondalrcce 
de Tœuvre des dames Évangélistes 

Paris. — Port-SaaTear. 

c Madame Autheman!... la femme du ban- 
quier! 

— Pas elle-même, mais quelqu'un de sa part, 
pour demander à Lina de traduire un recueil de 
prières, de méditations. » 

Et elle montrait un petit livrera tranche dorée, 
posé sur la table. Heures du matin par Ma- 
dame *'*, avec cette épigraphe : une femme a 
perdu le monde, une femme le sauvera. Il fallait 
deux traductions, anglaise et allemande, que Ton 
payerait trois sous la prière, Tune dafis l'autre. 

( Sin^^ulier traOc, n'est-ce pas? dit Lina sans 
lever la tète du devoir de Fanny quelle corri- 
geait. 

— Mais non, Linotte, je t'assure... A ce prix- 
là, on peut encore s'en tirer. . . » répondit du ton 



L*ÉVANGÉLISTE 67 



le plus naturel la bonne madame Ebsen qui n*était 
pas mystique ; puis, baissant la voix pour ne pas 
troubler la leçon, elle parla à leur voisin de l'é- 
trange personne qu'on lui avait envoyée, made- 
moiselle... le nom était sur la carte... Anne de 
Beuil, à rhôtel Autbeman... Oui, ma foi! de 
Beuil en deux mots ; pourtant elle avait plutôt 
Tair d'une paysanne, d'une femme de charge que 
d'une dame de la noblesse. Et sans gène, et 
mêle-tout, voulant savoir qui ces dames voyaient, 
si elles connaissaient beaucoup de monde, re- 
gardant la photographie de Lina sur la cheminée 
et lui trouvant l'air un peu trop gai. 

c Trop gai!... » fit Lorie indigné, lui qui 
souffrait de voir une contrainte sur ce beau 
sourire de jeunesse, depuis la mort de grand'- 
mère. 

— Ah! elle m'en a dit bien d'autres... Que 
nous étions des âmes frivoles, que nous ne vi- 
vions pas assez avec Dieu... un prêche, un vrai 
proche à grands bras et à citations... C'est dom- 
mage qu'Henriette ne soit plus là. Ça nous au- 
rait fait une belle paire de prédicateurs. 

— M**' Briss est partie ? » demanda Lorie 
qui s'intéressait à cette affolée, sans doutç 



63 L*ÉVAN6ÉLISTB 



parce qu*el1e le trouvait excessivement pra- 
tique. 

— Il y a huit jours, avec la princesse Souvo- 
rine qui Temmène comme dame de compagnie... 
Une position superbe... pas d'enfants... 

— Elle doit être contente ? 

— Désespérée... nous avons reçu de Vienne 
une lettre!... Elle regrette son bagne de la rue 
du Cherche-Midi... Ah! la pauvre Henriette!... » 
Et revenant à sa visite du matin, à ce reproche 
qu'on leur avait fait de ne pas vivre assez avec 
Dieu. * D'abord, pour Lina, ce n'est pas vrai... 
Tous les dimanches, elle a son orgue rue Ghau- 
chat et ne manque pas une Assemblée. Quant à 
moi, est-ce que j'ai jamais eu le temps d'être 
dévote?... J'aurais voulu lavoir, cette demoi- 
selle de Beuil, avec une vieille mère et un enfant 
sur les bras. Il fallait courir le cachet dès le petit 
jour, par toutes les saisons, à tous les bouts de 
Paris. Le soir, je tombais comme une pierre, 
sans la force d'une prière, d'une pensée. Mais 
estr-ce que ce n'était pas de la piété aussi de pro- 
curer jusqu'au bout une heureuse existence à 
maman, et à Lina une belle éducation dont elle 
profite à présont? Ah l chère petite, elle n'aura 



L'évANOÉLrSTR 69 



pas les rudes commencements que j'ai eus, 
moi. » 

S'animant au rappel de ses misères, elle racon- 
tait les leçons à vingt sous dans des arrière- 
boutiques à des nécessiteuses comme elle, Té- 
change qu'elle faisait quelquefois d'une leçon 
de français pour une heure dé son allemand, 
et les exigences des parents, une jeune fille 
obèse qu'il fallait promener en lui apprenant les 
langues, les verbes irréguliers récités sous le 
vent, sous la pluie, de l'arc de l'Étoile à la 
Bastille. Gela pendant des années, avec toutes 
les privations, les humiliations de la femme 
pauvre, les toilettes fanées, le déjeuner sacrifié 
aux six sous de l'omnibus, jusqu'au jour où elle 
était entrée comme professeur au pensionnat de 
M"'* de Bourlon... un pensionnat très chic, rien 
que des filles de banquiers, de grands commer- 
çants, Léonie Rougier, aujourd'hui comtesse 
d' Arlot, Déborah Becker, devenue la baronne 
Gerspach. C'est là aussi qu'elle avait connu une 
bizarre et jolie personne qu'on appelait Jeanne 
Ghâtelus, protestante exaltée, gardant toujours 
une petite bible dans sa poche, et faisant à ses 
compagnes, dans des coins de la cour de récréa- 



70 l'kvangémstb 



lion, de véritables conférences religieuses. On 
disait qu'elle se marierait bientôt avec un jeune 
missionnaire et qu'ils iraient ensemble convertir 
les Bassoutos. Subitement, en effet, elle quitta 
la pension et trois semaines après s'appelait... 
M** Autheman. 

Lorie eut un geste de surprise. 

c Mais, oui, dit M"^ Ebsen en souriant... Vous 
comprenez, entre un missionnaire sans le sou et 
le plus riche banquier de Paris... Par exem- 
ple, elle a eu du courage... Il est affreux, son 
mari... Toute une joue défigurée par une énorme 
loupe qu'il cache sous un bandeau de soie 
noire... C'est de famille, ces accidents à la 
peau, chez les Autheman. La mère en avait sur 
les mains, les bras, et portait nuit et jour des 
gants jusqu'au coude... Leurs cousins, les Bec- 
ker, c'est la même chose... Mais le fils est en- 
core le plus atteint^ et il fallait une fière envie 
d'être riche pour épouser ça. > 

Du coin de grand' mère, Lina, qui venait de 
finir la leçon et feuilletait les c heures du ma- 
tin » sur la table, protesta de sa voix douce : 
c Qu'en sais-tu, si c'est l'envie d'être riche?... 
peut-être aussi un sentiment de pitié, le besoin 



L'É>fiANGÉLISTB 71 



de se dévouer, de se sacrifier a un pauvre âtre... 
Le monde est si méchant, il a la vue si courte ! i 
En parlant, elle inclinait, vers les pages à tra- 
duire, ses lourdes nattes d'un blond argenté, 
ses joues duvetées, un peu pâlies par le cha- 
grin; et tout à coup, tournée à demi vers sa 
môre : 

c Dis donc, maman, je crois que ceci me re- 
garde, moi, la demoiselle trop gaie... écoute : 
Le rire et la gaieté sont les apanages d'un cœur 
corroaifu. Nos cœurs n'en ont pas besoin quand 
la paix de Dieu y règne. 

— Le fait est, dit la mère, que je ne Tai 
jamais vue rire, cette petite Ghâtelus; et tu 
comprends, comme c'est elle qui a Tait le 
livre... » 

Lina s'interrompit brusquement : c Voici qui 
est plus fort.;. > Elle se dressa et lut toute fré- 
missante : € Un pèrcj une mère, un mari, des 
enfants déçoivent r affection; en tout cas, ils 
meurent. Y attacher son cœur\ &est faire un 
mauvais calcul. 

— Faut-il ôlre pède!... fit M"*^ Ebsen, à qui 
tout son accent revenait dans un élan de vraie 
colère* 



72 i/*v.\.N';ki.ïstk 



— AUeudez la suite... » Ëlio reprit en accen- 
tuant les mots : c Le bon calcul, c*est d'aimer 
Christ^ de h* aimer que lui. Christ ne trompe 
pas, Christ ne meurt pas ; mais il est jaloux de 
notre affection et il la réclame tout entière. C'est 
pourquoi faisons la guerre aux idoles et chas" 
sons de nos cœurs tout ce qui pourrait rivaliser 
avec lui... Tu entends, maman! c*estun péché 
de nous aimer... Il faut que tu m'arraches de 
ton cœur, que le Christ soit entre nous et nous 
sépare de ses deux bras crucifiés... En voilà 
des infamies!... Jamais je ne traduirai ça... » 

Elle eut un geste violent, si extraordinaire 
dans cette nature de douceur et de sérénité, 
que l'enfant debout à côté d'elle en sentit le 
contre-coup nerveux, un frisson pâle sur sa 
petite figure maigriote. 

c Mais non... mais non... Je ne suis pas fâ- 
chée... »dit Eline, la prenant sur ses genoux, 
la serrant d'une étreinte qui, sans qu'il sût pour- 
quoi, fit rougir Lorîe de plaisir. La mère s'apaisa 
la première : 

c Va, Linetle, nous avons bien tort de nous 
emporter... S'il fallait prendre à cœur toutes 
les sottises qu'on lit et qu'on entend !... C'est 



l'évanoéliste 73 



vrai qu'elle est stupide, la prière de cette dame ; 
mais ce n'est pas encore cela qui nous empê- 
chera de nous aimer. > 

Elles échangèrent une de ces confiances de 
regard comme en ont seulement les êtres liés 
par le sang. 

€ N'importe, dit Lina, toujours irritée, ces 
folies sont contagieuses et peuvent faire beau- 
coup de mal... sur de jeunes têtes, des âmes 
faibles... 

— Je suis un peu de l'avis de mademoiselle, 
dit Lorie, quoique cependant... i 

M*"* Ebsen haussait les épaules, c Laissez 
donc... qui est-ce qui lit ces cboses-là? » Ça 
n'avait pas plus d'importance que les petites 
brochures angUcanes qu'on distribue dans les 
Champs-Elysées comme des prospectus d*habil- 
lement ou de restaurants à prix fixe. Puis aussi 
le côté affaires. On ne se gênait pas avec 
Lorie. Eh bien ! à trois sous la prière, il y avait 
de l'argent à gagner. Elles s'y mettraient à elles 
deux; après ce volume-là, bien sûr on en aurait 
d'autres et quand on n'était pas riche, il ne fallait 
pas dédaigner un surcroit de gain, de quoi payer 
le trousseau de Lina, lorsqu'elle se mariemit. 

5 



l'evangélistb 



Avant la ûa de la discucsion, Lorie se leva 
subitement : c Allons, Fanny, dis bonsoir... » 
Ce salon des Ebsen, l'endroit du monde le plus 
gaiy le plus amical pour lui, pour ses enfants, 
lui semblait lugubre maintenant, indifférent à sa 
vie. Il s'y sentait étranger, en visite; et cela 
tout simplement parce que la bonne M°^® Ebsen 
l'avait mis à son plan d homme déjà mûr, sans 
conséquence, en parlant devant lui du mariage 
de Lina. 

Eh! oui, elle se marierait, cette charmante 
fille; elle se marierait bientôt, et celui qui l'au- 
rait pourrait en être ûer. S instruite, si coura- 
geuse. Tant d'ordre, de raison, d'indulgente ten- 
dresse. C'est égal, cette idée le rendait triste, 
le poursuivait jusque chez lui, dans sa petite 
chambre sur le jardin. Les enfants couchaient à 
côté ; et il entendait le gazouillis de la fillette 
racontant à Sylvanire, entrain de la déshabiller, 
ce qui s'était passé dans la soirée chez ces 
dames, c Mademoiselle a dit... mademoiselle 
s'est fâchée... » Elle tenait une si grande place 
auprès de la petite orpheline, cette mademoi- 
selle. Mais, une fois mariée, elle aurait ses en- 
fantS| elle ne pourrait plus s'occuper de ceux 



l'évano^ltste 75 



des autres. Et le pauvre homme songeait comme 
Eiine avait transformé la maison rien qu*en la 
traversant, un jour de douleur. 

Alors, pour s'apaiser, il se mit, ainsi qu'il di- 
sait, c à faire un peu de classement ». C'était sa 
passion, le classement; la suprême ressource 
aux inquiétudes, aux grandes tristesses. Cela 
consistait à mettre de Tordre dans un tas de 
cartons verts étiquetés de numéros, de titres en 
écritures variées : Lettres d* affaires, Famille, 
Politique, Divers, Depuis le temps qu'il éti- 
quetait ces liasses précieuses, jamais pins re- 
nouvelées, il était réduit à en changer les classi- 
fications, à les passer d'une chemise bleue dans 
une chemise marron; et cela suffisait à sa 
manie. 

Le paquet sur lequel il mit la main, ce soir-là, 
portait au milieu de la première page comme un 
nom gravé sur un tombeau : Valentine. Tout ce 
qui lui restait de sa femme, les lettres datées de 
l'année de la maladie, car jamais ils ne s'étaient 
quittés auparavant.il y en avait beaucoup, et elles 
étaient longues. Les premières pas trop tristes, 
pleines de tendres recommandations pour la 
santé des enfants, la sienne, et aussi de détails 



76 L*EVÀN6ÉUSTB 



ménagers à l'adresse de Romain et de Sylvanire, 
toutes les inquiétudes de la mère absente. Puis, 
peu à peuy c'étaient des plaintes, des énerve- 
ments maladifs. Bientôt venait la colère, et les 
désespoirs, les révoltes conlre la destinée qu'elle 
sentait impitoyable, à peine voilée par le men- 
songe des médecins. 

Au milieu des cris de douleur et des sanglots, 
toujours le souci de la maison, des enfants; 
un post-scriptum pour Syivanire : c N'oubliez 
pas de faire carder les matelas. » Et l'écrilure 
jaunie, qui parfois imbibait le papier conmie 
mêlée de larmes, marquait aussi par ses trem- 
blements, ses hésitations, ses grossissements 
de main trop faible, les progrès sinistres de la 
maladie. Celle de la dernière lettre ne ressem- 



blait pas plus à Técrilure de la première, que 
le triste visage tiré et raviné, qui lui était 
apparu dans la chambre aux murs crépis des 
closiers d'Amboise, ne rappelait la femme qu'il 
avait embarquée un an auparavant, à peine tou- 
chée par le mal encore intérieur, et dont la fraî- 
cheur mûre faisait retourner les mariniers du 
. port. 

Cette lettre-là, Valentine l'avait écrite derrière 



L'éVANOÉLISTE 77 



lui, quand elle l'envoyait à Paris jour sauver 
sa place, sans lui dire qu'elle se sentait mourir, 
c Je le savais bien, va, que c'était fini, que nous 
ne nous reverrions plus ; mais il fallait te laisser 
partir, pour toi, pour nos enfants, voir ce mi- 
nistre tout de suite... Ah! pauvres jours comp- 
tés, qu'on n'a pas pu passer ensemble... Dire 
qu'avec un mari, deux enfants, je vais mourir 
toute seule!... > Et après cette plainte suprême, 
plus rien que des paroles de résignation. Elle 
redevenait l'âme égale, patiente, qu'elle était 
dans sa vie de santé, l'encourageait, le conseil- 
lait. Bien sûr qu'il serait replacé, le gouverne- 
ment ne voudrait pas se priver d'un administra- 
teur tel que lui. Mais, la maison, le ménage, 
l'éducation des enfants, tout ce qu'un homme oc- 
cupé de sa cai-rière doit laisser à d'autres, c'est 
de cela que la mourante s'inquiétait. Sylvanire, 
mariée, ne resterait pas toujours là; et puis, si 
dévouée qu'elle fût, ce n'était qu'une servante. 
Et lentement, délicatement, avec des mots 
longtemps cherchés et qui avaient dû lui coûter 
à écrire, car tout ce passage haletait de frag- 
ments, de cassures, elle lui parlait d'un mariage 
possible, plus tard, quelque jour... Il était si 



78 l'kvanoeustb 



jeune encoj^e... « Seulement, choisis-la bien; et 
donne à nos petits une mère qui soit vraiment 
mère... > 

Jamais ces dernières recommandations, relues 
souvent depuis la mort, n'avaient impressionné 
Lorie comme ce soir, pendant qu'il écoutait, dans 
le silence de la maison endormie, un pas tran- 
quille de rangement, allant, venant à l'étage au- 
dessus. Une fenêtre se ferma, des rideaux grin- 
cèrent sur leur tringle ; et à travers de grosses 
larmes qui embuaient et allongeaient les mots 
il continuait à lire et à relire : c Seulement, 
choisis-la bien... o 



L'HOTEL AUTHEIAH 



Ceux qui Ton vu il y a dix ans, du vivant do 
la vieille mère, auraient peine à reconnaître 
Thôtel des célèbres banquiers, un des plus an- 
ciens, des plus beaux qui soient restés dans le 
Marais, dressant au coin de la rue Pavée sa tou- 
relle en moucharabie, ses hautes murailles ver- 
miculées, ses fenêtres inégales, coiffées de fron- 
tons, de chapiteaux, avec des guirlandes autour 
des lucarnes sur les grands toits. Â cette épo- 
que, il avait, comme ces demeures princières 
transformées en maisons de commerce, une phy- 
sionomie vivante, industrielle, et sous son vasto 
porche un continuel va-et-vient de fourgons, 



80 l'évàngéltste 



traveri^ant la cour immense, faisant le service 
entre la maison de Paris et les afOneries de 
Petit-Port. Au fond, sur le large perron en 
p'erre, se tenait le frère de madame, le vieux 
Becker, la plume à Toreille, notant les arrivées 
et les envois des lingots expédiés dans des 
caisses de plomb, — car les Autheman étaient 
marchands d*or en ce temps-là, et fournissaient 
de matière brute tous les bijoutiers de France, 

— tandis que dans les vastes salons du rez-de- 
chaussée aux murs tout vaporeux de peintures 
mythologiques, la vieille femme juchée sur un 
bureau à forme de chaire, en taille, en chapeau, 
strictement gantée, avec le perchoir de sa per- 
ruche à côté d'elle, surveillait de haut les gui- 
chets, les balances, à l'achat comme à la vente, 
et criait à quelque commis, de sa voix dure et 
sifflante, dominant le bruit de Tor, les discus- 
sions du trafic : c Moïse, refais ton compte... tu 
as dix centigrammes de trop. » 

Mais tout cela est bien changé depuis qu'à la 
mort de la mère ont disparu de chaque côté de 
la grande porte les plaques de marbre noir in- 
crustées d'or : Maison Authem.vn fondée en 1804. 

— Vente et achat d'or brut. Aujourd'hui, la 



L KVÀN6ÉLISTB 81 



maison ne fait plus que la banque, monnayant les 
lingots, remuant, promenant la fortune publique 
sans fourgons ni caisse plombée. Le coupé de 
M"'* Jeanne Autheman résonne seul sur le pavé 
de la cour; et le matin où Lina passa le seuil 
de rhôtel pour rapporter ses traductions, elle 
fut frappée du silence majestueux de ces vieilles 
murailles. 

Le concierge avait la redingote longue, la 
cravate blanche d'un concierge de temple. Lors- 
qu'elle s'engagea sous le porche de gauche 
dans l'escalier de pierre très ancien, avec des 
recoins, des jours de cathédrale dus à des irré- 
gularités de construction, le timbre qui Tan- 
nonçait, en retentissant deux fois, éveilla tant 
d'échos de vide, de sohtude, une telle solennité 
religieuse, que le cœur lui battit d*une émotion 
indéfinissable. 

Anne de Beuil qui la reçut, brusque, la voix 
rauque, son petit œil enfoncé sous de gros 
sourcils, lui annonça que la présidente la ver- 
rait tout à l'heure... « Vous avez les prières?... 
Donnez... » Et elle disparut par une haute 
porte à trumeaux dont les peintures avaient été 
badigeonnées d'une teinte sombre mieux en rap- 

5. 



82 L*ÉYAN6ELISTE 



port avec les meubles et la tenture du parloir. 

Eline attendait assise sur un banc de bois, un 
banc d'église pareil à d'autres rangés autour de 
la salle ou empilés tout au fond devant un har- 
monium empaqueté de serge ; mais les fenêtres 
garnies de vitraux de couleur donnaient une 
lumière si vague que la jeune fille ne distinguait 
pas bien cet endroit étrange, pas plus qu'elle ne 
pouvait lire ce qu'il y avait d'écrit sur les vieilles 
boiseries oii voltigeaient naguère des guirlandes 
d'amours semant des roses, des Flore et des 
Pomone aux frais attributs. 

De la pièce voisine venaient des plaintes, des 
sanglots, le murmure d'une voix grondante. En 
s'éloignant jusqu'au bout du banc pour ne plus 
entendre ce bruit triste qui l'impressionnait, 
son mouvement réveilla quelqu'un dans cette 
salle où elle se croyait seule, et une voix cria 
tout près d'elle : « Moïse... Moïse, refais ton 
compte. > 

Un angle de jour venu de la porte,qui s'ouvrait 
à ce moment, lui montra une perruche dans une 
grande cage, une vieille perruche aux plumes 
emmêlées, au bec dégarni, faite pour augmenter 
toutes les croyances sur la longévité de ces 



l'évangéltstb 83 



oiseaux. « La présidente vous çittend, mademoi- 
selle... », dit en même temps Anne de Beuil qui 
traversait le parloir, accompagnée d'une longue 
créature, pâle, hagarde, les yeux rougis sous son 
voile de voyage; et tout à coup, apercevant elle 
aussi la perruche qui s'effarait à son approche : 
« Ah! sale vermine d'hérétique... te voilà 
encore!... » Elle bondit sur la cage, l'emporta 
en la secouant de fureur, faisant sauter l'eau, 
les graines, le petit miroir cassé, pendant que la 
malheureuse bête, de sa voix ébréchée et avec 
son entêtement de vieille, appelait «... Moïse... 
Moïse... » aussi fort qu'elle pouvait et lui ordon- 
nait de refaire son compte. 

Eline entra chez M"' Authemac qu'elle trouva 
à son bureau dans un gi*and cabinet d'homme 
d'affaires, et dont le front étroit, bombé sous de 
plats bandeaux noirs, le nez fin, la bouche ren- 
trée, la saisirent tout d'abord. 

« Asseyez-vous, mon enfant. » 

Sa voix avait la froideur de son teint, de sa 
jeunesse finissante, de ses trente-cinq ans, 
serrés non sans une certaine coquetterie de 
jolie femme dans la robe unie, le camail reli- 
gieux d'Anne de Beuil, en drap plus riche, 



8-1 L*EVANGELtSTR 



mais de même couleur sombre. Droite comme 
un clergyman, elle écrivait lentement, réguliè- 
rement, et la lettre finie, cachetait, sonnait, 
remettait un paquet de missives au domestique, 
désignant chacune d'une brève indication auto- 
ritaire : c Pour Londres... Genève... Zurich... 
Port-Sauveur... » On eût dit l'heure du cour- 
rier dans une grande maison de commerce. 
Puis, lasse d'un effort intérieur, elle se renversa 
dans son dur fauteuil de bureau, et croisant ses 
mains sur sa pèlerine, elle regarda Ëline avec 
un sourire tendre qui lui mit aux yeux, au lieu 
de flamme, comme un reflet bleuâtre de glacier, 
c La voilà donc, cette petite merveille!... > 
Et, tout de suite, de grands compliments sur les 
traductions qu'elle venait de parcourir. Jamais 
aucun de ses traités n*avait été compris et rendu 
avec autant d'intelligence et de précision. Elle 
espérait bien qu'Eline travaillerait souvent pour 

elle. 

€ A propos, que je vous paye. » 

Elle prit la plume, fit l'opération très vite sur 
un coin de buvard, aussi sûrement qu'un comp- 
table... Six cents prières à quinze centimes... 
Tant pour l'allemand... Tant pour l'anglais... Elle 



$ltr'^gmm^^mmm9m^m9^m^'^''^''ft^^m^^^^^^^^mmœ^^9 



l'évanoéliste 85 



remit à la jeune fille un chèque de la somme, à 
toucher en bas à la caisse ; puis la voyant se 
lever, elle la fit rasseoir, pour lui parler de sa 
mère qu'elle avait connue autrefois chez M"*^ de 
Bourion, et de cette pauvre grand'mère enlevée 
dernièrement d'une façon si prompte et si cruelle. 
« Au moins, dit-elle à Eline bien en face, aigui- 
sant et dardant ses yeux clairs, — au moins, 
a-t-elle connu le Sauveur avant de mourir?... :» 

Lina troublée ne sut que répondre, incapable 
de mensonge, même si la présidente n'eût pas 
semblé au fait des moindres détails de leur vie. 
C'est vrai que grand'mère n'était pas pratiquante. 
Dans la dernière année surtout, soit indifférence, 
soit crainte superstitieuse, elle ne parlait jamais 
de religion, cramponnée au matériel de sa pauvre 
existence prête à lui échapper. Puis cette fin 
subite, presque foudroyante, le pasteur arrivant 
quand tout était fini, la dernière parure faite, les 
draps blancs repliés sur le corps froid... Non, 
on ne pouvait pas dire que grand'mère eût connu 
le Sauveur avant de mourir. 

« Âh! pauvre âme privée de la gloire de 
Dieu... » 

La voix changée, les mains jointes^ M»* Au- 



86 L EVANQÉLISTE 



theman s'était levée dans un mouvement ora- 
toire... 

€ Où es-tu maintenant, pauvre âme ? Comme 
tu souffres, comme tu maudis ceux qui t'ont 
laissée sans secours... » Elle continua sur ce 
ton prophétique^ mais Eline ne l'entendait plus, 
d'abord gênée, puis le cœur serré, les larmes 
prêtes, à l'idée que sa grand' mère pouvait 
souffrir et par sa faute. C'était, cette Eline 
Ebsen, sous dos dehors tranquilles, une âme 
vibrante où dormait toute la femme du Nord, 
sentimentale et mystique. < Grand' mère souf- 
fre... :» Son cœur éclata, sorti de son enveloppe 
enfantine, en sanglots qui la suffoquèrent, gon- 
flèrent ses molles fibres de blonde et les lignes 
arrondies de son visage, 
c Allons, allons... Calmez-vous... » 
M™* Autheman s'approcha, lui prit la main. 
Elle savait par M. Birk qu'Eline avait de bons 
sentiments et remplissait, selon le monde, ses 
devoirs de chrétienne ; mais Dieu exigeait da- 
vantage, d'elle surtout, qui vivait entourée d'in- 
différepce. Il lui fallait acquérir la foi pour ceux 
qui en manquaient, une foi large, et haute, et 
protégeante, pareille à ce grand arbre dans 



L*ÉYAN0ÉLI6TE 87 



lequel les oiseaux du ciel font leur nid. Le 
moyen? Rechercher les milieux spirituels, les 
âmes qui ne se réunissent qu*en Christ. « Venez 
me voir souvent, soit ici, soit à Port-Sauveur ; 
je serai heureuse de vous accueillir... Nous avons 
aussi dans Paris de bonnes réunions de prières... 
Prochainement, une de mes ouvrières^ — elle 
souligna le mot, — celle qui sortait d'ici tout à 
Theure, doit faire un témoignage public à TÉvan- 
gile... Vous viendrez, vous l'entendrez, son cri 
enflammera votre zèle... Maintenant, allez; 
rheure me presse. » Elle eut le geste de la con- 
gédier, peut-être de la bénir. < Surtout, ne pleu- 
rez plus... Je vous recommanderai à celui qui 
sauve et pardonne... ^ Elle en parlait sur un ton 
d'assurance comme de quelqu'un qui n'avait rien 
à lui refuser. 

Eiine sortit de là bouleversée. Dans son trou- 
ble, elle oubliait le chèque à toucher et revint sur 
ses pas jusqu'au large perron où s'ouvraient 
trois hautes portes vitrées, masquées à moitié 
de toile verte. C'était le comptoir toujours pa- 
reil d'une maison de banque, avec ses guichets, 
ses grillages, du monde qui attend et circule, 
les piles d'écus remuées; mais ici comme au 



88 L*^ANOÉLISTE 



premier, quelque chose de froid et d*austère, une 
réserve dans Tattitude des employés, le même 
badigeonnage sombre recouvrant les allégories 
du plafond et des murs, les nuageux dessus de 
porte qui faisaient la gloire ancienne de Thôtel 
Autheman. 

On l'adressa à un guichet spécial, ouvert au- 
dessous d-un écriteau : Port-Sauveur, Dans la 
cage grillée, derrière le caissier et lisant par- 
dessus son épaule, un homme leva la tête à 
l'avance timide du chèque et montra une pauvre 
figure creuse, aux yeux caves, la joue tuméfiée 
sous un bandeau de soie noire qui ne lui laissait 
qu'un profil d'une expression amère et navrée. 
Eline songeait : c C'est Autheman... Qu'il est 
laid! — N'est-ce pas? » sembla répondre le 
sourire du banquier, qui la regardait triste- 
ment... 

Tout le long de la route, poursuivie par le 
navrement de ce sourire de travers dans cette 
face de lépreux, elle se demandait comment une 
jeune fille avait pu se résigner à un mari pareil. 
Par bonté, par cet amour pitoyable des femmes 
pour les disgraciés? La protestante rigide qu'elle 
venait de voir lui paraissait bien au-dessus de 



l'évanoélists 89 



ces faiblesses, trop élevée aussi pour d'avilis- 
santes questions d'argent. Alors, quoi? Mais 
pour expliquer le mystère de cette nature 
étrange, de ce cœur fermé comme un temple en 
semaine, livré au vide, au silence des lieux de 
prière déserts, il aurait fallu connaître This- 
toire de cette Jeanne Ghâtelus, l'ancienne élève 
du pensionnat de Bourlon. 

Elle était Lyonnaise, fille d'un riche marchand 
de soie, Châtelus et Treilhard, une des plus 
importantes maisons de la ville ; née aux Brot- 
teaux, en face de ce grand Rhône, qui, si vif et 
si joyeux lorsqu'il entre dans Arles ou Avignon, 
au carillon des cloches et des cigales, emprunte 
aux brumes lyonnaises, au ciel lourd ou rayé de 
pluie, la couleur terne de ses eaux, sans rien 
perdre de sa violence, et reflète bien cette race 
emportée et froide, au caractère de volonté et 
de mélancolique exaltation. La nature de Jeanne 
était de ce pays, développée encore par le milieu 
et les circonstances. 

La mère étant morte jeune, le père, tout à son 
commerce, avait confié l'éducation de l'enfant à 
une vieille tante, d'un protestantisme étroit, exa- 



90 l'évangéliste 



géré, noyé de menues pratiques. Aucune dis- 
traction que les exercices du dimanche au tem- 
ple, ou, rhiver, quand il pleuvait, — et il pleut 
souvent à Lyon, — un culte de famille dans le 
grand salon qu'on n*ouvrait que ce jour-là et qui 
réunissait, sur ses meubles garnis de housses, 
le père, la tante, l'institutrice anglaise, les do- 
mestiques. 

Longuement, la tante nasillait prières et 
lectures, tandis que le père écoutait, une main 
sur les yeux, comme absorbé dans la contem- 
plation divine, en réalité pensant au mouvement 
boursier de ses soies, et que Jeanne, déjà sé- 
rieuse, s'assombrissait dans les idées de mort, 
de châtiment, de péché originel, ne levant les 
yeux de son recueil chrétien que pour aperce- 
voir, derrière les vitres ruisselantes, le grand 
Rhône blafard et violent, vagué et troublé comme 
une mer après Torage. 

Cette éducation rendit très difficile pour Ten- 
fant le moment de la croissance. Elle devint 
chétive, nerveuse ; et Ton ordonna des voyages 
de montagne, des séjours dans TEngadine, à 
Montreux, près de Genève, ou dans une de ces 
vertes stations reflétées par la tristesse fermée, 



l'évangéliste 91 



le noir de goufifre du lac des Quatre-Cantons. On 
s'installa, une saison, et quand Jeanne avait 
dix-huit ans , à Grindelwald, dans les Alpes 
Bernoises; un petit village de guides, sur un 
plateau, au pied du Wetterhorn, du Silberhorn, 
de la Jungfrau, dont la &ne corne éblouissante 
s*aperçoife entre une multitude de pics neigeux 
et de glaciers. 

On vient là en excursion pour déjeuner, 
prendre un guide, des chevaux; et tout le jour 9 
sur Tunique ruelle en montée, c'est un tumulte, 
un encombrement, des arrivées et des départs 
de touristes, Falpenstock à la main, ou formant 
de longues caravanes qui disparaissent par les 
sentiers tournants, cadencées au pas lent des 
bètes, au pas pesant des porteurs, avec des 
flottements de voiles bleus entre les haies. La 
tante Ghâtelus découvrit pourtant au fond d'un 
jardin d'hôtel un chalet disponible, à l'écart du 
train des ascensionnistes, dans une situation 
délicieuse, en face d'une forêt de sapins dont les 
fraîches émanations se confondaient avec l'odeur 
résineuse des ehambres, au bas de neiges éter- 
nelles où Tarc-en-ciel se découpait, à certaines 
heures, en délicatesses de bleu et de rose exquis. 



92 l'évangéliste 



Pas d'autre bruit que le grondement lointain 
d*un torrent sur les pierres, le bouillonnement 
de son écume, la cantilène à cinq notes du cor 
des Alpes en écho parmi les forêts et les roches, 
ou la sourde détonation d'une avalanche se mê- 
lant au canon que Ton tirait dans une grotte sur 
la route du petit glacier. Parfois, dans la nuit, 
la tempête soufflait du Nord, et au matin, sous 
le ciel éblouissant, une poussière de neige blan- 
chissait légèrement, d'un blanc de dentelle, 
brodé, transparent, les pentes abruptes, les 
sapins, les pâturages, pour se fondre au soleil 
de midi en une foule de petits ruisselets de vif 
argent dégringolant des hauteurs, se perdant 
entre les verdures et les pierres, ou formant des 
chutes avec un lent mouvement d'eau. 

Mais ces merveilles de la nature alpestre 
étaient perdues pour Jeanne et sa tante qui 
passaient leurs après-midi au rez-de-chaussée 
du chalet, en compagnie de vieilles piétistes 
anglaises, genevoises, à organiser des meetings 
de prières. Les rideaux tirés, les bougies allu- 
mées, on chantait des cantiques, on lisait des 
oraisons, puis chacune de ces dames dévelop- 
pait un texte de la Bible aussi subtilement qu'un 



L EVANOELISTE 93 



prédicateur de profession. Les pasteurs ne man- 
quaient pourtant pas à Thôtel de la Jang frau^ 
ni les étudiants en théologie de Lauzanne et de 
Genève; mais ces messieurs, presque tous 
membres du Glub alpin, ne s'occupaient guère 
que d'ascensions. On les voyait défiler le matin 
sur la montée, avec des piolets, des cordes, des 
guides; puis le soir ils se reposaient en jouant 
aux échecs, lisant les journaux, et même les 
plus jeunes dansaient au piano ou chantaient 
des chansonnettes comiques. 

« Et ce sont nos prêtres! » disaient les vieilles 
mômières indignées,secouant leurs cheveux fades 
ou les coques de leurs bonnets revèches. Âh! si 
on les chargeait de répandre l'Evangile, elles y 
mettraient une autre ardeur, une foi commu- 
nicative à embraser le monde. Ce rêve de Tapos- 
tolat de la femme revenait dans toutes lemrs 
discussions. Et pourquoi pas des femmes prê- 
tres, comme il y avait des femmes bacheliers, 
des femmes médecins? Le fait est qu'on aurait 
pu les prendre toutes pour de vieux clergymans, 
avec leurs teints échauffés ou blafards, ces pla- 
tes robes noires oii rien de leur sexe n'apparais- 
sait. 



94 l'évanaeliste. 



Jeanne Ghâtelus s'imprégnait de cette mysti- 
cité ambiante, transformée en elle par l'ardeur 
de sa jeunesse ; et ce n'était pas la moindre cu- 
riosité des meetings de l'hôtel que le commen- 
taire des Saintes Ecritures par cette enfant de 
dix-huit ans, inquiétante et jolie, les cheveux 
noirs à plat sur son front saillant, la bouche 
amincie de volonté et d'intérieure méditation. 
Les voyageurs se faisaient dévots pour l'en- 
tendre; et la bonne du chalet, une forte Suis- 
sesse coiffée d'un grand papillon de tulle, avait 
été tellement remuée par ses sermons qu'elle en 
restait comme ébervigée, pleurant ses fautes dans 
le chocolat du matin, parlant seule et prophé- 
tisant pendant qu'elle balayait les chambres et 
lavait les corridors. 

On citait encore d'autres exemples de la 
pieuse influence de Jeanne. Un guide du vil- 
lage, Christian Inebnlt, ramassé au fond d'une 
crevasse après une chute terrible, agonisait 
depuis dix jours dans d'abominables tortures, 
remplissant son chenil de hurlements et de 
blasphèmes, malgré les visites et les exhor- 
tations du pasteur. Jeanne alla le voir, s'ins- 
talla sur l'escabeau du chevet, et doucement. 



L'ÉVANGitlSTE 95 



patiemment, réconcilia ce malheureux avec 
le Sauveur, le fit s'endormir dans la mort, aussi 
calme, aussi inconscient que sa marmotte, prise 
— sous, son petit toit de branches -^ de son 
engourdissement de six mois d'hiver. 

Ces succès achevèrent d'exalter la jeune 
Lyonnaise. Elle se crut marquée pour la mission 
évangélique, écrivit le soir dans sa chambre 
des prières et des méditations, affecta de plus 
en plus une correction austère, parlant toujours 
comme au meeting, entremêlant ses discours de 
textes, de contons bibliques... c Une femme a 
perda le monde^ une femme le sauvera, » Cette 
devise ambitieuse qu'elle devait adopter plus 
tard sur son papier à lettres, jusque dans l'inté- 
rieur de ses bracelets et de ses bagues, où les 
autres femmes mettent un souvenir tendre, un 
chiffre d'amour, cette devise se formulait vague* 
ment dans sa jeune tête, et l'œuvre des Dames 
Evangélistes y remuait déjà en germe, lointaine, 
indécise, perdue entre les mille projets confus 
de son âge intermédiaire, quand un hasard dé- 
termina sa vie. 

Parmi les dames du meeting, une Genevoise 
la choyait tout particulièrement, la mère d'un 



96 l'évângéuste 



étudiant en tiiéoiogie, solide grand garçon qui 
se destinait aux missions étrangères et, en atten- 
dant d*alier évangéliser les Bassoutos, s'entrai- 
nait violemment, grimpait aux pics, montait à 
cheval, sablait le Champagne suisse et ykudlait 
à toute gorge comme un pâtre de TOberland. 
La Genevoise vit en M"* Ghâtelus, qu*elle savait 
très riche, un parti superbe pour son fils et 
prépara fort habilement le mariage, en exaltant 
rhéroïsme du jeune missionnaire prêt au départ 
et à Texil pour Jésus. 

Quelle joie si son pauvre enfant, avant de 
is' expatrier, avait pu trouver une épouse vrai- 
ment chrétienne consentant à le suivre dans sa 
mission évangélique, à l'aider, à le suppléer 
au besoin! Quelle noble existence de femme, 
quelle belle occasion d'apostolat I Une fois 
entrée dans l'esprit de Jeanne, l'idée y fit son 
chemin toute seule, comme ces barbes d'ivraie 
que les enfants introduisent dans leur manche 
et qui grimpent plus haut à chaque mouve- 
ment du bras. 

Le hasard aidant la finesse maternelle, les 
jeunes gens s'étaient convenus ; et si peu sur la 
terre que fût M"* Ghâtelus, il est nrobable que 



L'^ÀNfliuSTB 97 

U taille élégante du jeune théologien, saiîgure 
énergique et brune bous la petite casijuette 
blaoche des universités de Genève, l'impression- 
aèreut favorablement. Peu à peu elle s'habituait 
â songer à lui, le mêlait à ses projets d'avenir, 
s'inquiétait même de ses fréquentes et dange- 
reuses ascensions, et quand il n'était pas rentré 
le soir, s'attardait à regarder de sa fenêtre une 
lumière à des hauteurs inaccessibles, la petite 
lampe d'un de ces refuges que le Club alpin a 
fait construire sur tous les pics où les excur- 
sionnistes trouvent du feu et un lit de planches 
dures. 

La fi-oide jeune fille pensait avec douceur : 
t II est là!... il ne lui est rien arrivé... >, et elle 
s'endoi-mait toute heureuse, un peu surprise, — 
elle, l'enfant sans mère at sans tendresse, dont 
les sentiments s'étaient bornés Jusque-là à aimer 
Dieu et haïr le péché, — de sentir remuer son 
cœur autrement qu'en Jésus. Encore la passion 
religieuse avait-elle, une grande part dans cet 
amour. Quand ils se parlèrent pour se fiancer, 
sans témoins, au bord de la Mer de glace, 
devant cet horizon tige dans son mouvement de 
vagues, ce qu'ils se dirent n'aurait pas été dé- 



98 l'£van6éliste 



placé au temple : des protestations et des pro- 
messes froides comme la bise d'hiver qui souf- 
flait par ces premiers jours de septembre avec 
un goût de neige, âpre à respirer. 

Ils jurèrent d'être l'un à l'autre, de s'employer 
à répandre l'Evangile, la gloire et la parole du 
vrai Dieu, pendant que les pierres de la moraine 
s'ébranlaient, roulaient sous leurs pieds, ternis- 
sant de leur grise poussière les cristaux bleus du 
glacier. Il étudierait encore un an avant d'être 
pasteur ; elle, pendant ce temps, travaillerait à 
s'armer pour la mission sainte, ils s'écriraient 
toutes les semaines. Et ceci convenu et promis, 
la main dans la main, ils restèrent serrés l'un 
contre l'autre sans parler, le Genevois plus rassis 
que sa compagne, relevant son collet parce qu'il 
grelottait, elle brûlant d'une fièvre de prosélyte, 
la joue de ce même rose ardent que le soleil 
couché jetait encore sur les cimes solides et gi- 
vrées de la Jung frau. 

On s'écrivit donc tout un an, amour et théo- 
logie mêlés, la correspondance d'Héloïse et de 
son maître, corrigée, réfrigérée par le protes- 
tantisme ; et comme Jeanne voulait très sérieu- 
sement se consacrer à sa mission^ elle alla étu- 



L'ÉVANaÉLISTE 09 



dler Tanglais et la géographie à Paris, chez 
M"'* de Bourlon où elle devait passer les quel- 
ques mois qui la séparaient de son mariage. Si 
étrange qu'elle parût à toutes ces Parisiennes 
riches et coquettes, Jeanne Châtelus s'imposa 
par la conviction de sa foi, ses allures sybillines, 
la légende de ses fiançailles et de son prochain 
départ pour les missions. Elle menait d'ailleurs 
.une vie à part, ayant en dehors des classes le 
privilège d'une petite chambre tout au bout du 
dortoir, où deux ou trois de ses amies, des 
grandes, veillaient le soir avec elle. 

Là, comme sous les platanes de la récréation, 
Jeanne répandait la bonne nouvelle, essayait la 
puissance magnétique de sa parole et de ses re- 
gards, son indomptable volonté de prosélytisme ; 
elle formait de véritables catéchumènes, une 
entre autres, Déborah Becker, grande juive aux 
cheveux cuivras, la nièce de la veuve Autheman. 
Sur son teint laiteux de rousse, cette jolie Débo- 
rah avait reçu quelques éclaboussures du mal 
héréditaire dans la famille des marchands d'or. 
Aux changements de saison, sa figure, son cou, 
ses bras s'éraflaient de dartres sanglantes comme 
si elle eût traversé un buisson d'épines ; et elle 



100 L'ÉVAlfG^ISTE 



était obligée de rester quelques jours à Tinfir- 
merie, couverte d'amidon et d'onguents. 

Les autres pensionnaires, jalouses de son im- 
mense fortune, disaient : c C'est For des Authe- 
man qu'elle sue I » Mais Jeanne voyait et lui 
montrait là un châtiment providentiel, la colère 
de Dieu pesant sur une race qui s'obstinait à ne 
pas le connaître; et elle tourmentait cette âme 
faible de sermons, de longues controverses 
théologiques, jusque sous les ombrages de Pe- 
tit-Port, chez la veuve Autheman où Déborah 
emmenait souvent son amie. La fUle d'Israël se 
sentait ébranlée, toute prête à abjurer, à quitter 
son père, sa famille, pour suivre Jeanne, aller 
vivre avec elle et son mari sous la tente, comme 
Paul au désert; tellement elle s*y entendait déjà, 
rÉvangéliste, à détacher les âmes de leurs affec- 
tions naturelles, à les offrir à Jésus, encore toutes 
palpitantes et meurtries des liens rompus ! 

Mais sur ces entrefaites, une crise commerciale 
atteignit la place de Lyon, ruina complètement 
Chfttelus et Treilhard, et changea du tout au tout 
les projets de mariage du jeune théologien. On 
mit des fiprmes à la rupture ; mais elle eut lieu, 
BOUS le prétexte que la santé du futur mission- 



L'évANGÉLISTE 101 



aaîre ne supporterait décidément pas les grands 
voyages projetés, et aussi parce qu'il compre- 
nait bien que les vertus, les hautes apti- 
tudes apostoliques de M^^* Ghâtelus ne pour- 
raient s*exercer glorieusement dans la modeste 
cure du canton d'Apenzell à laquelle il se rési- 
gnait. 

Jeanne, sans so plaindre, sans rien laisser 
voir, reçut de cette basse et humiliante rupture 
un coup terrible. Pendant les deux mois qu*elle 
passa encore chez M™ de Bourlon, personne, 
excepté Déborah, ne connut ce changement su- 
bit de sa destinée. Elle continua à commenter sa 
bible, à édifier la cour des grandes, cachant dé- 
sormais sous ses dehors de sérénité un écœu- 
rement profond, un mépris de l'homme et de la 
vie, Tabîme ouvert dans cette âme de rancune 
par sa première et unique déception amoureuse. 
La tête seule survécut au désastre, et le foyer 
mystique brûlant sous ce front d'illuminée. Sa 
religiosité s'accrut encore, mais implacable, fa- 
rouche, allant aux textes désespérés, aux for- 
mules de malédiction et de châtiment. Et tou- 
jours ce rêve d'évangéliser, de sauver le monde,^ 
avec une sourde colère contre l'impuissance 

6. 



108 l'évangélist»! 



où la tenait le manque d'argent. Comment par- 
tir seule, maintenant, chez les infidèles? 

La pensée lui vint d'entrer aux diaconesses 
de la rue de Reuilly ; mais elle savait l'esprit et 
la règle de la maison, et que ces religieuses à 
demi civiles s'occupent surtout de visiter, de 
soigner les maux et les misères. Or, le souci de 
la guenille humaine l'écœurait, et la pitié lui 
semblait irréligieuse, puisque les plaies, morales 
ou physiques, sont autant d'épreuves bénies qui 
doivent nous rapprocher de Dieu. 

Un jeudi, on l'appela au parloir où elle trouva 
la vieille mère Autheman, dans son éternelle ca- 
pote blanche et ses gants clairs, informée de la 
rupture avec le missionnaire, et venant deman- 
der à Jeanne d'épouser son fils. La Lyonnaise 
voulut une semaine pour réfléchir. Elle avait vu 
souvent à Petit-Port ce grand garçon taciturne, 
assombri par Tinfirmité de sa figure, essayant de 
cacher à table sous sa main le bandeau noir que 
ballonnait son affreux mal, et, conune il arrive 
aux visages voilés ou masqués, concentrant dans 
ses yeux une acuité, une ardeur extraordinaire. 
Elle y pensa, de souvenir, sans frayeur. Tous les 
hommes à présent se ressemblaient et se valaient 



l'kvangélistb 103 



pour elle. Laideur intime ou visible, ils étaient 
tous atteints. Mais la fortune la tentait, une for- 
tune colossale, à mettre au service d'oeuvres « 
pieuses. Elle eût accepté tout de suite, sans 
ridée d'épouser un juif, un réprouvé. Une heure 
de conversation avec Autheman, éperdument 
épris, leva ses scrupules ; et le mariage eut lieu 
au temple, non à la synagogue, malgré les cris 
de tout Israël. 

Sitôt mariée, Jeanne se mit à son œuvre d'é- 
vangélisation, en plein Paris, comme si elle eût 
été chez les Gafres, aidée de toutes les res^ 
sources d'une immense fortune ; car la caisse des 
Autheman lui fut ouverte et les hautes che- 
minées de Petit-Port fumaient nuit et jour, Tor 
se liquéfiait dans les creusets, les fourgons rou- 
laient lourds de lingots, de quoi racheter les 
âmes de l'univers entier. Elle eut des réunions 
de prières dans son salon de la rue Pavée, des 
prêches, d'abord restreints, dont la veuve Au- 
theman entendait, le soir en montant chez elle, 
les cantiques et les accompagnements d'harmo- 
nium, de même qu'elle croisait dans l'escalier de 
bizarres et faméliques visages d'hallucinés, des 
habits râpés, des waterproofs pleins de boue, \//^-'U.'vpYC^^\è 



.^- , p. 



104 l*évàng£uste 



le troupeau triste et fidèle des catéchumènes 
besogneux. Elle s'étonnait bien un peu de cette 
vie austère, de ce renoncement au monde chez 
une jeune et jolie femme ; mais son fils était 
heureux, peut-être mâme voyait-elle dans ces 
mômeries une sécurité pour le pauvre infirme, et 
loin de retenir sa bru, elle lui facilitait sa mis- 
sion. Ah ! si elle avait su qu'un des premiers et 
plus ardents convertis était le mari de Jeanne, 
et qu'il n'attendait que la mort de sa mère pour 
se faire c recevoir » et abjurer publiquement! 
Ce fut un des événements de la fin de l'Em- 
pire que cette réception de l'israélite Authe- 
man au temple de l'Oratoire. Dès lors, chaque 
dimanche, on vit au banc des anciens et des 
diacres, en face de la chaire, la figure en lame 
de couteau, la joue défigurée et voilée du cé- 
lèbre marchand d'or; et sa conversion valut 
à Jeanne une véritable influence. Elle devint la 
c madame Guyon » du protestantisme, droite 
dans sa vie, persévérante dans son œuvre, 
estimée même de ceux qui avaient traité son 
exaltation de folie. Pour répandre la bonne nou- 
velle aux quatre coins de Paris, elle loua dans 
les quartiers populeux de grandes salles où elle 



L*éVAN0ÉLI8TE 105 



allait prêcher à certains jours de la semaine, 
n'ayant d'abord pour acolyte et pour apôtre 
qu'une vieille fille, ancienne infirmière et lin- 
gère chez M"'* de Bourlon, calviniste enragée, 
issue d'une famille de gentilshommes charen- 
tais déchue par les persécutions et retournée à 
ses origines paysannes. 

La religion de cette Anne de Beuil gardait le 
fanatisme farouche et traqué de la Réforme au 
temps des guerres. La femme en avait Tœil 
guetteur, méfiant, l'âme prête au martyre comme 
à la bataille, le mépris de la mort et du ridicule ; 
grossière avec cela et l'accent de sa province, 
entrant — les jours de prêche — dans les ate- 
lierS) les blanchisseries, jusque dans les caser- 
nes, semant l'argent quand il le fallait, pour 
amener du monde à l'Évangile. 

En même temps, l'hôtel de la rue Pavée chan- 
gea d'aspect. Jeanne, tout en conservant la 
maison de banque, supprima le trafic d'or qui 
sentait trop la juiverie. L'oncle Becker alla ins- 
taller ailleurs son commerce ; et les affineries de 
Petit-Port ou plutôt de Port-Sauveur abattues, 
on éleva à la place un templo et des écoles évan- 
géliques. Bientôt, de l'ancienne maison des 



106 L'ÂVANaéuSTK 



Autheman, il ne resta plus que Tantique perru- 
che de la mère, à laquelle le banquier tenait 
beaucoup, mais qu*Anne de Beuil détestait, bous« 
culait, chassait de chambre en chambre comme 
le dernier débris de cette race de réprouvés, 
rimage vivante de la vieille revendeuse d'oi 
dont la bête avait bien la voix dure et la 
courbe de nez hébraïque. 



VI 



L'ÉtLUSE 



c Romain!... Voilà Romain!... » 
Ce cri de joie de la petite Fanny, au moment 
ovL le train s'arrêtait à la gare d'Ablon, mit aux 
portières une rangée de tètes allumées, tapa- 
geuses, tètes de Parisiens échappés faisant leur 
première partie de campagne de la saison dans 
Tair vif et le gai soleil d*un joli lundi de Pâques ; 
et l'aspect rigolo du petit homme, son rire de 
sapajou ouvert jusqu'aux oreilles, répondant a la 
bonne humeur générale, ce fat d'un bouta l'autre 
du train le même appel retentissant, modulé, sur 
tous les tonSy des c Voilà Romain!... Bonjour 
Romain!... Ohé, Romain, ohé I... » qui donné- 



108 L*ÉVAN6ÊLI8TE 

rent pour une minute à réclusier, debout tout 
flambant sur le quai de la gare, Tassourdissante 
ivresse de la popularité. 

« £h ! bon Dieu, qu'est*ce qu'ils ont donc après 
toi, mon pauvre homme? fit Sylvanire épouvan- 
tée, sautant du wagon la première, la petite 
Fanny dans ses bras. 

— Ils sont contents, ils s'amusent... mais, cré 
cochon !... j'ai encore plus d'agrément qu'eux. » 

Et se hissant jusqu'aux joues vermeilles de sa 
femme, il les fit claquer d'un gros baiser qui 
redoubla les rires aux portières ; puis il s'élança 
pour donner la main à M*"* Ebsen et à sa fille, 
mais Lorie qui était dans le wagon l'avait déjà 
prévenu et faisait descendre ces dames du geste 
respectueusement anéanti dont il recevait jadis 
l'impératrice Eugénie débarquant sur le quai de 
Cherchell. 

« Et Maurice?... demanda Fanny cherchant 
son frère aux côtés de Romain. 

— M. Maurice est à l'écluse, mamzelle. Je l'ai 
laissé avec Baraquin pour aider à la manœu- 
vre... Par ici la sortie, monsieur, mesdames...» 

Chargé des manteaux, des parapluies de tout 
le monde, d*ua petit pas alerte et serré où l'on 



tji......j: 



L EVANGELISTE 109 



sentait le désir retenu de courir, de gambader, 
l'éclusier se précipita vers la barrière, pendant 
que le train secouait sa fumée au départ, en criant 
de ses mille voix gamines : 

« Romain!... Ohé, Romain! » 

C'était une idée de Sylvanire, devant la mine 
abrutie et lamentable de Téiève du Borda tou- 
jours le nez allongé sur ses livres, de l'envoyer 
se distraire au bon air de la campagne ; et Lorie 
avait d'autant mieux consenti qu'avec son senc 
utilitaire de la vie, il voyait là pour le jeune 
homme une occasion de pousser ses études 
navales du côté pratique. Maurice était à l'écluse 
depuis trois semaines, lorsque, profitant d'un jour 
de vacances, sans leçons ni ministère, on avait 
fait la partie de venir le voir en bande. Quelle 
fierté pour Romain de recevoir son ancien préfet 
et ces deux belles dames, quelle joie de faire à 
Sylvanire les honneurs de ce domicile conjugal 
où bientôt peut-être. . . mais motus ! Ça, c'était 
un secret entre eux deux. 

D'Ablon à Petit-Port il n'y a guère plus de 
trois kilomètres que parcourt un omnibus à tous 
les trains ; mais l'éclusier, pour faire mieux les 
choses, avait pris son bateau de service, un large 



110 L'ÉVANOiLISTB 



bachot vert, repeint de frais, où tout le monde 
s'installa, la petite fille à ran*ière entre Eiine et 
M** Ebsen, l^rie sur la banquette en face, Syl- 
vanire à l'avant, qu'elle emplissait avec sa robe 
de ce bleu de bonne qui semble une livrée et sa 
coiffe blanche tuyautée à la paille. Romain, leste 
comme un rat, sauta le dernier en poussant la 
berge du pied, et prit les rames. La barque étai. 
chargée, la Seine lourde, 
c Vous allez vous fatiguer, mon brave... 

— Pas peur, monsieur Lorie. » 

Et le petit homme souquait ferme, riant, gri- 
maçant au soleil, renversant sa tète crépue jus- 
que sur les genoux de sa femme, et, par une sin- 
gulière manœuvre, tirant vers le milieu du fleuve 
oîi le courant semblait bien plus rude. 

« Petit-Port est donc de l'autre côté, Romain? 

— Faites excuse, monsieur Lorie... Mais c*est 
rapport à la Chaîne... » 

On ne comprit ce qu'il voulait dire qu'en le 
voyant lâcher ses rames tout à coup, et du bout 
de sa gaffe accrocher le dernier bateau d'un long 
train de remorque qui passait tous les matins à 
cette heure-là. Navigation déUcieuse, sans fatigue 
ni secousse. Le battement de la machine et le grin- 



L'ÉVANaÉLISTE 111 



cément de la ohaine de louage dévidée sur le 
pont du remorqueur ne s'entendaient que de très 
loin, dans un bruit monotone et berceur élargi 
jusqu'aux deux rives avec les écumes du sillage. 
Sous le ciel clair, égayé par cette jeunesse du 
jour et de rannée,.la campagne déserte, les mai- 
sons blanches espacée» de verdure naissante, de 
lilas bleuissants, se déroulaient des deux côtés 
dans un bon vent de vitesse. 

c Gomme on est bien! » disait Fanny, son 
bras sous celui d'Ëline; et cette petite voix d'en- 
fant exprimait le sentiment de tous. Ils étaient 
bien. Pour la première fois depuis leur malbeur, 
la jeûna fille retrouvait des couleurs de santé, 
son frais sourire de fleur entr'ouverte, au contact 
de la nature qui berce et console. M""* Ebsen, 
comme tous les gens qui ont longtemps vécu, 
beaucoup peiné , jouissait tranquillement d'un 
jour de trêve. Lorie regardait les blonds cheveux 
follets voltigeant aux tempes, au front, au cou 
d'Eline, se figurant que c'était un peu son cœur 
à lui que le bras de son enfant rapprochait du 
€œur de la jeune fille. Mais le plus heureux était 
encore Romain assis à l'avant près de sa femme 
et lui parlant tout bas avec un regard finaud 



112 l'évangéltste 



qu*il coulait de temps en temps vers l'arrière. 

ff Voilà Petit-Port I... fit-il au bout d'un mo- 
ment, en montrant un village aux uniformes toits 
rouges disséminés sur les pentes un peu rases, 
jardins de maraîchers, carrés de fleurs ou de 
légumes, qui bordent, au-dessus d'Âblon, la rive 
gauche de la Seine... Dans un quart d'heure, 
nous serons à l'écluse... » 

Sur la berge, un domaine d'allure ancienne et 
seigneurîale étalait en longueur ses toits à baius- 
tres, ses rangées de persiennes grises, ses char- 
milles toulfues et taillées, avec une demi-luné 
gazonnée, entourée de bornes reliées de chaînes, 
en face de la porte d'entrée. Au delà, un parc 
immense grimpait la côte, une houle de grands 
arbres d'essences diverses que tranchait au mi- 
lieu un vieil escalier de pierre, disjoint et piqué 
d'herbages, à la double rampe se recourbant en 
arc. Et comme les verdures étaient encore grêles, 
on apercevait aussi tout en haut la maçonnerie 
blanche, la croix de pierre lourde et neuve 
d'un grand tombeau de famille ou d'une cha- 
pelle. 

c Le château des Autheman... >, répondit 
Romaix aux regards qui l'interrogeaient. 



L*ÉVAlf6ELISTE 113 



— Mais alors, c*est Port-Sauveur?... lit Ëline 

vivement. • éL. 

— Tout juste, mamzelle... C'est comme ça ^TW^IK/'**^ 
qu'ils appellent le château dans le pays... Une 

drôle de boîte, allez... et leur village donc! Je 
crois qu'il faudrait chercher loin en Seine-et- 
Oise et même par toute la France pour trouver un 
endroit pareil. > 

Un malaise inexplicable envahit tout à coup la 
jeune fille, ternit pour elle le beau soleil printa- 
nier et la pure atmosphère aux senteurs de vio- 
lettes; c'était le souvenir de sa visite à la rue 
Pavée, les reproches de M"** Âutheman sur la 
mort impénitente de grand'mère. Elle ne pouvait 
détacher ses yeux de ces rangées de persiennes 
closes, de ce parc profond et mystérieux que 
dominait la croix, funèbrement. Quel hasard 
l'amenait là? Était-ce bien un hasard, ou peut- 
être une volonté plus haute, un avertissement de 
Dieu? 

Mais déjà le coude du terrain, un bouquet 
d'arbres, la marche du bateau ramassant tout le 
domaine pur la côte, lui ôtaient son caractère 
fatal d'apparition ; et maintenant l'on apercevait 
récluse coupant le fleuve d'une écume d'argent 



il 4 l'svangéliste 



el d^on grondement sourd, plus fort à mesure 
que l'on approchait des vannes du barrage, de 
la petite jetée blanche du bief qm ouvrait sa 
porte lentement aux appels de la remorque. 
Romain montra à Sylvanire une petite maison 
sur le chemin de halage, un dé à jouer, dont 
les portes et fenêtres figuraient assez bien les 
points noirs. • 

« Chez nous!... » fit-il tout bas, le regard hu- 
midOy en détachant sa barque du train et l'ame- 
nant à quai. Maurice, fort occupé sur la jetée 
avec le garçon d'écluse, les vit de loin ; il ac- 
courut en poussant des cris de Caraïbe, agitant 
en Tair sa casquette dont l'eau et le soleil avaient 
dédoré les galons, lui-même hâlé, bronzé, le nez 
rougi et grossi, un vrai marinier, disait Romain, 
et joliment dégourdi sur la manœuvre. 

€ Hein, Maurice?... le Borda I » cria le père 
tout rayonnant, sans voir la figure terrifiée 
que rendait au pauvre enfant ce brusque rappel 
à sa vocation. Heureusement, on arrivait à la 
maison d'écluse, un rez-de-chaussée élevé de 
quelques mardies à cause des grandes crues, 
cerné d'un potager aux verts sillons bien en 
ordre. A Tintérieur, une grande pièce avec deux 



L'ÉVANOéLTSTE 115 



petits lits de fer pour l'éclusier et son garçon ; 
dans un coin, le cadran en bois, aiguille, mani- 
pubiteur, tout Tappareil télégraphique qui relie 
entre elles les écluses de la Seine. Â côté, la 
cuisine, reluisante d'ustensiles qui n'avaient ja- 
mais servi. 

« Vous comprenez, disait Romain, tant que je 
suis garçon,.. >, et il raconta qu'il mangeait kVAf- 
fameuPt chez Damour, un cabaret de marine à 
deux pas, renommé pour sa soupe aux légumes 
et ses tanches à la casserole. C'est làqu*il avait 
commandé le déjeuner. Il ouvrit encore, en face 
de la cuisine, une grande pièce noire aux volets 
clos où il introduisit son monde avec fierté et 
mystère ; et le jour entrant à flots par la fenêtre 
ouverte, ce furent des exclamations devant le 
beau lit en acajou, le petit tapis à roses criardes, 
la commode surmontée d'une glace qui reflétait 
un assortiment de bibelots gagnés à la foire, et le 
papier jaune à fleurs, piqué d'images de maga- 
sins. Une surprise, cette chambre! La chambre 
de Sylvanire, achetée entièrement des économies 
de réclusier, et sans rien dire à sa femme. Il lui 
en gardait l'étrenne pour quand... pour quand... 

€ C'est bon »,flt Sylvanire, qui craignait qu'il 



116 l'évângéliste 



en dît trop ; et elle rentraîna, laissant ces dames 
rajuster devant la glace neuve leurs chapeaux 
que le vent de la Seine avait un peu fourrages. 
Restée seule avec Eline et sa mère, la petite 
Fanny leur dit d'un ton mystérieux : 

a Je sais bien, moi, pourquoi Romain est si 
content... C'est qu'ils vont bientôt se mettre en- 
semble... dès que nous aurons une autre maman. 

Eline tressaillit : 

c Une autre maman !... qui donc t'a parlé de 
cela? 

— Sylvanire» ce matin, enm'habillant...Mâis^ 
chut !•.. c'est un grand secret. > 

Elle courut rejoindre son frère qui l'appelait. 

Les deux femmes se regardèrent. 

c Cachottier. . . », dit M""* Ebsen en souriant. 
Eline s'indignait : c Quelle folie I . . . se marier, 
à son âge... > El sa main tremblait^ tout émue, 
en rajustant la longue épingle de jais dans ses 
cheveux. 

«Mais, Linotte, M. Lorie n'est pas vieux... 
A peine quarante ans. . . Il ne les parait même 
pas. . • Et si bien, si distingué. > 

Quarante ans. Eline l'aurait cru plus âgé. C'é- 
tait sans doute son air sérieux, ses façons so- 



LÉVAN6ÉLISTE il7 



leniielles qui le vieillissaient à ses yeux. Aussi 
l'annonce imprévue de ce mariage ne la trou- 
blait-elle que sur un point, son aiïection extrême 
pour la petite Fanny qu'elle s'était habituée à 
traiter comme son enfant, et que bien sûr cette 
femme allait lui reprendre. Mais quelle femme ? 
Lorie n'en avait jamais parlé. Il ne sortait pas, 
ne voyait personne . 

c II faut le faire causer, dit la mère. . . Nous 
avons toute la journée pour ça. > 

Quand elles vinrent les rejoindre sur la petite 
jetée, Romain expliquait à M. Lorie le système 
de l'écluse, les vannes levées ou baissées à 
l'aide d'un levier, les crampons de fer dans 
pierre, par lesquels il descendait, vêtu d'un 
scaphandre, réparer sous l'eau les portes du 
bief. Fameuse invention, cré cochon, que ces 
écluses 1 Autrefois, pendant trois mois d'été, les 
pauvres mariniers chômaient ; et dans la langue 
dé la rivière, ce temps perdu où les femmes et 
les enfants pleuraient la faim, oh les hommes se 
soûlaient, l'estomac vide, au cabaret, s'appelait 
VAffameur; d'où le nom de l'auberge voisine. 
A présent, l'eau marchait toute l'année et le tra- 
vail avec. . • 

7. 



118 l'évanoéuste 



Lorie suivait la démonstration, de Tair entendu 
et grave d'un sous-préfet inspectant des travaux 
d'arrondissement. Eline n'écoutait pas, songeant 
à cette enfant venue juste à point dans sa vie 
pour en combler le vide et suffire à cet instinct 
de maternité qui commençait à s'agiter en elle. 
Pour Fanny , elle avait tout d'une mère, la patience 
infatigable, l'inquiétude, les soins coquets, ne 
s'occupant pas seulement des études, mais de la 
coupe des petites robes, de la nuance du cha- 
peau et du ruban noué dans les cheveux. Cela la 
regardait seule, Sylvanire ayant abdiqué devant 
son bon goût et sa grâce. Et maintenant. . . 

La Chaîne siffla. Les mariniers, leur repas 
fini, regagnaient le bord ; et bientôt le remor- 
queur, sa cheminée blanche et noire, haletante, 
floconnante, ses flancs rougis au minium touchant 
presque de leur bordage les deux berges du bief, 
défila lentement, suivi de son train de bateaux. 
Les vantaux de l'écluse se refermèrent, refoulant 
rénorme masse d'eau; et le grincement de la 
Chaîne s'éloigna avec la remorque qui ondulait, 
diminuée, amincie jusqu'au dernier bachot, 
comme la queue d'un cerf-volant. Avant de quit- 
ter la jetée, l'éclusier présenta Baraquin, celui 



l'bvanoéliste 119 



qu'il appelait son garçon, un nom un peu jeunet 
pour la face tannée, crevagsée, Ips rides mali- 
"cteoees de ce vi>eux marinier de Seine-ot-Oise, 
tordu par les rhumatismes et marchant de biais 
à la façon d'un crabe. Le vieux grogna quelques 
mots de bienvenue qui semblaient sortir d'un 
cuveau de vendange; on ne l'écouta pas long- 
temps. 

IJomain, lui, et c'était là le trait décisif de 
cette figure d'ancien matelot, ne buvait jamais 
une goutte de vin ni d'eau-de-vie. Jeune homme, 
il avait été pourtant, comme il disait, non sans 
orgueil,, c le plus grand soûlaud de la flotte » ; 
mais ayant cogné le capitaine d'armes, un jour de 
ribotte, et risqué le conseil de guerre avec tout 
ce qui s'ensuit, il fit le serment de ne plus boire 
et se tint parole malgré les plaisanteries de son 
escouade, les paris, les tentations. A présent^ 
rien que la vue d'un verre de vin lui retournait 
Testomac ; en revanche, il avait pris le goût des 
douceurs, des cafés au lait, bavaroises, sirops 
d'orgeat. Et ce n'était vraiment pas de chance 
pour lui d'être tombé sur un compagnon tou* 
jours dans les vignes. 

€ Mais qu'est-ce que vous voulez?... disait 



120 L*ÉVÀNGfiLISTE 



réclusier tout en guidant ses convives vers le 
déjeuner... C'est pas sa faute à ce pauvre 
vieux... C*est celle du château... Depuis qu'ils 
l'ont adjuré^ il a toujours plus d'argent qu'il 
ne lui en faut. 

— Adjuré?.,. Conunentça?... 

— Ben oui... Chaque fois qu'il va au temple 
et qu'il communie, la dame de Petit-Port lui 
donne quarante francs et une redingote... C'est 
ça qui le perd, ce garçon. 



L'auberge de VAtrameur^ un peu au-dessus 
de récluse, se voit de loin, perchée sur sa ter- 
rasse qu'ornent à chaque coin des tonnelles en 
treillage et tout un étalage de jeux en plein 
vent, tir aux macarons, jeux d'anneaux, de ton- 
neau, le portique vert d'une balançoire où pen- 
dent le trapèze et la corde à nœuds. Accueillis 
en entrant par la bonne odeur du pot-au-feu qu*on 
mettait tous les jours pour la Chaîne, les invités 
trouvèrent l'hôtesse, M""* Damour, en train d'ins- 
taller leur couvert dans une petite salle réservée, 
aux murs crépis, très propres. L'hôtesse, fort 
nette aussi, avec une figure sérieuse, presque 



l'évangéliste 121 



dure, ne se déridait que pour Romain^ c son 
pensionnaire chéri ». 

Et tout bas, pendant qu'elle allait et venait, 
réclusier racontait que personne n'était plus gai 
dans les temps que ces Damour; mais ils avaient 
perdu une fille, une grande belle demoiselle de 
l'âge de mamzelle Eline. De chagrin, l'homme 
s'était mis à boire tant et tant qu*il finissait à 
Yaucluse chez les fous; et la femme, restée 
seule, n'avait plus le cœur à rire, cré cochon ! 

« De quoi donc est^elle morte, cette pauvre 
petite? demanda M"' Ebsen qui couvait de l'œil 
en tremblant les dix-neuf ans fleuris et veloutés 
de son Eline. 

— Paraîtrait, fit Romain encore plus mysté- 
rieux, paraîtrait que c'est la dame de Petit-Port 
qui lui a donné des mauvaise^ boissons... » Et 
sur un geste indigné de la jeune fille : c Écoutez 
doncl... Je dis ce que dit la mère... Ce qu il y a 
de sûr, c'est que Tenfant est morte au château 
et quOj dans le pays, on en cause encore, quoi- 
qu'il y ait des années de ça... » 

L'hôtesse apportait dans une casserole toute 
dorée .au feu une tanche superbe, pêchée par 
Romain dans la réserve réglementaire à deux 



122 , l'bvanoélistb 



i 
cents mètres ea amont et en aval de son écluse; 1 

et le fumet de ce plat campagnard, les explica- \ 

tîons de l'éclusier, Tappétit gagné par la course î 

6ur l'eau, firent diversion à cette sinistre légende j 

locale, vite évaporée d'ailleurs au vent frais qui 
venait de la Seine et la rebroussait toute, devant 
la terrasse, en mille petites écailles d'argent, 
dont le mouvement et la clarté moiraient de 
reflets dansants les verres, les carafes, la nappe 
jaune et rude. Un petit vin de Bourgogne, ce 
vin que les mariniers donnent en payement dans 
les auberges riveraines, achevait d'égayer la 
îèie allumée déjà par les rires des enfants et la 
joie folle de Romain attablé sur le rebord de la 
croisée, à côté de Sylvanire. 

Qu'il était heureux, le brave petit éclusier, de 
ce déjeuner en compagnie de sa femme, le pre- 
mier peut-être depuis deux ans, depuis leur 
mariage; un vrai retour de noces. Mais cela ne 
l'empêchait pas de surveiller la bombance, d'al- 
ler de la cuisine à la table oii ses invités ne de- 
vaient manquer de rien ; et même, le « pen- 
sionnaire chéri » voulut faire de ses mains le 
café à l'algérienne comme l'aimait son ancien 
maitre, tout le marc au fond de la tasse. Il po- 



L'ivANGÉLISIf: 123 



sait triomphalement le plateau sur une table 
longue servant de dressoir, quand cette table 
résonna tout à coup sous le linge qui la recou- 
vrait. 

c Tiens!... un piano. » 

C'était un vieux clavecin acheté à la vente 
d'un de ces anciens châteaux, comme il en reste 
encore sur cette côte de la Seine. Après avoir 
mené des gavottes et des menuets à paniers, le 
clavecin démodé servait à amuser les Parisiens 
du dimanche dans une salle de guinguette, épui- 
sant ses derniers sons pour c l'amant d'Amanda » 
ou c la Fille de Femballeur ». Mais sous les 
doigts délicats d'Eline, il retrouva un moment 
son charme grêle, sa voix mélancolique et 
courte, bien en rapport avec le jaune ivoire des 
touches. 

Quand la jeune fille, qui n'avait plus joué de- 
puis son deuil, commença la ritournelle du vieil 
air national : Danemark^ avec tes champs et tes 
prairies splendides... on eût dit que grand'mère 
elle-même de son souffle chevrotant et cassé 
évoquait sur l'horizon en face les verts pâtu- 
rages, les blés mouvants, la nature large et lu- 
mineuse. 



124 l'évangéliste 



Puis Eiine joua du Mozart, de ces vils ra- 
mages d'oiseaux enfermés dans un clavier étroit, 
auxquels répondaient de la rive les bergeron- 
nettes, les fauvettes sautillant dans les roseaux. 
La sonate finie, elle en prenait une autre, une 
autre encore, s'abandonnait au charme du vieil 
instrument, lorsqu'en se retournant, elle s'aperçut 
qu'elle était seyule avec Lorie. Romain et Sylva- 
nire étaient descendus sur la berge pour amuser 
les petits, M™' Ebsen pour y pleurer plus libre- 
ment. 

Lui restait là, continuant à l'écouler, remué 
jusqu'au fond du cœur, et beaucoup plus qu'il 
ne convenait à quelqu'un de l'administration. Elle 
était si jolie, animée par la musique, les yeux 
brillants, les doigts finement déliés et papillon- 
nant sur les touches. Il aurait voulu retenir cette 
minute délicieuse, demeurer ainsi toujours à la 
regarder... Soudain un cri d'enfant, un cri de 
terreur éperdu, brisa le calme ambiant^la sonore 
atmosphère de Teau... 

« C'est Fanny... >, dit Eline s'élançant toute 
pâle à la croisée. Mais on riait maintenant, on 
riait à grands éclats. Et Lorie, en se penchant, 
découvrit la cause de tout cet émoi, Romain re- 



L'éVANOÉLISTl 125 



vêtu de son scaphandre et s*apprôtant à des- 
cendre sous récluse* 

c Que j'ai eu peur!... » 

Eline à qui les couleurs revenaient dans les 
battements de sa respiration un moment inter- 
rompue, s'appuya au petit balcon, la main au- 
dessus des yeux, rougissante et nimbée de 

lumière. 

« Que vous êtes bonne pour cotte enfant !••• » 
murmura Lorie. 

— G*est vrai, je l'aime comme si elle était 
à moi... Et ridée qu*il va falloir la quitter me 
cause beaucoup de chagrin. » 

n s'effrayait, pensant à ces projets de ma- 
riage, dont M""* Ebsen avait déjà parlé, et 
timide, craignant d'apprendre : 

c La quitter?... et pourquoi?... » 

Elle hésita un peu, regardant toujours au 
loin : 

« Puisque vous allez lui donner une autre 
mère... 

— Qui a dit cela?... Je n'ai jamais songé... » 
Mais le moyen de résister à ce regard clair, 



126 l'evano^ltste 



croisant te ^ea? Oui, sans doute, il lui arrivait 
quelquefois... C'est si triste de vivre seul, de 
n'avoir personne à qui dire sa joie ou son cha- 
grin de la Journée... Si triste, un intérieur sans 
femme... Sylvanire s'en irait un jour ou Tautre; 
et puis elle ne remplaçait pas une mère aux 
enfants. Lui-môme, il fallait bien l'avouer, malgré 
ses facultés d'organisateur, ne s'entendait guère 
à conduire une maison, tandis qu*il était homme 
à mener la province d'Alger tout entière. 

Il disait cela simplement, un peu confus, avec 
un bon et naïf sourire ; et certes Ëline l'aimait 
mieux ainsi, dérouté et désarmé devant la vie, 
qu'avec sa solennité des grands jours. 

c ...Voilà pourquoi j'avais pensé à me rema- 
rier; mais tout au fond de moi, sans jamais en 
parler à personne... Et je me demande qui a pu 
vous dire... » 

Ëline rinterrompit : 

c Est-elle bonne, au moins, celle à qui vous 
avez songé?... » 

Et Lorie tout tremblant : 

« Bonne, jolie... la perfection... 

— Aimera-t-elle vos enfants ? 

— Elle les aime déjà... » 



l'bvangélistb 127 



Elle avait compris, et resta tout interdite. 

n lui prit la main, et se mit à parler, très bas, 
sans savoir bien ce qu'il disait ; mais elle distin- 
guait dans son trouble les tremblements et la 
musique de Tamour. Et pendant que les tendres 
protestations, les promesses d*avenir se pres- 
saient sur les lèvres de son ami, toujours rêveuse 
et le regard au loin, Eline croyait voir sa vie à 
elle se dérouler, unie et tranquille comme ce 
paysage de Seine, aux sillons tout tracés, rayés 
et droits, où le blé pointait à peine, traversés 
de soleil et d'ombre selon les caprices du ciel. 
Peut-être avait-elle rêvé autre chose, des es- 
paces plus larges, plus mouvementés. Dans la 
jeunesse, on aime les obstacles à franchir, les 
dangereuses forêts du Ghaperon-Rouge, la tour 
branlante où monte l'oiseau bleu. Mais ce ma- 
riage qu'on lui offrait ne dérangeait rien A ses 
affections. Elle garderait Fanny, elle ne quitte- 
rait pas M"* Ebsen. 

— « Oh ! ça, jamais... Je vous le jure, Eline. 

— Alors, voilà qui est dit... Je serai la mère 
de vos enfants. » 

Sans trop savoir comment cela s'était fait, ils 
se trouvèrent accordés, unis en une minute pour 



1C8 L*fivA!f6éU8TI 



l'existence entière; et H""* Ebsen, apparue sur la 
terrasse, devina tout, en les voyant la main dans ^ 
(a main, penchés à la fenêtre et siuTeillant en- 
semble leurs petits. 



VII 



P0BT.8AUVEUB 



De tous les villages disperses entre Paris et 
Gorbeil sur la rive gauche de la Seine, de ces 
jolies villégiatures à noms de soleil, Orangis, Ris, 
Athis-Mons, — Petit-Port, malgré sa dénomina- 
tion plus bourgeoise, est le seul qui ait un passé, 
une histoire. Gomme Âblon, comme Cbarenton, il 
fut à la fin du seizième siècle un centre calviniste 
important, un des lieux de réunion accordés aux 
protestants de Paris par FÉdit de Nantes. Le 
temple de Petit-Port voyait chaque dimanche les 
plus grands seigneurs de la Religion assemblés 
autour de sa chaire, Sully, les Rohan, la prin- 
cesse d*Orange, dont les grands carrosses cha- 



130 l'évangéliste 

marrés d'or défilaient entre les oï*mes du pavé 
du roi. Des théologiens fameux y prêchèrent. Il 
compta quelques beaux baptêmes et mariages, 
des abjurations retentissantes; mais cette gloire 
ne dura pas. 

A la révocation, la population calviniste fut 
dispersée, le temple rasé ; et lorsqu'on 1832, 
Samuel Autheman vint établir là ses affineries, 
il trouva un petit village maraîcher, obscur, sans 
autre mémoire de son histoire enfouie dans la 
poussière des archives, que le nom donné à un 
terrain vague, une carrière abandonnée qu'on 
appelait « Le Prêche ». C'est sur le Prêche, à 
la place même de l'ancien temple, que les ate* 
liers furent construits, tout en haut de la pro- 
priété grandiose achetée du même coup par le 
marchand d'or déjà fort riche à cette époque. Le 
domaine était historique comme le village, ayant 
appartenu à Gabrielle d*Estrées; mais là non 
plus il ne restait rien d'autrefois qu'un vieil 
escalier de pierre, rouillé de soleil et de pluie, 
arrondissant sa double rampe dé chaque côté de 
l'entablement tout noir de vigne vierge et de 
lierre, « l'escaUer de Gabrielle » dont le nom 
évoquait sur sa descente courbe des groupes de 



L'iVÀNGÉLI&TEi iSi 



seigneurs eit de dames aux satin& édaUDts dans 
la verdui*e. 

Sans doute bien des arbres du paro ëtaienft 
contemporains de la favorite; mais ies arbres ne 
parlent pas comme la pierre, ils ne racontent 
rien/ et perdent la mémoire avec leurs feuilles à 
chaque mouvement de saison. Tout ce qu'on 
saitde Tanciea'diâieaujjc'est qu'il devait dominer 
la propriété et que les communs oecupaient au 
bord deTeau la place où s'élève aujourd'hui la 
maison moderne, restaurée et agraiïdie par les 
Autheman. 

Malheureusement, quelques années après leur 
installation, ils eurent à subir, comme tous les 
riverains entre Paris et Gorbeil, le passage du 
chemin de fer qui a tranché tout le long de la 
Seine tant de riches domaines d'autrefois* La voie 
d'Orléans passa juste devant le perron intériefar^ 
le séparant de& corbeilles fleuries^ abattant deux 
sur quatre des magnifiques pawlonias qui ombrft* 
geaient le parterre. Et à toute heure du jour, 
dans la splendide propriété ouverte aux deux 
bouts, reliant par de légers ponts de fer ses 
tronçons coupés, les trains jetaient leur vacarme 
de ferraille et leur fumée longue, encadrant à 



1S2 L'ÉVAHOiuSTB 



leurs petites fenêtres la yision d*ime terrasse 
bordée d^orangers en boule, où la famille Authe- 
man prenait le frais sur des fauteuils américains ; 
et plus loin, des écuries de briques rouges, des 
serres vitrées, le potager divisé en deux par la 
voie ferrée, tout en longueur comme un jardin 
de cbef de gare. 

Lorsqu'à la mort de sa belle-mère, Jeanne 
Autheman se trouva maîtresse de la fortune et 
de la volonté de son mari, elle fut retenue à 
Petit- Port parles souvenirs calvinistes, une pré- 
destination pour son œuvre. Elle transforma la 
maison de campagne comme celle de Paris, réta- 
blit l'ancien temple, construisit des écoles pour 
filles et garçons, et, les ouvriers affineurs s*en 
allant avec Toncle Becker à Tusine de Romain- 
ville, il ne resta à Petit-Port que des paysans, 
maraîchers, vignerons, et les quelques fournis- 
seurs d'un petit pays. C'est parmi ces derniers 
que Jeanne, secondée par Anne de Beuil, exerça 
son prosélytisme. La vieille fille allait de porte 
en porte, promettant la clientèle ou la protection 
au ch&teau à tous ceux qui viendraient au tem- 
ple, enverraient leurs enfants aux écoles évan- 
géliques, écoles gratuites, annexées d'ouvroirs, 



L'ÉVAlfOÉLfSTE ISS 



à la sortie desquelles les élèves trouvaient une 
position conforme à leurs aptitudes. 

Il eût fallu des convictions religieuses bien 
arrêtées, et comme il ne s'en trouve guère parmi 
nos paysans, pour résister à tant d'avantages. 
Quelques enfants vinrent d'abord, les parents pri- 
rent riiabitude de les accompagner le dimanche 
aux Assemblées; et M™* Autheman, après avoir 
suffi toute seule à un c culte de famille », s'ad- 
joignit un pasteur de Gorbeil, âgé et timide, qui 
faisait les communions, les mariages, les enter- 
rements, mais ne fut jamais qu'un sous-ordre, 
Jeanne, très autoritaire, gardant la suprême di- 
rection de son église et de ses écoles. Quand ce 
vieillard mourut, au bout de quelques années, elle 
eut beaucoup de peine à le remplacer malgré sa 
grande fortune et son crédit auprès du consis- 
toire parisien. Les pasteurs se succédaient à 
Petit-Port» vite lassés du rôle de c lecteur » ou 
de sacristain auquel on les réduisait, jusqu'au 
jour où elle rencontra M. Birk, de l'église 
Scandinave, vrai mercenaire, prêt â tout, sachant 
juste assez de français pour lire la bible et 
faire les cérémonies. 

Jeanne se réserva le prêche, l'mterprétation dès 

8 



134 L'ÉVÂimÉLISTE 



versets; et l'on s'imagine la stupeur des paysans 
en voyant la jolie danre du château n\onter en 
chaire. C'est qu'elle parlait bien, dame! et aussi 
longtemps que le curé le plus malin. Puis, ce 
beau temple tout neuf, bien plus grand que leur 
église, la sévérité des hautes murailles nues, 
Tautorité du nom et de la fortune du banquier. . . 
Ils sortaient étonnés, impressionnés, racontaient 
ce qu'ils avaient vu et la façon dont M*""^ Authe- 
man la jeune « disait sa messe ». Après l'office, 
la châtelaine se tenait dans la sacristie, rece- 
vant ceux qui voulaient lui parler, se faisant 
conter leurs affaires, les conseillant, et non plus 
dans la langue mystique de la chaire, mais fa- 
milièrement^ au sens le plus pratique. 

C'est ainsi qu'elle instituait une prime d'ar- 
gent et de vêtements, payable le jour de la com- 
munion, à tous ceux qui accepteraient la religion 
réformée. Le facteur commença, puis le can^ 
tonnier et sa femme. Leur c réception » se fit 
en grande pompe; et quand on les vit vêtus de 
drap neuf, de bonne laine chaude, avec l'argent 
clair qui tintait dans leurs poches et la protection 
du château désormais assuréOi cela en entraîna 
beaucoup d'autres. . 



l'évawgAlistb 135 



Pour résister à cette propagande effréaée, il 
n'y avait è Petit-Port que le curé et la sœur. Le 
curé, pauvre saint homme, vivait péniblement 
de cette cure sans casuel et aussi, disait-on, du 
produit de sa pèche que sa servante vendait en 
sous-main aux cabarets d'Ablon. Habitué d'ail- 
leurs à respecter au village le propriétaire riche, 
Vinfluence prépondérante , ce n*est pas lui qui 
eût osé faire tète aux Autbeman. Il se permet* 
tait quelques allusions voilées, le dimanche, en 
chaire, adressait rapport sur rapport à Tévêché 
de Versailles, mais cela n*empéchait pas son 
église de se vider comme un vase fêlé d'où Teau 
s*échappe, et les rangs du catéchisme des'éclair- 
cir d'année en année,lai6sant la place de délicieu- 
ses parties de cache-cache entre les bancs aux 
rares gamins qui venaient encore. 

Plus ardente, comme sont les femmes quand 
la passion les tient, sœur Octavie, la directrice 
de l'école des filles, lui. faisait honte de sa fai- 
blesse et se posait très carrément en antago- 
niste du château. Elle s'agitait, car elle aussi 
avait des loisirs, courait le village, la coiffe bat- 
tante, avec le bruit querelleur de son grand cha- 
pelet, et tâchait à la sortie des classes évangé- 



186 l'êvargélistb 



liques de reprendre ses élèves : < Tu n'as pas 
honte, petite effrontée. » 

Elle relançait les mères au lavoir, les pères 
en plein champ, invoquait Dieu, la vierge, les 
saints, montrait le ciel mystique où le paysan, 
lui, ne voit que de Feau ou du soleil pour ses 
récoltes, se heurtait à des clignements d'yeux, 
de gros soupirs hypocrites : c Ben oui, ma sœur, 
sûrement... ça serait ben mieux comme vous 
dites. > Le terrible, c'est quand elle se rencon- 
trait sur le même terrain avec Anne de Beuil : 
les deux femmes en présence, prototypes des 
deux religions, l'une maigre, serrée et jaune, 
sentant — malgré les années écoulées — la ré- 
volte et les persécutions ; Tautre grasse, l'air 
aimable, les joues débordant la mentonnière, les 
mains potelées, l'assurance carrée de sa guimpe 
protégée ordinaire de la richesse. Seulement» 
ici, le château faisait la guerre à la sœur; et 
la partie était inégale. 

Dans son ardeur, sœur Octavie ne ménageait 
pas ses paroles, ne se contentait pas de ridiculiser 
H""* Autheman et son prêche, mais portait encore 
contre elle les accusations les plus graves, 
comme de séquestrer les enfants, d'user de toute 



^r^i- ^n»N ■ 



l'êvangéliste 137 



sorte de violences, drogues et malélices, pour 
les forcer à abjurer leur religion. La mort inox- 
plicable et subite d'une jeune fille, Félicie Da- 
mour, employée au château, donna du crédit à 
ces fables. Il y eut même un commencement 
d'enquête, qui aboutit au renvoi de la sœur Oc- 
tavie dans une autre résidence. Elle ne fut pas 
remplacée. 

Le curé, lui, garda son poste, vécut dans son 
coin, prêchant devant une église vide, restant 
quand môme en rapports de politesse avec les 
Autheman qui lui envoyaient du gibier au tf^mps 
des chasses, c Ces gens sont trop forts... Il 
faut manœuvrer... » avait dit Tévêque; et, dé- 
gagé par son supérieur de toute responsabilité, 
le bon curé péchait ses chevennes et laissait 
couler Teau. 

Singulière physionomie que celle du village, 
dès cette époque. Entre les maisons uniformes à 
toit rouge construites jadis par le vieil Autheman 
pour ses ouvriers, entre les allées droites de 
petits ormes plantés par sa bru, circulait un 
peuple d'enfants vêtus de la même blouse de 
lustrine noire, conduits par un instituteur à lon- 
gue redingote ou par des jeunes filles avec la 

8. 



1S8 l'evaroélistb 



robe à pèlerine d'Anne de Beuil. Tous les gens 
du cbâteau portaient le noir aussi, relevé d'un 
P. S. en métal sur le collet d'habit. On eût dit 
un de ces villages des frères moraves, Hermhout 
ou Nieski, sortes de communautés libres, d'une 



organisation si curieuse; mais la dévotion de ces 
demi-religieux est sincère, tandis que les paysans 
de Petit-Port sont d'abominables hypocrites. Ils 
savent trop qu'on tient compte de leurs grimaces, 
et de leur allure contrite, ployëe sous le péché 
originel, et des contons bibliques qu'ils mêlent 
à leur jargon campagnard. 

Oh! cette bible... L'air de tout le pays en 
est imprégné. Les murs suintent des versets, 
au fronton du temple, et des écoles, chez 
tous les fournisseurs du château. La boucherie 
porte en grandes lettres noires au-dessus de l'é- 
tal : Meurs ici pour vivre la; et l'épicier a éc^it 
dans sa boutique : Affectionnez-vous jlux choses 
QUI sont en haut. Justement ce qu'il y a en haut, 
ce sont des flacons de prunes et de cerises à 
l'eau-de-vie. Mais les paysans n'en consomment 
guère, de peur d'Anne de Beuil et de sa police; 
et lorsqu'ils veulent s'offrir quelque ribotte, ils 
vont à Athis, ou chez Damour, hXAtlameuLt. Du 



• l'e VANGÉLISTE i 89 



reste, voleurs, menteurs, paillards et lâches, de 
vrais paysans de Seine-et-Oise, se contentant 
de cacher leurs vices et les gardant très pré- 
cieusement. 

Ce qui distingue Petit-Port, ce village de la 
Réforme si curieusement surgi de ses cendres 
après trois cents ans, des autres fondations pro- 
testantes dans le rayon de Paris, des écoles de 
Versailles, de Jouy-en-Josas, des colonies agri- 
coles d'Essonne, du Plessy-Mornay, c'est qu'au 
lieu d'être soutenu par des collectes de tous les 
Réformés de France, d'Angleterre, d'Amérique, 
il ne relève que de la caisse des Autheman dont 
il est la chose, la propriété, et peut se soustraire 
à tout autre contrôle. 

Jeanne Autheman reste le pontife en chef, 
l'influence occulte au-dessus de l'activité d'Anne 
de Beuil. Pendant ses huit mois de séjour, on ne 
ia voit guère dans le pays. Le matin, elle entre- 
tient la volumineuse correspondance que néces- 
site l'œuvre des dames Évangélistes, I'Œuvre, 
comme elle et les siens l'appellent, reçoit les 
catéchumènes, puis s'enferme^ l'après-midi à c la 
retraite », ce pavillon isolé au milieu du parc, qui 
donne lieu à tant de mystérieux ^commentaires. 



140 L'iVANGÉLISTE, 

Le dimanche, elle est toute aux écoles et au 
temple, le temple lugubre etblanc, dont la lourde 
croix de tombe domine la propriété et l'oppresse, 
lui donne sa physionomie conventuelle, complé- 
tée par la belle et sévère ordonnance des choses, 
la netteté des avenues désertes, le recueillement 
religieux de la maison, toute sa longue façade 
close, avec l'ombre d'une pèlerine noire décou- 
pée sur le sable d'une allée ou sur la dalle du 
perron, et des bouffées lointaines de cantiques 
et d'orgue traversant la torpeur silencieuse des 
longues après-midi d'été. 

Vers le soir, la maison s'anime un peu. La 
grille s'ouvre grande, des roues grincent sur le 
gravier, un grand chien d'Ecosse déjà vieux se 
traîne et aboie autour d'une voiture. C'est 
Autheman qui revient de Paris dans son coupé, 
préférant faire une heure de route que d'exposer 
sa triste figure à la curiosité d'une gare de ban- 
lieue toujours grouillante de monde vers cinq 
heures. Il y a un moment d'agitation, des portes 
qui battent, des paroles brèves échangées à mi- 
voix, un seau remué du côté des écuries, le siiflet 
d'un palefrenier faisant boire ses bêtes ; puis la 
communauté retombe dans son morne silence 



LEVAN6BUSTE 141 

que troublent par intervallos la fumée et le 
vacarme d'un train à toute vitesse. 

Ce matin-là, un matin de mai frais et splendide, 
le château présentait une animation extraordi- 
naire. De la grêle était tombée dans la nuit au 
milieu d'un orage épouvantable, hachant les 
branches, dépouillant les arbres dont les verts 
débris pleins de sève, les fouilles et les fleurs 
trouées, déchiquetées, jonchaient le perron, mê- 
lées aux éclats de vitre de la serre. Les jardi- 
niers activaient leurs râieaux, leurs brouettes, 
dans un bruit de branchages traînants, de sable, 
de verre brisé. 

Ganté, le chapeau sur la tête, Authoman tou- 
jours un des premiers levés au château comme 
il était un des premiers arrivés à sa banque, 
arpentait la terrasse à pas flévreux, absorbes, 
avec une agitation que Ton pouvait attribuer au 
saccage des belles charmilles et des magnifiques 
plants en caisses. A chaque tour de perron, 
arrêté par les marches, il revenait automatique- 
ment, jetant parfois un regard vers les persien- 
nés fermées de la chambre de sa femme, s'in- 
formant à quelque servante si madame n'était 



142 L*ÉVATf6ÉriSTE 



pas encore levée, et repartait, tourmentant et 
grattant de sa main gantée, d'un geste nerveux 
qui lui était habituel aux heures préoccupées, 
l'affreux mal sous son bandeau noir. Dans ce lever 
limpide et rose, il faisait TefTet d'un fantôme; et 
voilà bien comme Eline Ebsen l'avait vu pour la 
première fois derrière son grillage, avec ce 
même regard, aigu, dévoré, Tamertume de ce 
sourire de travers relevant la lèvre sur une inter- 
rogation muette et douloureuse , toujours la 
même : « Hideux, n'est-ce pas? » 

Hideux. C'était le désespoir de cette existence 
de riche, l'idée fixe qui le torturait depuis l'en- 
fance. Le mariage, la possession de la femme 
aimée, l'en avaient guéri pour quelque temps. 
Gomme rassuré par ce joli bras sur le sien, il 
se montrait partout. On le voyait au temple, à 
la Bourse, aux séances du consistoire dont il 
devenait un des membres les plus actifs. Il 
s'était même laissé nommer à la mairie de Petit- 
Port. Puis subitement l'ancienne hypocondrie 
revenue, plus forte et craintive, le retirait de 
tout, l'enfermait dans son château, dans la grille 
à rideaux bleus du bureau, sans qu'en appa- 
rence rien fût changé à la prospérité, à l'accord 



LÉVANGÉUSTE 143 



éditiant du ménage. Lui, toujours épris de sa 
femme, cédant à tous les caprices coûteux de 
TŒuvHE ; elle, douce, afTectueuse, exacte — quand 
il partait ou revenait — à tendre aux caresses 
son front uni et blanc, à s'informer des' opéra- 
tions, du mouvement «des affaires, car ella était 
vraiment Lyonnaise, à la fois industrielle et 
mystique. 

Elle lui racontait tout, le sujet de son sermon 
prochain, le nombre d*âmes arrachées au péché 
pendant la semaine et dont elle tenait un grand- 
livre par Doit et Avoir. Mais un mystère restait 
entre eux, comme une rupture secrète, parfois 
visible aux réponses absentes du pauvre dis- 
gracié, au regard fixe, suppliant, avec lequel il 
cherchait au fond de Tindifférence souriante de 
Jeanne un point sensible à toucher. Chose bien 
étonnante chez une personne aussi exaltée, elle 
ne lui demandait jamais pourquoi il s'était retiré 
des saintes Assemblées et de toute pratique, 
délaissant le banc des Anciens, même aux trois 
grands jours de communion de Tannée. Elle 
semblait fuir une explication, se dérober adroi- 
tement avec son double instinct de femme et de 
prêtre, tandis que lui se taisait par fierté, par la 



144 L*ÉVAN6éLTSTE 



crainte aussi d'assombrir ce beau visage, seule 
lumière de sa vie. 

Mais, cette fois, Autheman avait pris la réso- 
lution d*en finir, de dire ce qui rétouffait depuis 
trois ans; et il attendait, allant et venant sur les 
dalles, ou s'accoudant à la balustrade, pour re* 
garder les trains qui passaient... 

L'o^cpress du matin I... 

Celui-là s'annonçait par le tremblement loin- 
tain du sol, une aspiration qui faisait le vide sur 
la voie déserte et droite, toute jonchée des bou- 
quets fleuris, des branches vertes coupées par 
Torage. Devant les pawlonias, c'était une vraie 
litière de printemps où il aurait fait bon s'éten- 
dre... Oh! le rêve de sa jeunesse, dormir là, sa 
joue sur le rail, l'horrible joue que rien ne pou- 
vait guérir... Et maintenant encore, tout son 
grand corps se tendait par-dessus la rampe, attiré 
par un vertige, une tentation suprême. Mais déjà 
le train avait disparu dans un ouragan, hurlant, 
sifflant, avec Téclair doré de sa machine en cui- 
vrv^, toutes ses petites fenêtres qui n'en faisaient 
plus qu'une, et le tourbillon de poussière, d'étin- 
celles et de feuilles folles, emportées au vent de 
sa course à toute vapeur. Il y eut, après, une 



1 



LÉVANGÉLISTB 145 



stupeur dans Tair^ un arrêt de tout, tandis qu'à 
droite et a gauche, la voie balayée déroulait en 
les rétrécissant les ferrures luisantes et noires 

de ses rails 

^ « Madame attend monsieur au petit salon... 

— J'y vais... » répondit Autheman de la voix 
d'un homme qu'on réveille, encore pâle et tout 
suant de son cauchemar. 

Dans un petit parloir du rez-de-chaussée, dont 
le meuble en satin vert passé datait du mariage 
de la vieille mère Autheman, Jeaime conférait 
avec Anne de Beuil, tout en déjeunant d'un grand 
bol de lait froid au coin d'un guéridon chargé^de 
papiers et de livres. « Reste... » fit-elle du bout 
des lèvres à son acolyte qui avait eu le mouve- 
ment de s'en aller, à la vue du mari ; et regar- 
dant celui-ci bien en face, de ses yeux clairs : 

« Bonjour... Quel orage cette nuit ! 

— Terrible, en effet... J'avais peur pour 
vous... J'ai voulu aller vous rassurer; mais la 
porte de votre chambre était fermée. . . comme 
toujours... » ajouta-t-il tristement tout bas. 

Elle n'entendit pas et continua la conversation 
commencée, en trempant des mouillettes dans 
son lait : ' 

9 



146 L'ÉVANGKLISÏE 



c Es-tQ sûre do eela, Anne ? 

-* A moins que Birk n'ait menti... répondit 
Anne de Beuil de son ton brutal... Seulement le 
mariage ne se fera que dans trois mois, à cause 
deleur deuU... * 

— Trois mois... Oh! alors, nous la sauve- 
rons... » 

Et se tournant vers Autheman que cette pré- 
sence d'un tiers agaçait : 

« Je vous demande pardon, mon ami... Mais 
il s'agit d'une cure d'âme... Eline Ebsen, cette 
enfant dont je vous ai parié... » 

Il s'inquiétait bien d'Eline Ebsen. 

c Jeanne!... » fit-il tout bas, avec un regard 
qui suppliait ; mais il vit bien qu'elle ne voulait 
pas entendre, et brusquement: «Allons, adieu... 
Je m*en vais... » 

D*un geste de sa main fine, elle Tarrêta net, 
comme au serre-frein : 

« Attendez... J*ai une commission à vous 
donner... Watson est-elle prôte? » demandait- 
elle à Anne de Beuil. 

— Elle rechigne encore, mais elle ira. » 
Alors elle écrivit sur une feuille de papier à 



L'ÉVAXaKLISTB 147 



lettres «u timbre de r(£uvre un billet qu'elle 
relut à haute voix. 

c Ma chère enfant, c'est mercredi prochain 
que mistress Watson fait son témoignage public 
à l'Evangile. Nous aurons à cette occasion une 
bonne réunion à la salle B, 59, avenue des 
Ternes. Je compte bien vous y voir. 

Votre affectionnée en Christ. » 

Puis elle signa, remit la lettre à son mari en 
lui recommandant de la faire porter le matin 
même, lui donna encore plusieurs commissions, 
des épreuves pour rimprimerie, une commande 
de trois cents bibles et d'autant de « Pain quoti* 
dien », l'accordeur à prévenir pour Tharmonium 
de la salle B... Quoi encore?... Non, plus rien. 

Sur le seuil, il se retourna avec le regret de 
son entrevue manquée, voulut parler,* n'osa pas 
encore et partit à grands pas furieux en faisant 
claquer les portes. 

c Qu'esirce qu'il a? » demanda Anne de Beuil. 

Jeanne haussa les épaules : c Toujours la 
même chose... » Elle ajouta : c Tu diras à Jégu 



148 l'évanobliste 



deremetti'e un verrou à ma chambre... Celui qui 
y est ne tient plus. 

— L'orage de cette nuit, sans doute, dit Anne 
.de Beuil... toute la maison sautait. » 

Et elles se regardaient avec leurs faces fer- 
mées et froides. 



VIII 



LE TÉMOIGNAGE DE WATSON 



Avenue des Ternes, à côté d'une station d'om- 
nibus, W^ Ebsen et sa fille s'engageaient à la 
nuit dans une cour de cité' ouvrière, qu'éclairait 
vaguement d'un demi-jour rongeât re de fanal 
de police un large transparent de verre a\ec 
ces mots : Salle Évangélique. A l'entrée, 
dans Tentre-deux d'une double porte en toile 
verte, un homme distribuait des petits livres, 
des traités, des cantiques, auxquels il joignait 
le programme de la réunion du soir, déjà com-» 
mencée lorsqu'elles arrivèrent. 

Le local était vaste et haut, un ancien atelier 
tout récemment transformé en salle de prières, 



150 ' l'évangélistb 



et gardant sous le badigeonnage des murailles, 
où tombait, de place en place, la lumière crue 
d'un bec de gaz, la trace nofre des cheminées de 
forge, les trous du râtelier aux outils. Là dedans, 
sur ime quarantaine de bancs, dont à peine la 
moitié se trouvait occupée, le public le plus 
disparate : de vieilles femmes bien mises, 
quelques étrangères, puis des commis de la 
maison Autheman, des curieux, des flâneurs du 
quartier, trouvant plus économique de somnoler 
au bout d'un banc qu'au café, des blouses ou- 
vrières, des marmottes de balayeuses, le corps 
de métier où Ton compte à Paris le plus de lu- 
thériens, cinq ou six militaires, la tôte rase, les 
oreilles écarlates, enfin les loques, payées à 

• 

l'heure, de quelques vieux àSas\B de porches 
d'église, des faces vineuses, terreuses, abruties, 
et parmi elles une pauvresse au milieu d'un tas 
de petits dépenaillés, immobiles, mangeant do 
pain. 

Sur l'estrade, où la longue taille d'Anne de 
Beuil marquait d'un geste en bois noir te me^* 
sure d*un cantique. M'»* Autheman trdnait dans 
un grand fauteuil, correcte et firoide à l'habitude, 
en avant d'une double rangée de pèlerines évaa- 



L'ÉTAN«iuSTI 151 



géliques, dd blouses en lustrine des écoles de 
Port-SauveuTy avec la tache blanche et volCî* 
géante des petits cantiques sur tout ce noir. 
Eline, assise au fond, ipcès de sa mère, ouvrit 
machinalement le programme imprimé arec 
hixe et portant ceci : 

RÉUNION DES DAMES ÉVANGÉLISTES 

Salle B. -* S9y ^^enue dit Temet. 

!• Cantique IV : Le sang précieux de Jésus 

Me blanchit comme la neige. 

2* Conférence : La paresse de Tâme» par M** J. Au- 

theman. 

3* Témoignage du jeune Nicolas, des écoles de Port- 
Sauveur. 

4* Témoignage de Watsom de CardilT : Une nuit dans 
les larmes, 

5* Cantique XI : Pécheurs, craignez la folie ; 

Tournez vos pas vers Chanaan. 

EUle achevait de déchiffrer ce jargon, quand 
on vint les prier, elle et sa mère, de passer sur 
le premiw banc, ce qui flatta singulièrement la 



152 l'évangbliste 



vanité de M"** Ebsen, toute aère de se trouver 
parmi les panaches des vieilles dames dont elle 
avait vu devant la porte les équipages à la file 
de celui de la Présidente et des omnibus de Port- 
Sauveur. C'était son faible, à cette pauvre femme, 
les titres, la fortune; et elle se carrait, s'épa- 
nouissait dans son mantelet de soie, jetant des 
petits sourires à droite et à gauche, de Fair ai- 
mable d'une maîtresse de pension à une distri- 
bution de prix. Eline s'abritait contre elle, gênée 
d*étre en vue jubte sous le regard de la prési- 
dente. 

La musique venait de finir. Automatiquement, 
tous les cantiques se fermèrent. Il y eut dans la 
salle ce piétinement, ces petites toux d'un audi- 
toire qui s'installe pour écouter; et M"*« Authe- 
man s'avança au bord de l'estrade, ses cheveux 
noirs bien lissés sous un chapeau de la bonne 
faiseuse, — car saint Paul interdit aux femmes 
de prier ou prophétiser la tète découverte, — et 
se mit à parler du marasme de la foi, de la pa- 
resse universelle des âmes... Plus de chrétiens 
parmi Thomme et la femme modernes ! On ne 
lutte plus, on ne souffre plus, on ne meurt plus 
pour Christ. On se croit quitte envers lui pour 



l'évangélistje 153 



quelques pratiques routinières : prières du bout 
des dents, faciles sacrifices qui ne gênent en 
rien régoïsme des affections.... 

Eline reconnaissait au profond de son être 
cette voix qui l'avait tant remuée, froide pourtant, 
mais pénétrant en aiguilles de glace, c C'est 

pour moi qu'elle parle » pensait-elle, et elle 

s'en voulait d'être venue^ sachant l'effet domi- 
nateur, sur sa nature, de cette autre nature de 
femme. 

Non, Jésus ne veut pas de cette dévotion 

de commande, de ce christianisme officiel. Ce 
qu'il exige, c'est un renoncement complet aux 
splendeurs, au bien-être, à toutes les affections 
du monde 

Dehors, les voitures roulaient, mêlées aux 
coups de timbre des omnibus, aux trompes des 
tramways, aux cadences lourdes et criardes 
d'une « musette » d'Auvergnats dans la cité. 
Mais les rumeurs de Babel et de ses faubourgs 
n'arrivaient pas aux oreilles de l'Évangéliste, ne 
la troublaient pas plus que les grignottements 
de souris des petits pauvres rongeant leur pain 
là-bas au fond, et les ronflement nasillards de 
quelques âmes indolentes. 

9. 



154 L'BVANaÉ[JSTE 



Droite et calme, ramenant d'une main sa pèle- 
rine contre sa taille, de l'autre tenant entr'ouvert 
un petit cantique, elle continuait à prêcher le dé- 
liement des affections et des biens terrestres, 
et terminait par une citation de TÉcriture : c £n 
vérité, je vous le dis, il n'y a personne qui ait 
quitté sa maison» son père, sa mère, sa femme, 
ses enfants, pour l'amour de moi et de l'Évangile, 
qui n'en reçoive cent fois autant. » 

L'orgue et les chants reprirent, rafraîchis- 
sants à entendre dans cette suspension de l'at- 
mosphère où il y avait comme un étirement, 
une fatigue de ce long discours désolé. Un des 
ioaihtaires se leva et sortit. Ça l'ennuyait. Et 
puis il faisait chaud sous ce vitrage. < lis de- 
vraient baisser le gaz.... }» disait tout bas la 
grosse M'^'Ebsen. Et Lina, croyant lui répon- 
dre : c Si... Si... C'est dans la Bible... » ût-elle 
vivement, comme irritée. 
g Tout à coup une voix d'enfant glapit sur 

^i]|yj^^u/iu«^*^' estrade, avec rintona tion faubour ienne 4 lèvres 
\ tordues des maîrctianas de contremî^ques. C'é- 

tait le jeune Nicolas des écoles de Port-Sau- 
veur. Quinze ans, les joues creuses, un teint de 
fabrique sous des cheveu plats et luisants» il 



l'évangélxstb ' 155 



se balançait dans sa longue blouse, soulignant 
chaque mot d'un geste de voyou. 

« Gloire à Dieu ! Je suis lavé dans le sang de 
Jésus... Je servais le démon, mon âme toute 
noire croupissait dans l'iniquité... Non, je n'ose* 
rai jamais vous dire Ténormité de mes fau- 
tes... » 

H reprit haleine une minute, et l'on put croire 

qu^il allait donner le détail de ses péchés. Or, 
comme avant d'entrer à Port-Sauveur il avait 
passé deux ans à la Petite-Roquette, les audi- 
teurs en auraient entendu d^ raides. Heureuse- 
ment, il passa outre. 

c Maintenant, tout est gloire et lumière dans 
mon âme. Jésus m'a tiré du torrent de perdi- 
tion, il vous en tirera aussi, si vous l'appelez à 
l'aide... Pécheurs qui m'écoutez, ne résistez 
pas davantage... » 

n s'adressait aux lâeilles dames du premier 
banc, avec un sourire entendu, des petits frise- 
ments d'yeux, comme à d'anciens compagnons 
de bagne ; il les engageait c à fuir les mauvai- 
ses sociétés, à s'abandonner à Jésus dont le 
sang précieux lave les plus grands crimes... » 
Puis, roulant des épaules, la tête en avant avec 



156 l'évangélistk 



son cou de tortue ridé et grêle, il s'éloigna 
pour faire place à Watson de Gardiff. 

Quand on la vit, un frémissement remua la 
salle, comme à l'entrée de l'actrice en vedette. 
C'était l'attrait du programme, cette Watson, et 
dans le monde de la Présidente « un témoi- 
gnage » attendu depuis longtemps. Eline re- 
connut, sous la passe en auvent d*un chapeau 
anglais noué de larges rubans, la figure bouffie 
et molle de larmes, les yeux brûlés, sanglants, 
de l'apparition qui l'avait tant frappée à sa visite 
chez M™* Authemaa. Ce matin-là, sans doute, 
on lui faisait répéter son « témoignage », et 
, Lina aurait pu dire au prix de quels déchire- 
ments. 

c Elle rechigne, mais elle ira !... » 

Eh bien I non, en vue de tout ce monde, avec 
cet éclairage, ces regards sur sa douleur et sa 
laideur, la parole lui manqua subitement. On 
voyait haleter cette pauvre poitrine plate, et 
deux mains blanches à grosses veines remonter 
jusqu'à cette gorge sifflante, y chercher instinc- 
tivement l'obstacle maladif qui l'étoufi'ait^ empê- 
chait les mots de sortir. 

f Wytson!.,. » fit une voix brève et sévère. 



l'évangblistk 157 



La catéchumène inclina la tête de câté pour 
dire que oui, qu'elle allait parler; et Teffort fut 
tel qu'on entendit comme un craquement, le dé- 
roulement d'une chaîne d'horloge dans son cou. 

« Oune nouH dans le larme I... i commençâ- 
t-elle, mais si bas que personne n'entendit. 

< Plus fort ! » commanda la voix de tout à 
l'heure. Alors, elle se lança, et d'une haleine, 
avec un accent anglais épouvantable : « xTavais 
très beaucoup souffert pour le croyance de Jié^ 
sou; et Je volais raconter }ros le long patience 
f avais suppôté. » 

Au Palais-Royal, c'eût été un fou rire. Ici, on 
s'interrogeait avec stupeur : « Qu'est-ce qu'elle 
dit? » Sur l'estrade; M"« Autheman et Anne de 
Beuil chuchotaient. Puis la présidente appela: 
« Eline Ebsen 1... » avec un signe de venir au- 
près d'elle. La jeune fille hésitait, regardait sa 
mère. 

c Allons!... 1 

Elle obéit comme dans un rêve, comprit qu'on 
lui demandait de traduire à mesure le témoi- 
gnage que Walson prononcerait dans sa 
langue. Elle, que deux personnes à côté de 
son piano paralysaient, parler là, devant ce 



158 l'évangéliste 



monde! < Jamais die n'osera... 9 pensait la mère. 
Elle osa pourtant, et se mit à traduire docile- 
ment, en suivant les inflexions de la catéchu- 
mène, pendant que M"'* Ebsen, animée d'une 
puérile vanité maternelle, regardait fièrement 
autour d'elle, pour juger de l'efTet produit. 
j Ah f malheureuse m^re, c*est son enfant qu'elle 
aurait dû regarder, ses joues qui s'allumaient 
d'un éclat de fièvre, ses yeux d'abord baissés 
sous leurs cils de soie claire et qui s'ouvraient 
brillants et fixes; ^le eût compris alors que 
cela se gagne ces attaques mvstiques, comme 
la crise nerveuse qui abat parfois sur leur lit 
d'hâpital toute une rangée de malades, et que 
cette démente, hagarde et flétrie, debout à côté 
d'Eline, Teifleurant de son geste, de son haleine 
chaude, lui passait à mesure un peu de sa folie 
contagieuse. 

Sinistre et féroce, ce « témoignage » de 
Watson. Un jour, un de ses enfants s'était noyé, 
sous ses yeux, presque entre ses bras; et cette 
mort l'avait jetée dans une horrible torpeur de 
chagrin que rien, personne, ne pouvait secouer. 
Alors une femme était venue, disant : « Watson, 
lève-toi et ne pleure plus. Ce qui t'arrive est un 



l'èvângsliste 159 



premier avertissement du Père, la punition d'a- 
voir livré tout ton cœur aux affections terres- 
très, car tl est écrit : If aimez point. Et, si ce 
premier avis ne suffit pas^ le Père t'avertira 
encore, il te prendra ton mari, les deux enfants 
qui te restent, il te frappera sans relâche jus- 
qu'à ce que tu aies compris. » 
Watson demanda : « Que dois-je faire ? 

— Renoncer au monde et travailler pour le 
divin maître. Il y a des milliers d'âmes abandon- 
nées par ignorance au déiçon. Va les délivrer, 
apporte-leur le salut de l'Évangile. La vie des 
tiens est à ce prix. 

— Je pars... » dit Watson ; et profitant d'une 
absence de son mari, — gardien-chef au phare 
de Gardiff et de service la moitié du mois, -^ 
elle quitta sa maison, une nuit, pendant que les 
petits dormaient. Oh ! cette nuit du départ, cette 
dernière veille auprès des deux oouchettes que 
berçait un même souffle innocent et égal, le 
cramponuement désespéré à ces petites mains, 
à ces petits bras jetés dans Fabandon du 
sommeil et la grâce caressante de l'enfance... 
Quels adieux! Que de larmes! Elles coulaient 
encore, de souvenir, le long de ce pauvre visage, 



160 L*KVAN6ÉLISTE 



dans deux creux de lave dévorante... Mais avec 
Taide de Dieu, Watson triompha des pièges de 
Tesprit du mal. Et maintenant, la voilà en règle 
avec Jésus... heureuse, oh ! bien heureuse, le 
cœur inondé de joie... Watson de Gardiff est 
sauvée, gloire à Dieu dans les cieux ! sauvée par 
la gloire de Dieu en Jésus-Christ... Et sur l'ordre 
de ses chefs, elle ira proclamer Tamour de 
Jésus, en chantant et prophétisant, fût-ce au 
sommet de la montagne la plus haute. 

C'était effrayant, le contraste de ce vivant dé- 
sespoir aux traits brûlés, convulsionnés, et de 
cet hosannah mystique; essayant de s*envoler 
dans' un anglais roucoulant et zézayant — deli-' 
ciouSj very delicious, — comme un pauvre oi- 
seau blessé qui chanterait sa mort, les ailes san- 
glantes. Son témoignage fini, elle resta debout 
à la même place, inconsciente, anesthésiée, re- 
muant ses lèvres mortes, pour une prière qu'on 
n'entendait pas. 

c Emmenez-la... i dit M"^* Autheman, pendant 
que l'orgue et le chœur entonnaient dans le brou- 
haha de la salle réveillée : 



Pécheurs, fuyez la folie; 
Tournez vos pas vers Chanaan. 



l'evangeliste 161 



Tout le monde, en effet, paraissait pressé de 
fuir, d'échapper à cette atmosphère étouffante 
et démentielle. A la sortie, chacun respira lon- 
guement ; et les yeux s'étonnaient de revoir lés 
trottoirs bruyants, la foule autour des tramways 
et des omnibus, les avenues encombrées de 
voitures roulant vers le Bois par ce beau soir de 
dimanche et d'été, dans les grands rayons élec- 
triques projetés (le l'Arc-de-triomphe, qui aveur 
glaientles chevaux et faisaient reluire comme en 
plein jour les affiches do théâtre et les enseignes 
des magasins. 

Tandis que toute agitée du succès de son en- 
fant et des compliments que lui avait faits la 
présidente, M!^^ Ebsen essayait de causer avec 
Eline dans le bruit des roues et les cahots 
de l'omnibus sur le pavé, la jeune fille assise 
au fond ne prononça pas dix paroles pen- 
dant le long trajet des Ternes au Luxem- 
bourg. 

« Hein, Linette, traduire au pied levé comme 
ça!... Lorie eût été lier, s*il t'avait vue... mais 
quelle chaleur!... Dis donc, et cette Watson... 
C'est tout de même terrible ce qu'elle a fait là... 
Son mari, ses enfants... Est-ce que tu crois ça 



162 L'ÉVÀNOiLlSTB 







possible, Toyons» que Dieu commande de pa- 
reilles choses !... 3 

Sous son intonation, il y avait tout ce qu'elle 
n'osait dire, Fabsurde, le cruel qui ressortait 
pour elle de cette étrange cérémonie, et le c tout 
çà c'est des bêtises i dont elle aurait conclu 
sans la mine fermée de sa fille, àyec qui elle ne 
se sentait pas en confiance comme à Tordinaire. 
lostinotivement eUe se rapprochait d'elle, cbep- 
chait la main de son enfant qu'elle trouvait froide 
et lourde : 

c Qu'est-ce que tu as, chérie?... tu es gelée... 
relève donc cette vitre. 

— Non, non, laisse... » disait Eline tout bas, 
agacée pour la première fois par les paroles 
inutiles, le bourdonnement affectueux de sa 
mère. Et puis cet omnibus du dimanche l'écœu- 
rait. Tout ce monde qui vous heurtait à monter 
et à descendre, la trivialité de ces figures entre- 
vues dans l'ombre, ces expansions encombrantes 
et vides... Et s'accoudant au cadre de la glace, 
elle essayait de s^soler, de ressaisir son émotion 
e tout à Theure. Mais qu'avait donc Paris, ce 
soir-là, ce Paris où elle était née par hasard et 
qu'elle aimait comme une vraie patrie ? II grouit 



L*BYANGiL]STE i68 



lait dtms un air lourd au bord de ruiseeanx 
puants, plein de diansons d'ivrognes, de cris 
d'enfants affamés, da commérages avachis au 
pas des portes. Plus loin^ le luxe des beaux 
quartiers, les cafés débordant jusque sur la 
chaussée» ces hommes, ces fiasEunies, ce va et 
vient blafard sous le gaz, Tattristaient encore da- 
vantage. C'était comme un bal masqué dont on 
n'entendrait pas la nuisique, un tourbillon de 
mouches folles dans le soleil, autour de Tarbre 
de la mort... Oh! la riche moisson d'âmes. Que 
ee serait beau A& montrer le Sauveur à tous ces 
repus du plaisir I Et elle ressentait à cette idée, 
comme lâ-bas sur Testrade, quelque chose qui 
la soulevait intérieurement, une montée douce 
et puissante. •• 

n pleuvait maintenant ; une averse d'équinoxe 
balayant les boulevards, remplissant les bu- 
reaux de correspondance, les dessous de porchOi 
de gens effiffés et pataugeant dans Peau en 
fourmis notées. M»* Ebsen dormait, bercée par 
la voiture, sa bonne figure abandonnée sur les 
brides de son chapeau. Elioe pensait au terre fl 
terre égoïste de leur vie. Avait^dle bien le droit 
d'être méprisante pour les autres? Que faisait- 



164 l'évangeliste 



elle de mieux et de plus ? Gomme c'était court 
et puéril, le bien qu'elle essayait I... Dieu n'exi- 
geait-il pas autre chose ? Et si elle le lassait par 
tant de paresse et d'indifférence. Déjà, il venait 
de l'avertir comme Watson, en lui prenant cette 
pauvre grand'mère brusquement, sans le temps 
d'un retour vers Jésus. S'il la frappait d'un 
nouveau coup au cœur.. .Sa mère !... Si sa mère 
mourait à son tour, subitement !... 
Ce fut l'angoisse de toute sa nuit. 

L'impression de cette soirée, au lieu de s'ef- 
facer au courant des jours, au train laborieux de 
sa vie, grandit, s'enfonça en elle, la hantait 
même aux heures de leçons, dans ces maisons 
amies et riches où elle enseignait l'allemand et 
l'anglais aux enfants dont M*»* Ebsen avait eu 
les mères pour élèves. Malgré l'accueil bienveil- 
lant et la douceur de confort qui allait si bien à sa 
nature délicate, Eline s'ennuyait maintenant à la 
table de travail bordée de petites têtes blondes 
aux cheveux frisés sur de grands cols anglais et 
les jerseys ancrés de rouge. Elle s'énervait des 
questions interrompantes, des eiivolements de 
tout ce petit monde, arrivait à trouver, comme 



LEVANGEUSTE 165 



Henriette Briss» sa besogne abêtissante, infé- 
rieure aux forces qu'elle se sentait. Et les pa- 
rents!... Quels esprits grossiers et futiles que ces 
hommes!... Les femmes, quelles étagères à bi- 
belots 1 

La baronne Gerspach, une bonne personne, 
mon Dieu oui ; mais si mille, toute à Técurie du 
baron qui faisait courir, toujours préoccupée 
d'un nom à effet pour la pouliche qu'on allait 
lancer, ou de quelque remède — poudre ou 
pommade — à cette malheureuse maladie de 
peau, la maladie des Âutheman, qui la dévorait 
à chaque changement de saison, comme au pen- 
sionnat, lorsqu'elle n'était encore que Déborah 
Becker. Aussi, la leçon finie, Eline se sauvait 
bien vite et trouvait un prétexte pour échapper au 
déjeuner, préférant un gâteau, un verre d'eau 
glacée pris en hâte sur un comptoir de pâtissier, 
à ces plantureux repas de viandes rouges et de 
porto oii le baron, avec son gros rire lippu à 
lèvre double, la plaisantait lourdement sur ses 
projets de mariage. 

Elle se plaisait mieux chez la comtesse d*Ar- 
lot, dans le petit hôtel de la rue Vézelay, dont 
le voisinage d'un couvent de Barnabites sem- 



166 L^ÉVASOBLISTB 



blait imprégner les mars, les tajHS, d*uiie odeur 
d'encens et de dévotion. Dy avait là, derrière ce 
luxe et ce ealme, une grande doolettr de femine, 
un drame de ménage qu'Eline connaissait bien; 
car les jeunes filles dans sa position sociale sont 
vite initiées aux réalités tristes de Texistenoe. 
Mariée depuis <fuelques années à na homme 
qu'elle aimait profondément, la comtesse reee* 
vant un jour la visite de noces d*one nièce, or- 
pheline, élevée c^ez elle, par elle, aoqpiérait la 
preuve, — et quelle preuve, cynique, brutale, 
une étreinte à pleins bras, à pleine bouche, sar- 
prise ^ntre deux portes, — que cette jeune 
femme avait été, était encore la maîtresse de 
son mari. 

A cause du monde, d'un grand nom toujours 
respecté, et surtout pour sa fille ilont elle ne 
voulait pas faire Penfant d*une femme séparée, 
M^ d'Atiot évita tout éclat, garda les appa- 
rences d'un intérieur uni, les politesses, les 
égards qu'on se doit entre ennemis forcés de 
vivre côte à côte. Mais elle n^oublîa jamais, ne 
pardonna pas, s'abîma dans un catholicisme pas- 
sionné, maladif, laissant livrée â des gonver- 
nantes l'enfant qui déjà devinait bien des choses 



L^KTANGÉLISTC 167 



à cet abandon, et dont les petits yeux, souvent 
aux repas, allaient de ce père trop poli à cette 
mère silencieuse, avec une curiosité inquiète et 
sournoise. 

Que de fois M"^ Ebaea et Elioe s'étaient dit 
que la pauvre comtesse eût mieux fait de donner 
moins de son temps aux églises et d'en garder 
le n:ieilleur pour son enfant, sa maison, sa tâche 
de mère et de femme, aussi consolante et moins 
stérile que son perpétuel agenonillement ! Main- 
tenant Ëline la comprenait et ne lui reprochait 
plus sa dévotion outrée, seulement ce que cette 
dévotion avait d'égoïste et d'^improductif, la 
plainte profane dominant toujours ses effusions 
vers Dieu. Quelle différence avec le prosélytisme 
d'une Jeanne Âutheman, le reraonœment d^ne 
Watson ? 

c Par où allez-vous, Lina? Je vais vous con- 
duire... 9 disait M'^ d'Arlot après la leçon ; et, 
dans sa voiture bien suspendue, tout à son cha- 
grin et le berçant, le ressassant, elle s'abandon- 
nait à de ces conJQdences découragées dont les 
femmes s'excitent et s'attristent entre elles, prê- 
chait à cette enfant déjà troublée le dégoût, le 
mépris de la vie, le détachemoBt de toutes les 



168 l'évangéliste 



joies sans durée pour celle qui ne s'épanouit 
qu'au ciel. Quelquefois on s'arrêtait, on entrait 
dans une église. BUine n'y mettait aucun scru- 
pule/ les temples protestants restant fermés en 
semaine, et tout lieu de prière gardant Tatmos- 
phère de mysticité où se plaisent les âmes reli- 
gieuses. Dans Sainte-Clotilde déserte, elle était 
encore mieux pour se recueillir et s'interroger 
devant Dieu, que le dimanche au culte officiel et 
mondain de la rue Ghauchat. 

C'est une des surprises de Paris, que ce 
temple Scandinave en plein quartier Montmartre, 
à deux pas de l'Hôtel-des-Ventes. En quittant le 
boulevard des Italiens, rien n*est plus saisissant 
que de se trouver tout à coup dans ce jour froid 
tombant d'une voûte en arceaux à demi vitrée, 
devant ce pasteur en long mantelet noir pré- 
chant dans un dialecte dur, guttural, qui roule 
en quartiers de roche, rebondit sur des bancs 
de bois massifs où s'inclinent des nuques blan- 
ches à lourdes nattes fauves, de solides carrures 
d'hommes, toute la colonie danoise, norvé- 
gienne, suédoise, — teints chauds, regards 
clairs, barbes de dieux du Nord, — qui a ses 
noms inscrits sur le < livre des Scandinaves » 



l'évangéliste 169 



au café de la Régence, et pour qui les boulangers 
de la rue Saint-Honoré cuisent un pain spécial 
de seigle et de miel. 

Longtemps c'avait été pour Eline un repos 
charmant, cette heure passée là, le dimanche, 
à accompagner sur Torgue des cantiques danois 
qui lui parlaient de la patrie inconnue. Aujour- 
d'hui, elle accompagnait distraitement... Que 
pouvaient bien faire à Dieu ces rapsodies chan- 
tées par des voix indifférentes, sur un ton vul- 
gaire et machinal? C'était bien cela le Christia- 
nisme ofîlciel, avec ses rites routiniers, sa foi 
sans chaleur qui indignait tant M*"* Autheman. 
Il Y a au Japon des machines à prier, mues 
à la façon des vielles et déroulant les oraisons, 
qui sont tout aussi capables d'émouvoir les 
cœurs. 

Et ces jeunes filles coquettes, renversant leurs 
jolies tailles oii battent des flots de cheveux 
argentés comme par la mousse des cascades, ne 
8*occupant, même là, que de toilette et de va- 
nité, s'observant, se jalousant du coin de Toeil' 
Et les bonnes dames tranquilles, aux faces 
pleines, vraies c têtes de bouillie >, — comme en 
Allemagne on appelle les Danois, — se saluant 

10 



170 L*ÉVAllGÉLItTX 



et fi'invitant, avant d'être hors du t^nple, i des 
din^:«y à des thés copieux. Jusqu'au sacris- 
tain, en habit de maître d'hôtel, tendant pour la 
quête, d'un air endormi et pladde, son filet à 
papillons au bout d'un long manche; jusqu'au 
pasteur Birk» les cheveux en rouleaux, sa tête 
de côté, ses re^rds lasigoareux et voraoes qui 
guettaient les dots i la sortie^ Partout et dans 
tous elle recoauaissait cette paresse de Tâme, 
s'étendant en moisissure au fronton du temple, 
comme une rouille aux bfarreaux de sa grille ex« 
teneur e. &t^ lorsqu'on rentrant chez elle, elle 
apercevait le vieil Aussandon dans son petit 
verger, l'arrosoir ou le sécateur à la main, même 
celui-là, après tant de preuves données de son 
zèle orthodoxe, si droit et si ferme dans sa foi; 
Aussandon, le maître, le doyen de TËglise, lui 
semblait atteint autant que les autres et qu'elle- 
même. Paresse de l'âme ! Paresse de l'fime ! 

De ces troubles de la jeune fille, de cette lenia 
pénétration de tout son être par l'idée Axe, per^ 
sonne dans son entourage n'avait le moindre 
soupçon. M"^* Eï)sen, toute à l'ivresse de ce ma* 
riage qui comblait «es vœux^ ^^ n fiUe près 
d'elle et un gendre da£» le ^ouvernemeiit, ~ 



L*iVANafiLI8«B 171 



j*occ«p«£l déjà de riûstanatkm et du trousseau. 
Btine avait beau dire t « plos tard.. . nous stoas 
ie temps... » La mdre^ cao» se préoccuper du 
peu d'eatraia de la flanoéev ayant Mi elle-oiAiiie 
tDD mariage de tranquille raison, remuait ses ar^ 
nuârcHK, dépliait des draps, triait dans ua tas de 
vieilles reliques las. bijoux qu'elle donneoratt à 
soa enfant : um broche omëe du portrait du 
père, un rang de perles, de ces parures montées 
en filigrane, comme oa en porta aux pays du 
Nord. ElUe aunait. des dentelles, combioant, 
cherchant à ea tirer le meilleur parti : 

« Vois dooo, Linette, j'ai pour les manches... 
(ri nous trouvions la pareille pour le oou... c'est 
ça qui serait joli, ta robe de nooes garnie de 
bruges... » 

Puis elle courait les magasins, pour se monter 
en linge, en vaisselle, car les deux ménages vi- 
vraient ensemble, et il ne fallait pas beaucoup 
compter sur rapport du rez-denshaussée. EUe 
était allée faire un tour par là, voir un peu avec 
Sylvanire ce qui manquait; et, dam! c'était 
comme dans ces pays neufs dont parlait Lorie... 
beaucoup de place et tout à faire I... Mais, avec 
de réconomie bien entendue, les leçons et les 



172 l'évangéliste 



traductions de Lina, les appointements du mi- 
nistère, on y arriverait encore; sans compter 
que Tancien sous-préfet ne désespérait pas de 
rentrer en grâce. Chemineau avait parlé de cela 
chez la baronne. Et les voyez-vous installés dans 
une sous-préfecture de première classe, mettons 
même de seconde, un grand jardin sur la mer, 
comme à Cherchell, des chevaux, une voiture, 
un salon à lustre, dont M"'* Ebsen aiderait sa 
fille à faire les honneurs ! 

C'est avec Lorie, lorsqu'il montait le soir, 
épanoui, sûr de son bonheur, que la mète fai- 
sait tous ces beaux rêves. Heureuse du prétexte 
de la leçon, Eline échappait à ces bavardages 
qui l'ennuyaient, routrageaientmême, à tourner 
toujours autour de son mariage... Mariée ! Pour- 
quoi ?.... Et dans la grêle monotonie d'une réci- 
tation d*enfant, elle songeait, loin, le regard 
perdu, n'éprouvant plus le moindre intérêt aux 
progrès de son élève, ni le moindre plaisir à 
rinstalier sur une petite chaise dans ses jupes, 
à son ancienne place aux pieds de grand'mère, 
pour lui montrer un point de tapisserie ou de 
couture... Non, elle avait hâte de se mettre 
elle-même au nouveau travail de traduction 



L EVANGEUSTE 173 



dont Tavait chargée une résidente : Entretiens 
d'une àme chrétienne avec Dieu, par M""* ... 

Dès sa jeunesse, Jeanne Aulheman avait eu 
des conversations familières avec le Sauveur. Le 
livre les rapportait par demandes et par réponses ; 
et, dans une préface exaltée, J.-B. Grouzat, di- 
recteur des écoles de Port-Sauveur, expliquait 
comment ces entretiens avec Tlnaccessible, si 
choquants pour les habitudes de Tesprit mo- 
derne, n'avaient rien que de très simple et de 
très orthodoxe chez celle qu'il açfeldiii La Grande 
Mystique. « En etfety dans cette âme tout absor- 
bée en Dieu.,. » 

— ■ Linotte, écoute donc la bonne idée de 
M. Lorie... Un escalier intérieur, reliant les 
deux étages... Il a fait le plan.., » 

Lorie s'approchait et montrait du bout de son 
lorgnon un plan superbe, lavé à Tencre de Chine 
pendant les loisirs du bureau. L'escalier vien- 
drait là, comme ceci. . . 

« Charmant! » disait Eline sans tourner la 
tête, et elle s'abimait dans ce mysticisme sinistre 
oîi la Lyonnaise enveloppait des brumes molles 
de son pays natal tous les rancœurs de sa jeu- 
nesse. Puis, dix heures sonnant à Saint-Jacques, 

10. 



174 l'évangéliste 



la petite Fanay l'eatourait de ses deux bras serrés 
avec confiance, lui disait un « bonsoir, mamans » 
dont rintonaiion gentille réconciliait pendant 
une minute la pauvre EHinâ avec Tidée de son 
mariage. 

Une après-midi que H™* Ebsen était seule à 
la maison, à faire des comptes, il lui arriva une 
visite si imprévue, si extraordinaire, que le nez 
de la bonne dame en laissa glisser ses lunettes 
de surprise^.. M"^ Autheman chez ellel... 
Elle aurait voulu écarter les murs de Tanli- 
chambre, faire un passage digne de sa foi*tune 
à la femme du grand banquier. Heureusement 
qne le salon était, comme toujours, bien en 
ordre, les persiennes tirées, les cuivres de la 
console étincelants^ les fauteuils à leur place, 
sous leurs beaux dossiers de guipure. Mais, elle- 
même, à quoi ressemblait-elle avec cette vieiUe 
robe de maison, ce bonnet fatigué? Mon Tieuf 
mon TieuL.é Et linetCe qui n'était pas ren- 
tree««* 

c Nous nous passerons d'elle... » dit M""* Au- 
theman dont le oalme sourire faisait aveo Tagi- 
tatioh de la Danoise, un contrasta aussi frappant 



L*BVANOBLTSTE 175 



que le luxe di&cret et yraimeai mondain de sa 
toilette aux couleurs sombres, soie et jai&, en 
face des franges éperdues de la brave femme. 

« Madame vient peut-être pour les Entre- 
tiens?... C'est qu'Eline n'a pas tout à fait fini... 
La pauvre petite n'a que ses soirées... » Et la 
voilà racontant la vie laborieuse de sa fille^ ses 
courses, ses leçons, son obstination à vouloir 
tout faire elle même, c Comme elle dit tou- 
jours : Tu as assez travaillé, maman, il faut 
que tu te reposes... Âh ! c*est une enfant, 
voyez-voua..- » 

Ce « voyea^vous » ponctoé par deux grosses 

larmes en dit plus long que la pbrase qu'elle 

cherchait et que la femme du banquier semblait 

chercher aussi aux angles du petit salon dont 

• son œil ckdr faisait le tour minutieusement. 

« Que gagne votre fille avec ses leçons?... » 
demanda-t-elle, quand la mère eut fini de 
parier. 

— Oh! c'est selon, madame... » 

Il y avait des mortes^saisens, les eaux, les 
bains de mer, les villégiatures lointaines que 
Lina refusait toujours pour ne pas la laisser 
seule* Justement elle était en train d'examiner 



176 l'évaxgéliste 



leurs petits comptes... Cette année, ça irait dans 
les quatre mille francs. 

€ Je lui offre le double, si elle veut se con- 
sacrer à nos écoles... » Ce fut dit négligemment, 
jeté avec un dédain de millionnaire. M"** Ebsen 
était éblouie. Huit mille francs, quelle aubaine 
pour le petit ménage! Mais à la réflexion, cela 
no lui parut pas possible. Toutes leurs belles re- 
lations auxquelles il faudrait renoncer, les d'Ar- 
lot, la baronne sur qui Ton comptait pour Tavan- 
cernent de Lorie. Jamais sa fille ne voudrait. 

M"^* Ajitheman insista alors sur la fatigue 
d'Eline et le danger pour une jeune et jolie per- 
sonne de battre ainsi Paris toute seule, tandis 
que leur coupé serait venu la prendre tous les 
matins. Enfin, à force d'instances, la mère con- 
sentit à trois jours par semaine. On convint du- 
prix, des heures. Eline déjeunerait à Port-Sau- 
veur et rentrerait avant la nuit. En tout cas, si 
elle s'attardait, les chambres ne manquaient pas 
au château 

M^* Ebsen eut un beau cri indigné : c Ça,non, 
par exemple!... jamais je ne pourrais dormir, 
si je ne sentais pas ma petite près de moi... » 

L'autre coupa court, et se levant pour partir : 



l'évangélistb 177 



<r Vous aimez beaucoup votre enfant, ma- 
dame ? » dit-elle d*un ton grave. 

« Oui, beaucoup... répondit la mère, gagnée 
à son insu par Taccent sérieux et profond de 
cette étrange demande... je n'ai que ma fille au 
monde. Nous ne nous sommes jamais quittées. 
Jamais nous ne nous quitterons. 

— Pourtant elle se marie... 

— Oh ! mais nous resterons toijgours ensemble. 
Ça été la première condition. » 

Elles arrivaient sur le palier. 

« On m'a dit que ce M. Lorie n'était pas de la 
véritable église » fit M"** Autheman en pre- 
nant la rampe, et sans paraître attacher autre- 
ment d'importance à sa question. La maman , 
qui descendait derrière elle, fut un peu embar- 
rassée pour répondre, connaissant la dame. Ef- 
fectivement, M. Lorie n'était pas... Mais le ma- 
riage se ferait au temple. Oh ! Eline y avait tenu. 

c Je vous salue, madame... » dit la femme du 
banquier d'une voix brusque ; et lorsque M"' Eb- 
sen arriva sur la porte, tout essoufflée, son bon- 
net au vent, le coupé partait au grand trot, lui 
enlevant la joie vaniteuse de mettre sa belle vi- 
site en voiture devant toute la rue émerveillée. 



IX 



El HAUT DE LA COTE 



grUttkaU par Christiania, 

€ Eh bien ! ma chère Eline, j*ai suivi votre con- 
seil, j'ni tenté de m'arracher à cette vie de ser- 
vage où la miette de pain gagné me semblait si 
dure ; et, puisque mon corps, trop débile pour les 
volontés de moo âme, me condamne à végéter 
hors de mon cher couvent avec la flamme du 
sanctuaire brûlant en moi, j'ai voulu Tabriter, 
cette flamme pure, au creux du flord natal, de- 
vant cette mer de Norwège que je n'avais pas 
revue depuis quinze ans. 

Ma rupture avec la princesse ? Oh I brusque 



L*é7AfMSiLE8n 179 

é( bkarre, comme je devais VaiienAre d*uHe per- 
soiiQfi aussi fantasque. En passant â Budii^Pesth, 
j'avais trouvé un andeii compagnon de Kossutfa, 
patriote conTaiacu» tombé <laQfi la plus noire mi^ 
sére, mais digne et fler sous sa gxteniUe, nn 
héroSi un saint. Pbur |6 recourir et rhonorer en 
même te^ips, je le fis asseoir prè« de moi, à la 
table de Thôtei. Quel scandaVe l Toutes les dames 
se levèrent, refasanî de manger avee un men- 
dianti cosune bï le divin imattre qui lavait les 
pieds aux pauvres m'avait pae donné vingt fois 
rexemple de la sainte humiMté. La plus ind^née 
encore fut la princesse, imbue, malgré ses pré- 
tentions au christianisme libérd, de tout le des» 
pattsime 4e sa caste et de sa r«ce« Après mnie 
explication violente, elle m'abandonna sans ar- 
gent dans cette ville inconnue, obligée de me 
faire rapatrier par mon consul armée un certiâcet 
d'indigence. Cette confirmation à mon vœu <do 
pauvreté m'eut laissée pourtant bien, nalnue -eit 
sereine, si j'avais trouvé ici l'asile souhaité. 

Ab! mon amie.. 

D'abord une vraie joie, en arrivunt, de revodr 
le petit village marin, ses snsâsKpcis de bois, le 
cleeber eu vig^e dominant les flotSt 0^ ^^^ ^u- 



180 L*ÉVA3CeÉLlSTB 



tour de Téglise n'ayant pour vitraux que le bleu 
de la mer, le cimetière d'herbes folles, aux croix 
serrées, bousculées comme par le roulis et le 
vent du large. Le beau coin pour prier et 
vivre en Dieu, si Ton n'était distrait à tout mo- 
ment par la méchanceté, la sottise, le bruit vo- 
race du pauvre bétail hunain qui broute là. Pas 
un reflet du ciel dans tous ces yeux, ni une 
pensée vers la survie. Sur le petit mur bas du 
cimetière, les enfants jouent, les ménagères 
s'asseyent pour coudre aiguisant leur langues 
meui trières ;et le dimanche soir, les belles filles, 
troublant la mort de chansons profanes, mènent 
des rondes et remuent de leurs jupes folles 
Fombre entremêlée de ces croix de tombe que la 
lune allonge sur la plage. Mais ce que j'ai vu à 
la maison est encore bien plus triste. 

L'accueil de mes vieux parents fut tendre, à 
l'arrivée. Un doux rappel des sollicitudes d'au- 
trefois pour Tenfant devenue femme agitait, éton- 
nait mon père et ma mère me cherchant les pre- 
miers jours dans mes paroles, dans mes regards 
et les moindres activités de ma vie à leur foyer. 
Mais à mesure que le calme se faisait en eux, 
qu'ils reprenaient leurs habitudes journalières, 



l'évangéliste 181 



je voyais bien qu'ils ne me retrouvaient plus; et 
de mon côté, l'écart grandissait aussi. Qui a 
changé d'eux ou de moi ? 

Mon père est charpentier, obligé de travailler 
pour vivre, malgré son grand âge. Il fabrique 
ces maisons aux toits de bouleau qui, Thiver, 
tremblent sous la neige; il fabrique aussi les 
cercueils de la paroisse, mais sans trouver une 
pensée pieuse dans Taccomplissement de ce triste 
devoir. Il le berce de refrains grossiers, Toublie 
dans ces mornes distractions qui font pleurer les 
femmes. Il y a toujours une grosse bouteille 
jaune sous les copeaux de rétabli. Ma mère s'est 
plainte d'abord, elle a supplié ; puis repoussée 
par des mains brutales, elle a plié sous Tinjure 
et les coups, et l'invisible poison des choses s'est 
aussi infiltré en elle pour y détruire le sens di- 
vin. Ce n'est plus une femme, une mère ; c'est 
une esclave sans dignité. 
. Je sais que je vous blesse par ces aveux, voua 
trouvez ma clairvoyance impie. Mais je vous l'ai 
dit souvent, line, depuis longtemps j'ai dépassé 
la terre, et, née une seconde fois en Dieu, je me 
glorifie d'avoir perdu tout sentiment humain. 
Ecoutez le dénouement de ce drame domestique : 

il 



182 LEVANGELISTE 



hier matin, enfermée dans ma petite chambre, 
un semblant de cellule aux meubles de bois, où 
je me réfugie à toute heure, pour prier, méditer, 
écrire, vivre à genoux, ô Jésus, devant ta croix 
conductrice des âmes, j'ai entendu mon père 
(ces cloisons sont si minces) demander brutale- 
ment à ma mère ce que j^étais venue faire chez 
eux, puisque je ne voulais ni coudre, ni filer, 
ni aider aux soins du ménage. Il criait : € va lui 
dire... va lui dire. » 

Un moment après, ma mère est montée dou- 
cement, elle a tourné autour de moi avec son 
air éternellement embarrassé, m*a grondée tout 
bas de ne pas m'occuper. Mes sœurs étaient ma- 
riées ; la plus jeune, en service a Christiania, trou- 
vait le moyen d'envoyer quelque petit secours 
aux parents. Ma santé s'améliorait, il fallait pour- 
tant tacher de.«. ou alors... Je ne l'ai pas laissée 
finir. J'ai pris entre mes mains ce vieux visage, 
dont les baisers étaient si doux autrefois à ma 
tôte blonde; et je l'ai baigné longuement de mes 
larmes, les dernières. 

Et maintenant, où irai-je puisque les miens ne 
veulent plus de moi? Il m'en fallait si peu cepen- 
dant pour ne pas mourir. On m'offre une place à 



LBVAN6ÉLISTE 189 

Saint-Pétersbourg. Encore une éducation, c'est- 
à-dire rabaissement et le servage. Mais qu'im- 
porte? Ce malheureux essai de vie familiale 
vient de me convaincre que le monde est mort 
pour moi, la famille comme le reste. Mon cœur 
se ferme à la terre, Eline, et rien de la douceur 
humaine ne le pénétrera plus... 

Eline recevait cette lettre d'Henriette Briss, 
un soir, en revenant de Port-Sauveur. Elle la li- 
sait devant la table mise, les deux couverts en 
face Tun de l'autre, avec le bouquet que 
M"^* Ebsen ne manquait jamais de poser dans le 
verre de sa chérie pour ce repas ensemble, une 
fête de chaque jour. Et, tout en attendant sa mère, 
elle restait immobile sans même se débarrasser 
de ses gants ni de sa toque, regardant cette 
lettre ouverte qui lui parlait des mêmes idées de 
mort, de renoncement, d'anéantissement en Dieu 
qu'on lui prêchait là-bas, pareilles dans les deux 
religions à la différence des termes. Dans le ter- 
rible combat qui se livrait en elle, quelle fatalité 
que cette voix découragée d"*Henriette Briss ve- 
nant s'ajouter aux paroles de Jeanne Âuthe- 
man! 



184 l'évangéliste 



Une porte s'ouvrit. Sa mère rentrait. Elle 
cacha la lettre dans sa poche, sachant ce qu'en 
penserait madame Ebsen. Pourquoi discuter^ 
quand on ne peut s'entendre ? Comment avouer 
que sans avoir, hélas! dépassé la terre^ elle 
comprenait maintenant qu'il y eût un devoir plus 
haut, plus près du ciel que celui de la famille, 
et que ces blasphèmes ne l'indignaient plus ? 

c Te voilà, Linette?... Je ne t'avais pas 
vue... J'étais en bas avec Sylvanire... Y a-t-il 
longtemps que tu es là?... mleds défais-toi donc... » 

Eline paraissait si lasse, si épuisée, comme 
chaque fois qu'elle revenait de Port-Sauveur; 
elle se débarrassait de son chapeau avec tant de 
nonchalance, sans même un coup d'œil à la 
glace pour voir si elle n'était pas décoiffée, et à 
table elle mangeait si peu, distraite, répondant 
à peine aux tendres encouragements de sa mère, 
que celle-ci commença à s'inquiéter. 

Comme toujours en été, elles dînaient, la 
fenêtre ouverte sur le jardin, et l'on entendait 
des cris, des rires, mêlés à ces gazouillements 
éperdus que les oiseaux jettent en adieu au so- 
leil couchant. 

c Tiens 1 M. Aussandon a ses petits enfante 



l'évangéliste 185 



aujourd'hui. C'est une fatigue pour ce pauvre 
homme... Madame Aussandon est en voyage... 
Il paraît que le major va se marier. > 

Une invention de la bonne dame, ce mariage ; 
un moyen de savoir s'il ne restait pas, par hasard, 
à Eline un petit sentiment au fond du cœur. Elle 
était si froide depuis quelques jours avec Lorie. 
Mais au regard en dessous de sa mère, Eline 
répondait un c Ah I > d'une franche indifférence. 
Non, ce n'était pas cela. 

Alors madame Ebsen se tourmentait davan-. 
tage. Elle examinait ces beaux yeux cernés d'un 
halo bleuâtre, ce visage qui s'effilait sous le 
menton et perdait sa fraîche rondeur adolescente. 
Décidément il se passait chez sa petite quelque 
chose d'extraordinaire. Elle essayait de la ques- 
tionner sur ses journées de Port-Sauveur, sur 
les heures de classe ou de récréation. 

c Comme ça, l'école est tout près du château, 
et tu ne vas que de l'un à l'autre ?... Mais tu ne 
prends pas du tout d'exercice, ma chérie... C'est 
épuisant, cinq heures de classe, sans bouger... 
Au moins tu es allée voir Maurice à l'écluse?... » 

Non, elle n'y était pas allée. Et madame Ebsen 
se répandait en plaintes compatissantes sur ce 



186 l'évangélistb 



pauvre petit, un peu délaissé au milieu des joies 
et des préparatifs du mariage... c Son père trouve 
qu*il est mieux là*bas pour s«s études navales; 
mais vraiment je ne vois pas trop ce qu'il peut 
apprendre... Ah! ma fille, quel bien tu vas faire 
dans cet intérieur 1 . Quelle belle tâche pour une 
femme bonne et sérieuse comme toi ! » 

Bien sérieuse en effet, puisque rien ne pouvait 
la tirer de cet engourdissement, indifférence ou 
fatigue, qui la laissait à table, le repas fini, 
fixant au delà de la houle des arbres, vers le 
même point du ciel couleur d'or, une rêverie qui 
ne finissait pas. 

€ Sortons un peu, veux-tu, fillette?... Il fait 
si bon... Nous prendrons Fanny en descen- 
dant... 1 

Eline commença d'abord par refuser; puis de- 
vant l'insistance de sa mère : c Tu le veux?... 
Eh bieni allons... » fit-elle avec le ton d'une 
résolution prise, d'un sort jeté sur une grave 
décision. 

En ces beaux soirs d'été, le parteire du Luxem- 
bourg, tout ce cdté du jardin qui touche à l'an- 
cienne pépinière dont il a gardé des arbustes, 
ressemble — avec ses plantations en corbeilles. 



LEVANGELISTE 187 

ses clématites du Japon enroulant leurs lianes 
^ leurs clochettes de pourpre en girandoles, 
avec ses massifs de yuccas et de cactus sortis 
des serres, ses statues aux blancheurs vibrantes, 
— à un parc vert et soigné, fraîchement arrosé 
pour le plaisir des promeneurs. Rien de la pous- 
sière des grandes allées, rien de la rumeur du 
boulevard Saint-MicheL Ici les moineaux se 
baignent dans le sable, volent au ras de rherb6> 
en compagnie des gros merles familiarisés par 
les miettes du goûter des enfants. 

De toutes les rues voisines, il vient après le 
dîner dans ces allées tournantes, vers le rucher 
modèle et les arbres fruitiers en bouquets, en 
quenouilles, en espaliers au vent, une population 
bien différente de celle qui hante les terrasses : 
des petits rentiers, des ménages, des femmes 
qui apportent leur ouvrage ou leur livre, et le 
dos tourné à Tallée, le visage à la verdure, épui- 
sent jusqu'au dernier filet de jour; des gens qui 
marchent le nez sur un journal, et des volées 
d'enfants s'appelant, se poursuivant, ou tout 
petits, essayant leurs premiers pas, et dehors, 
à cette heure tardive, parce que la mère travaille 
tout le jour. 



188 l'évangéliste 



Lorie ayant installé le pliant de madame Ebsen 
devant une bordure d'iris dont elle aimait les 
teintes satinées et le parfum aquatique, proposa 
à Eline de marcher un peu. Elle accepta vive- 
ment, fiévreusement, au contraire des autres 
jours oii elle semblait éviter un tête à tête. Le 
pauvre homme ne cachait pas sa joie. Il prenait 
une allure fière qui le rajeunissait, tandis qu'ils 
s'éloignaient dans le jardin anglais et croisaient 
d'autres couples, des fiancés peut-être comme 
eux. S 'épuisant en belles phrases, il remarquait 
à peine le mutisme de la jeune fille, qu'il pre- 
nait pour une réserve, plus grande mainte- 
nant que le mariage approchait. Car, sans que 
le jour fût fixé encore, on avait dit: t Aux va- 
cances, » pour que les élèves parties, les cours 
fermés, on eût le temps d'une installation. Aux 
vacances! et Ton était en juillet... 

Ah ! le beau juillet rayonnant de soleil et de 
promesses. L'amoureux en était ébloui, aveuglé, 
comme ces vitres, au couchant, qui flamboyaient 
entre les branches, là-bas vers le boulevard, et 
faisaient à leur promenade un horizon illuminé. 

€ Non... joue devant.., » dit Eline à la petite 
Fanny venant se serrer contre elle. L'enfant 



l'évangéliste 189 



obéit, se remit à courir dans le vol des hiron- 
delles et les pépiements des pierrots qui sautil- 
laient jusquer sous les pas des promeneurs, al- 
laient des arbustes aux statues, sur la crinière 
du lion de Gain ou le doigt levé de la Diane. Le 
jour descendait. Des ombres lilas couraient à 
terre. Eline les suivait, le regard baissé, et, tout 
à coup : 

€ J'ai appns quelque chose qui m*a fait de la 
peine... Il paraît que Maurice se prépare à sa 
première communion... » 

En effet, Maurice venait d'écrire à son père 
qu'il allait au catéchisme à Petit-Port et que le 
curé était tout fier d'avoir un communiant cette 
année. Mais en quoi cela pouvait-il la fâcher ? 

« On devait m'en avertir d'abord, dit- elle sé- 
vèrement, et je ne l'aurais pas permis... Puis- 
que je dois être la mère de ces enfants, puisque 
vous voulez que je les guide dans la vie, j'en- 
tends qu'ils aient la même religion que moi, la 
seule, la vraie... > 

Etait-ce bien Lina, la charmante fille au pla- 
cide sourire, qui parlait de ce ton sec et volon- 
taire ? Etait-ce bien elle encore qui disait c va- 
t-en » d'un geste dur à l'enfant revenue vers 

il. 



é 



190 L'éVANGELISTB 



eux et 6*arrétant, saisie du chaDgement de 
leurs voix et de leurs figures ? Le jardin tout au- 
tour semblait transformé, lui aussi, agrandi, 
plus vague, les fen&tres au lointain mourant 
une à une sous le crépuscule bleu qui montait. 
Subitement, Lorie se sentit gagné d'une tristesse 
qui lui laissait à peine la force d'un essai de dé- 
bat devant la froide résolution d'Eline. Pourtant 
elle était trop raisonnable pour ne pas compren- 
dre... n y avait là un scrupule, un cas de con- 
science... Les enfants étaient catholiques comme 
leur mère, et ne fût-ce que par respect pour la 
morte... Elle l'interrompit sèchement : 

c II faut choisir... je ne saurais engager ma 
vie dans ces conditions, avec des différences de 
foi, de culte, et la discorde pour l'avenir. 

^ Eline, Eline, quand on s'aime bien, le cœur 
n'est-il pas au dessus de tout cela? 

— Il n'y arien au dessus de la croyance... > 

La nuit était venue, les oiseaux se taisaient 
dans les arbres ; les passants, devenus plus rares, 
s'écoulaient au battement lointain de la retraite 
par l'unique sortie encore libre, pendant qu'à 
l'horizon la dernière fenêtre s'éteignait. De Lina, 
Lorie ne voyait plus que deux grands yeux qu'il 



l/ÉV\NGÉLTSTE 1^1 



reconnaissait a peine, tant leur ûxité ressemblait 
peu à la douceur du sourire ami. 

ff Je ne vous parlerai plus de ceci, dit-elle... 
miintenant vous connaissez mes conditions... > 

La mère, trouvant qu'ils s'attardaient, s'appro- 
cha d'eux avec Fanny : c allons... Il faut ren- 
trer... C'est dommage, quelle belle soirée... > et 
elle continua à parler toute seule pendant le 
trajet qu'il faisaient côte à côte en apparence, 
mais si loin, comme déliés. 

c A tout à l'heure... Vous allez venir?... » dit 
M"»* Ebsen au bas de Tescalier. Lorie rentra 
chez lui sans oser répondre, et baissa l'enfant 
prendre ses livres et monter seule. Elle redes- 
cendit presque aussitôt, pouvant à peine parler, 
tant son petit cœur était noyé de sanglots. 

€ Voilà... Il n'y a plus de leçons... Made... 
Mademoiselle m'a renvoyée, elle ne veut plus 
être ma maman... oh! mon Dieu... > 

Sylvanire la prit, l'emporta dans sa chambre, 
toute fiufibcaiite et pleurante. « Tais-toi, ma 
mie... pleure plus..« Je ne te quitterai jamais, 
moi... Entends-tu?... Jamais^ :p On eût dit qu'il 
y avait une joie dans la grosse étreinte et le 
baisers bruyants de la servante, heureuse d'avoi 



192 l'évAngéliste 



reconquis son enfant et pressentant la rupture 
comme elle avait deviné Tamour. 

Un instant après, M"* Ebsen arriva, boule- 
versée : 

c Eh! bien, mon pauvre Lorie...? 

— Elle vous a dit, n'est-ce pas?... voyons, est- 
ce que c'est possible?... moi, encore je ne dis 
pas. . . je l'aime tant, je ferais tout pour lui plaire.. . 
Mais ces enfants... Quand je sais les idées 
qu'avait leur mère. Je n'ai pas le droit... Je n'ai 
pas le droit... Et renvoyer Fanny comme elle a 
fait... Elle en pleure encore, la pauvre petite... 
Ecoutez. 

— Eline aussi pleure là haut., . Elle s'est en- 
fermée, dans sa chambre, pour que je ne lui 
parle pas... Comprenez- vous ça, m'empêcher 
d'entrer?... Nous qui n'avons jamais eu rien de 
secret l'une pour l'autre. » 

Et, remuée dans son apathique et tendre nature, 
la banne femme répétait toujours : c Mais qu'est- 
ce qu'elle a?... Qu'est-ce qu'elle a?.,. » On lui 
avait changé sa fille. Plus de piano, plus de lec- 
ture, une indifférence pour tout ce qui lui plai- 
sait autrefois. A peine si elle consentait à sortir 
un peu. c Tenez! ce soir, j'ai dû la forcer... avec 



LÉVANGÉLISTE 19S 



ça elle est pâle, elle mange mal... moi, je croîs 
que c'est la mort de sa grand*mère... 

— Et Port-Sauveur... Etmadame Autheman...» 
dit Lorie d'une voix grave. 

€ Vous pensez?... 

— Je vous dis que c'est cette femme... C'est 
elle qui nous prend notre Lina. 

— Oui, peut-être... vous avez raison... > 
Hais ils payaient si bien, ils étaient si riches ; et 
devant les hochements de tête du pauvre amou- 
reux, que ces considérations ne touchaient guère, 
elle concluait : c allons, allons, tout ça s'arran- 
gera... > comme lorsqu'on veut s'illusionner et 
attendi*e son malheur les yeux clos. 

Toute la nuit et le lendemain au bureau, pen- 
dant sa machinale besogne de subalterne, Lorie 
s'affermissait dans sa résolution de ne pas 
céder. Ce travail consistait à dépouiller les 
journaux, à en extraire le moindre article, 
le mot, oh l'on parlait de son ministre, avec 
le nom de la feuille consigné en marge. Ce 
jour-là, tout au drame de son existence, il 
expédiait à la hâte son affaire, distrait par deux 
ou trois brouillons d'une lettre à Lina, difficile- 
ment élaborée au milieu des platitudes et des 



194 l'évangélistb 



rires venus des pupitres de ses collègues, quand, 
dans Taprès-midi, on l'appela chez son direc- 
teur. 

Ce n'était plus Ghemineau, depuis déjà quel- 
que temps. Continuant sa montée rapide, Tancien 
préfet d'Alger avait pris au même ministère la 
direction de la sûreté et même Ton parlait de 
lui pour la préfecture de police, c Chemineau 
chemine, > disait-on dans les bureaux. Celui 
qui le remplaçait, un divisionnaire à coups de 
sang, fit à son employé une scène épouvanta- 
ble... Avait-on jamais vu?... A son Excellence, 
un manque de respect pareil !... 

€ Moi ?... j'ai manqué...? 

— Mais certainement... Monsieur se permet 
des abréviations, Monsieur écrit Mon. Univ. 
pour Moniteur UniverseL.. Espériez-vous donc 
que le ministre comprendrait?... Il n'a pas com- 
pris, Monsieur. Il ne pouvait pas, il ne devait 
pas comprendre... Ah! prenez garde à vous 
Monsieur Tancien Seize-Mai ! » 

C'était le dernier coup sur un homme à terre. 
Il en resta comme ahuri jusqu'au soir, se disant 
que Lina perdue pour lui emportait aussi son 
étoile. Ce fut bien pis, quand il apprit, en ren- 



l'évangéliste 195 



trant, que Fanny n'avait pas mangé de la jour- 
née, qu'elle était restée à attendre à la vitre le 
retour de Mademoiselle, sans qu'à ses appels de 
c Maman... Maman... » Eline eût daigné retourner 
la tête. 

« Ça, monsieur, c'est méchant... » disait Syi- 
vanire indignée... c Notre enfant peut en devenir 
malade... » Puis avec un peu d'hésitation : c Je 
pensais... Si Monsieur voulait... Nous irions 
toutes deux passer un bout de tempsà Técluse... 
Son frère, le grand air, ça la remettrait. 

— Faites, faites... » dit Lorie découragé. 

Le dîner fini, il entra dans sa chambre essayer 
d'un peu de classement pour se distraire. Gomme 
cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps, il 
secouait la poussière des cartons, ayant peine 
à se reconnaître dans ce système de numéros et 
de renvois avec lequel l'administration com- 
«plique ses moindres paperasses et qu'il avait 
adopté pour ses rangements intimes. Malgré 
tout, sa pensée ne pouvait s'attacher à ce qu'il 
faisait, et montait d'un étage i tout instant, vers 
cette Eline impitoyable dont il suivait les pas 
légers, de la croisée i la table, du piano à la 
place de grand'mère, chaque angle dégarni de 



196 l'évangéliste 



la pièce où il se trouvait lui figurant le même 
au dessus, mais orné, coquet, aimable aux 
yeux. 

Il songeait, le pauvre homme, et sa conscience 
s'agitant aux mouvements de son cœur, il en 
arrivait aux compromis, aux subterfuges. C'était 
assez juste, après tout, ce qu'elle demandait là : 
son mari, ses enfants, elle-même, unis devant 
le même Dieu, — puisqu'il y en a plusieurs, pa- 
raît-il, — et le lien pieux consolidant la famille. 
D'ailleurs TÉtat reconnaissait cette religion 
comme Tautre. Et pour le fonctionnaire c'était 
là un point essentiel... 

Dans l'intérêt même de ses enfants, où leur 
trouverait-il une mère plus tendre, plus sensée, 
plus mère? Et s'il renonçait à un second ma- 
riage, ils seraient donc pour jamais laissés à 
leur bonne. Maurice, encore, on était sûr de 
sa vocation, de son avenir; maiô Fanny... Il» 
se la représentait telle qu'elle lui était revenue 
d'Algérie, avec les mains rouges, un gros châle 
comme Sylvanire, la coiffure, l'humble attitude, 
l'odeur d'une enfant de pauvre... 

Éperdu, il appela à son secours le souvenir de 
sa chère morte, c Aide-moi... conseille-moi... > 



l'évangéliste 197 



Mais il avait beau l'évoquer, il ne pouvait plus 
lavoir; et toujours à sa place se dressait Timage 
blonde et rose, toute jeune et tentante, d'Eline 
Ebsen. Même cela, la mémoire du premier bon- 
heur, elle lui avait tout pris. Ah! méchante 
Lina. 

Décidément, ce soir-là, le classement n'avan- 
çait guère. Lorie vint s'accouder à sa fenêtre 
ouverte. En face, de l'autre côté du jardin, la 
fenêtre d'Aussandon, éclairée aussi, lui montrait 
la silhouette du doyen penché sur son bureau. 
Jamais il n'avait parlé à ce grand vieillard, qu'il 
rencontrait et saluait souvent, ferme et droit sous 
ses soixante et quinze ans, les cheveux et la 
barbe en collier tout blancs et crépus autour 
d'une bonne physionomie spirituelle ; mais 
M°** Ebsen lui avait raconté cette existence glo- 
rieuse, et il en savait les moindres détails. 

Cévenol et paysan, sans aucune ambition, Aus- 
gandon, s'il eût été seul, n'aurait jamais quitté 
sa première cure, à Mondardier, dans le Mézenc, 
son temple en pierre noire du pays, sa vigne, 
ses fleurs, ses abeilles, qu'il aimait à soigner 
dans les intervalles du culte, appliquant la même 
douceur d'âme au sacerdoce et au jardinage, 



198 l'évangéliste 



trouvant un sermon bous sa bêche comme il 
semait le grain du haut de sa chaire. 

Le dimanche, les offices du village terminés, 
il avait un prêche dans la montagne pour les 
bergers, les bûcherons, les fromagers. Trois 
marches en bois au delà de toute culture, 
au delà des sapins et des châtaigniers, dans 
cette zone élevée oii rien ne pousse, où rien 
ne vit plus que des mouches. Ses plus beaux 
discours, familiers et grands, furent parlés là 
pour ces pauvres, en vue d'un horizon pastoral 
d'où l'humanité civilisée semblait absente, les 
sonnailles des troupeaux dispersés sur les pen- 
tes, s'éloignant, se rapprochant, et secouées au 
cou des bêtes qui paissaient, répondant seules 
à la voix du pasteur. Cet accent des hauteurs, 
rafraîchissant et fier, cette âpreté de parole où 
le patois faisait souvent image et flattait l'audi- 
toire, Aussandon ne les perdit jamais et leur dut 
plus tard sa gloire de prédicateur à Paris. Le 
sermon fini, il dînait dans une hutte, d'un plat 
de châtaignes, et redescendait accompagné de 
tout un peuple chantant des versets, quelquefois 
dans un de ces formidables orages de montagne, 
dont les roulements, la grêle et le feu éclatant à 



l'évangéliste 199 



la fois sous ses pieds et sur sa tète, l'envelop- 
paient comme le. Moïse de la Bible. 

Il aurait voulu rester toujours ignoré dans ce 
coin de nature, mais M"** Aussandon ne le per- 
mit pas. Cette terrible petite fenmie était la fîlle 
d'uL percepteur des environs, rose et dorée 
comme un plein-vent, avec des allures actives 
et proprettes de demoiselle de village, des yeux 
vifs, une bouche en avant aux lèvres relevées, 
aux dents saillantes et pointues d'un doguin bon 
enfant, mais ne lâchant pas le morceau. C'est 
elle qui menait son mari, l'excitait, le harcelait, 
ambitieuse pour lui, surtout pour leurs garçons 
nombreux comme les glands sur un chêne. Elle 
le ât nommer d'abord à Nimes, puis à Montau- 
ban, puis à Paris où elle le conduisait enfin. Sa 
science, son éloquence, étaient bien à lui, mais 
Bonne ainsi qu'il appelait sa femme quand il 
essayaitde la retenir, Bonne le mit en lumière, 
fit malgré lui sa position et sa fortune. 

Econome pour deux, — car Aussandon, au 
village, donnait tout, linge, vêtements, jusqu'au 
bois de son feu qu'il jetait aux pauvres parla fe- 
nêtre quand sa femme emportait la clef du bû- 
cher — , elle éleva à la dure ses huit garçons, 



200 l'évangéliste 



mais on ne vit jamais un trou à leurs souliers ni 
à leurs pantalons qu'elle raccommodait aux veil- 
lées, toujours une couture ou un tricot à la 
main, en parlant, en marchant, ou plus tard en 
wagon, en diligence, dans ses voyages pour al- 
ler voir son petit monde dispersé dans toutes 
les écoles oii elle eut des bourses. Celte activité 
dont elle était possédée, elle l'exigeait des autres 
et ne laissa son mari tranquille que lorsque les 
huit garçons furent casés, mariés, les uns à 
Paris, les autres un peu partout en France ou à 
l'Étranger. Et il en avait fallu pour cela, des en- 
terrements et des mariages, des cérémonies 
mondaines et fatigantes, pour lesquelles on re- 
cherchait le pasteur Aussandon qui avait su se 
faire une place à part entre les Orthodoxes et 
les Libéraux, au-dessus des partis et des riva- 
lités. 

Le pauvre grand homme eut plus de gloire et 
d'occupations certes qu'il n'aurait voulu, regret- 
tant sans cesse la largeur de temps et d'espace 
dont il disposait à Mondardier, et ses sermons 
sur la montagne. Enfin on le nomma à la fa- 
culté de théologie, et sa femme lui permit alors 
de se contenter de son cours, de reprendre dans 



l'évanoéuste 201 



leur petite maison de la rue du Yal-de-Grâce 
sa vie calme et et contemplative du Mézenc. c En 
haut de la côte!... > C'est ainsi qu'il exprimait 
son bien-être présent gagné par tant de peines, 
de privations morales, et dont il jouissait en 
gourmet de la vie^ malheureux seulement quand 
son cher tyran le quittait et courait les routes 
malgré son âge pour aller voir un des garçons. 

Ni distances ni fatigues, rien ne la rebutait, la 
petite vieille. Tantôt Paul le major, aux grandes 
manœuvres, la voyait apparaître au milieu du 
camp, se débrouillant dans les numéros des ba- 
taillons,' des compagnies, courant aux portes des 
tentes. Tantôt l'ingénieur de Commentry, à ren- 
trée des galeries noires, l'aidait à descendre du 
panier des mineurs, c Tiens ! voilà maman... y 

En ce moment encore, la mère Âussandon 
était en voyage. Sans cela, jamais le doyen n'eût 
travaillé si tard à sa fenêtre ouverte. Il prépa- 
rait sa leçon du lendemain, calme, recueilli; et 
cette idée qu'il était seul engagea tout à coup 
Lorie à venir le trouver. D n'eut que le jardin à 
raverser ; un coup léger à la porte, et le cabinet 
de travail s'ouvrait, confortable, tapissé de livres 
non reliés, un grand portrait de M"** Aussandon 



202 L ÉYANGÉLISTB 



au-dessus du bureau, surveillant de ses yeux at- 
tentifs et de son sourire prêt aux gronderies le 
travail de Texcellent homme. 

Tout de suite, sans trop de phrases, Lorie dit 
ce qui l'amenait. Il voulait se convertii*, lui el 
ses enfants, à la laligion réformée. Il y songeait 
depuis longtemps, et maintenant c'était pressé^ 
très pressé. Qu'y avait- il à faire?... Âussandon 
sourit doucement, le calma du geste. Pour les 
enfants, on n'avait qu'à les envoyer à c l'école 
du dimanche. » Lorie, lui, devait connaître i 
fond ses nouvelles croyances, étudier, comparef, 
s*habituer à juger et à voir de ses yeux, puisque 
cette religion de vérité et de lumière le permet^ 
tait, le commandait à tous ses fidèles. Le doyen 
l'adresserait à un pasteur, car lui-même était 
vieux, fatigué... On ne l'eût pas dit à cette pres- 
tance âèrC; à cette parole solide qui déconcertait 
le flottant et faible Lorie... Oui, bien vieux, bien 
laS; en haut de la côte !... 

Il y eut un silence et comme une gène entre 
eux. Lorie détournait les yeux, un peu troublé 
de sa démarche. Le doyen, devant son bu- 
reau, regardait sa page blanche qui l'excitait à 
penser. 



L'éVANaÉLISTE 20} 



c C'est pour Eline, n'est-ce pas? dit-il au bout 
d*tm instant. 

— Oui. 

— Elle exige cela de vous? 

— Elle, ou du moins ceux qui la font agir. 

— Je sais... je sais... » 

Il savait. Il avait vu la voiture de M"»« Autheman 
s'arrêter souvent devant la porte ; il connaissait 
la femme, et les menées dont elle était capable. 
Si Bonne ne le lui avait pas défendu, il eût 
depuis longtemps prévenu la mère. Encore à 
présent, pénétrant jusqu'au fond du drame que 
Lorie ne faisait qu'entrevoir, il aurait eu bien 
envie de parler. « Oh! oui, je la connais, cette 
Jeanne Autheman. C'est la femme qui brise et 
qui détache, l'être sans cœur et sans pitié. Par- 
tout où elle passe, les larmes, la désunion, la 
solitude. Avertissez la mère, car ce n'est pas de 
vous seulement qu'il s'agit. Qu'elle emmène 
Lina, bien vite, bien loin. Qu'elle l'arrache à 
cette morte vivante, à cette mangeuse d'âmes, 
froide comme la goule des cimetières... Peut- 
être en est-il encore temps... :» 

Âussandon pensait tout cela, mais il n'osait 



t '. 



204 L EVANGELISTE 



le dire, à cause de la petite vieille qui était 
là devaut lui, droite dans son cadre, le tenant 
en arrêt avec son regard prudent de paysanne 
et sa mâchoire de petit doguin, prête à lui sauter 
dessus s'il avait parlé. 



X 



LA RETRAITE 



Ponctuel et grave comme toutes les occupa- 
tions du château, le déjeuner de Port-Sauveur 
réunit, chaque matin à onze heures, en Tabsence 
du banquier, le haut personnel de la maison re- 
ligieuse autour de Jeanne Autheman. Des places 
immuables : La présidente au bout de la longue 
table, Anne de BeuH à sa droite, à gauche J.-B. 
Grouzat Tinstituteur, aux joues caves, à la barbe 
courte et dure de parpaillot, aux yeux ardents, 
d'un bleu globuleux et fanatique, sous un front 
pointu. 

Gharentais, du pays d*Anne de Beuil, il se 
destinait au pastorat et suivait les cours d*Aus- 

12 



206 l'évangéliste 



sandon, quand des amis le menèrent à un des 
prêches de TEvangéliste. D sortit de là dans cet 
état d'émotion exaltée que certains prédicateurs 
drapés de bure blanche causent aux dévotes 
mondaines; mais chez lui, l'impression fut plus 
durable, et depuis cinq ans, il avait quitté famille, 
amis, sacrifié son avenir pour cette modeste 
place d'instituteur primaire qui le rapprochait 
de Jeanne. Dans le pays^ il passait pour son 
amant ; car ces grossiers paysans n'auraient pu 
s'expliquer sans cela cette ferveur du disciple 
enchaîné aux lèvres de l'apôtre. Mais l'Évangé- 
liste n'a jamais eu d'amant; et les seuls mots 
passionnés sortis de cette bouche serrée, au pur 
dessin, sont restés suspendus, cristallisés, aux 
aiguilles de la Mer de glace. 

En face du Charentais, la directrice de l'école 
des filles, M"* Hammer, personne dolente, aux 
regards toujours baissés, ne parlant pas, et à 
tout ce qu'on lui dit répondant par un oui plain- 
tif, d'approbation douloureuse, qu'elle prononce : 
moui,.. Il y a quelque chose d'écrasé, sur tout 
ce pauvre être, depuis ses épaules infléchies, 
jusqu'à son nez trop petit dans sa face blanche, 
qu'on dirait aplatie par la chute originelle. Et 



l'évàngéuste 207 



le sentiment de la première faute est si profond 
en elle, il Tanéantit tellement, que .e*est à peine 
si elle ose, timide et nouée d'esprit, incapable 
dé toute propagande extérieure, faire la classe 
aux petits enfants. 

Au bout de la table, à la place réservée au 
pasteur Birk le dimanche, se tient en semaine 
relève des écoles, garçon ou iille, qui a mérité 
les meilleures notes dans la récitation des Sain- 
tes Écritures. Â Port-Sauveur, l'éducation est 
exclusivement religieuse, réduite aux versets 
de la Bible d'où sont* tirées toutes les leçons, les 
exemples de ronde et de courante, jusqu'aux 
abécédaires à images. Si grande est la foi de 
Jeanne Autheman dans TËvangile, qu^elle pense 
que, même incompris, il agit sur les néo- 
phytes à la façon des transcriptions du Coran 
dont les Arabes se bandent le front, lorsqu'ils 
sont malades. Et c^est pitié de voir le plus admi- 
rable des livres ânonné, bégayé, bâillé par ces 
voix de petits paysans, chaud et souillé par 
la crasse de leurs mains et les larmes de leur 
paresse. 

Le jeune Nicolas, Tancien pensionnaire de la 
Petite-Roquette, est le produit perfectionné de 



208 l'évanoéliste 



ce mode d'éducation ; aussi occupe -t-il presque 
toujours le bout d'honneur vis à vis de la prési- 
dente. Celui-là sait l'Écriture par cœur, tous les 
Évangiles, selon Luc, Jean, Marc, Mathieu, le 
deutéronomey les psaumes, les épîtres de Paul ; 
et à tout propos, sans qu'on l'interroge, il fait 
tout haut une citation inconsciente, inarticulée, 
qui semble sortir du cornet d'un phonographe. 
Autour de lui^ on se tait et on admire : C'est 
Dieu qui parle par la bouche de cet adolescent. 
Et quelle bouche ! Quand on pense à tout ce 
qu'elle charriait d'impiétés *et d'abominations, il 
y a trois ans, sur le préau des jeunes détenus. 
N'est-ce pas miraculeux, et le plus éclatant 
témoignage en faveur des écoles Évangéliques? 
D'autant qu'il reste encore sur Nicolas quel- 
ques souillures de l'ancien péché, mensonge, 
gourmandise, prévarication; et que Ton a sou- 
vent l'édifiant spectacle des combats que se li- 
vrent le bon et le mauvais esprit dans cette 
conscience mal blanchie, dans cette parole où 
l'Ecclésiaste corrige à grand peine l'argot des 
prisons. 

C'est à côté de ce phénomène qu'Eline Ebsen 
prend place, les jours où elle déjeune au château. 



l'bvahoélistb 209 

Sa siluation est connue de tous et le mariage 
impie qu'elle va faire. On sait que la cure d'âme 
est commencée, mais que le mal résiste à tous 
[es elTorls. Et il faut la douceur de M™ Au- 
theman, sa patience inaltérable pour continuer 
le traitement devant un tel mauvais vouloir. 
Anne de Beuil aurait depuis longtemps chassé 
du temple à coups de fouet de meute cette 
créature destinée à l'enfer. < Tu veux brûler, 
Satan, eh! bien, brûle... > £t c'est aussi l'avis 
de J.-6. Crouzat. 

Eline sent l'hostilité qui l'entoure. Personne 
ne lui parle, ne daigne s'occuper d'elle autre- 
ment que par des regards de colère ou de mé- 
pris. Même sous la face muette du sacristain 
qui sert à table, elle courbe le front, intimidée, 
comprenant au fond du cœur son infériorité 
parmi tant de saints personnages. 

Et cependant il y a pour elle dans l'oppression 
de ces longs déjeuners de Port-Sauveur, aux 
plats de couvent, viande bouillie, légumes à 
l'eau, pruneaux cuits, dans la solennité de cette 
immense table aux couverts espacés, quelque 
chose de grave et de sacré qui l'émeut religieu- 
sement, comme si elle assistait, elle indigne, A 



SIO L*£VANG£LISra 



la propre cène du Sauveur. EUle aime cette con- 
versation dont on la tient à l'écart, ce diction- 
naire mystique qui secoue de très haut des mots 
à emblème comme vigne^ tente^ troupeau^ ou 
des abstractions, épreuves^ expiation^ et le vent 
du désertj et le souffle de T Esprit. Elle s'inté- 
resse à une foule de choses qu'elle ne connaît 
pas, que Ton commente devant elle sans l'y 
mêler, I'Œuvre, les ouvriâres, cette mystérieuse 
Retraite où elle n'a jamais pénétré, puis la 
chronique dévote du pays, l'état moral de telle 
ou telle famille. 

c Je suis contente de Gelinot... La grâce 
opère... » dit Anne de Beuil qui a ses yeux de 
policière à tous les recoins du village et dans 
un rayon de dix lieues... Ou bien : c Baraquin 
se gâte... voilà qu'il recommence à ne pas venir 
au culte.., > Là-dessus une charge à fond contre 
les mauvais chrétiens; renégats, apostats barbo- 
tant comme des porcs à même la fange de leur 
péché. Eline sait bien que c'est pour elle, cette 
comparaison délicate, quoiqu'il soit difficile d'é- 
tablir ime analogie entre l'animal biblique et ce 
doux profil envahi de honte, dont l'oreille rougit 
ftu vif dans la masse blonde des cheveux. 



LEVANGELISTB 211 



c Anne, Anne, ne désespérons pas le pécheur.. > 
Et d un geste. M*»* Autheman apaise la sectaire 
avec la douceur infinie de Jésus reprenant Simon 
le pharisien. Puis, toujours calme, mangeant et 
buvant à coups mesurés, elle parle longtemps 
et d'abondance, de cette voix persuadante, qui 
fait haleter J.-B. Grouzat d'admiration, et berce 
la pauvre Ëline, remporte dans un rêve mysti- 
que, une gloire d'or oii elle voudrait disparaître 
et s'anéantir comme un éphémère dans du soleil. 

Mais pourquoi cette jeune fille d'apparence si 
maniable, nature molle, sensible, qui s'émeut et 
pleure quand on lui montre l'énormité du péché, 
est-elle si longtemps rebelle aux décisions posi- 
tives? Voilà près d'un mois déjà qu'elle vient 
à Port-Sauveur, et la présidente s'étonne da 
n'avoir rien obtenu encore. Anne de Beuil au- 
rait-elle raison? Le malin triompherait-il de cette 
âme si précieuse à FŒuvre sous tant de rapports? 
M"'* Autheman commence à le craindre; et ce 
matin, lorsqu'on entrant dans la salle, à onze 
heures précises, elle ne voit pas EUine, humble 
et debout, attendant à sa place comme toujours, 
elle se dit : c C'est fini... elle ne viendra plus... > 
Mais la porte s'ouvre, la jeune fille paraiti tout 



212 L*ÉVANGÉLISTE 



animée, et malgré son retard, Tœil assuré sous 
ses paupières grosses de larmes, il y a eu un 
embarras sur la voie, un arrêt d*un quart d'heure 
à Choisy. Elle explique cela tranquillement, 
s'assied, réclame du pain au bedeau, sans ver- 
gogne. On cause ; elle se mêle à ce qui se dit, 
aisée, naturelle, parle tente, vigne, troupeau 
comme une adepte, et ne se trouble qu'en en- 
tendant Anne de Beuil demander de son air de 
dogue : 

c Qu'est-ce que c'est donc que ces gens de 
récluse?... La femme est arrivée hier par la 
voiture... Une grande effrontée qui vous regarde 
dans les yeux... Elle avait une fillette par la 
main, la sœur du petit Maurice, paraît-il. .. Encore 
du fretin pour le curé ! » 

Eline a pâli, un flot de larmes lui monte. Fanny, 
son enfant, là, tout près!... Sous ses paupières 
baissées, elle voit la tête mignonne et chétive, 
les cheveux plats, noués d'un ruban, si légers, 
si doux... Ah! chérie... Et tout à coup, à côté 
d'elle, une voix de forçat râle dans le siience de 
la table effarée : 

c Le gosse de l'écluse?... Oh! mince... J'y ai 
foutu une vraie chasse ce matin à ce carcan-là.. > 



l'évàngéustb 213 



C'est le souffle du mal qui s'échappe parla 
bouche du jeune Nicolas. Le malheureux semble 
épouvanté lui-même de ce qu*il vient de dire^ et 
sur sa face gonflée, convulsée, violette, comme 
s'il avait avalé de travers, on suit avec anxiété 
l'horrible lutte visible du bon et du mauvais 
esprit. Enfin le jeune drôle se débarrasse en 
buvant un grand coup, et d'une longue aspira- 
tion soulagée, il attaque un verset de l'Ëcclé- 
siaste : c Mon âme est rassasiée comme de 
moelle et de graisse , et ma bouche te loue avec 
un chant de reconnaissance... » 

Alléluia! Le démon est encore une fois ter- 
rassé. Un soupir satisfait le constate autour de 
la table ; et dans le fracas du train de midi qui 
passe, chacun se lève et plie sa serviette en 
glorifiant l'Éternel. 

€ Vrai?... c'est vrai ?... Âh I chère enfant, que 
je t'embrasse pour cette bonne nouvelle... i 

C'est la froide Jeanne Autheman qui serre 
Eline' avec transport, et l'entraîne: t ...Viens 
vite me raconter ça... i A la porte du petit 
salon, elle se ravise : c non... à la Retraite... 
nous serons mieux... > 

A la Retraite!... Quel honneur pourLina!... 



214 l'évangéliste 



Siur le perron plein de soleil, où. les pèlerines 
font des ombres dures, Anne de Beuil arrête sa 
maîtresse an passagpe : 

c Baraquin est \k^ 

— Parie-lui... Je n'ai pas le temps... » ptds 
tout bas avec un petit rire muet : c Elle est 
sauvée... » et M">* Autheman s*éloigne au bras 
d'EUine, pendant que son acolyte questionro le 
vieux marinier qui s'est levé du banc où il atten- 
dait, son bonnet d'une main, grattant de l'autre 
son crâne dur, humide et rond comme une 
pierre du bord de l'eau. 

€ Baraquin, pourquoi ne venez- vous plus aux 
assemblées?... 

— J'vas vous dire... » 

Il suit d'un œil de regret la jupe noire dis- 
parue à un tournant d'allée, sachant qu'il aurait 
plus facilement raison de l'Évangéliste que de 
ce vieux loup en bonnet de linge. 

. . . Ben sûr qu'elle en vaut une autre, la religion 
de M"^* Autheman et qu'y a pas un curé pour 
dire sa messe aussi dret qu'elle... Mais quèque 
vous voulez ? Ça fait au vieux des raisons avec 
ses enfants qui sont d'un endrouet pus loin, qu'y 
a pas de culte... Y le tirent vers leuz église, 



L'ÉVAIfGBLISTE 2J5 



dam ! et faut ben dire que raut'dimanche en en- 
trant vers le bon Dieu de Juvisy, les cierges, 
les dorures, la belle Sainte Vierge, tout ça y a 
remué un tas de grin^uenotes dans restomac, 
àc'pauvrepère!... 

Ce n'est pas la première fois qu'il joue ceUe 
comédie, le vieux Baraquin, pour décrocher 
quarante francs et une redingote neuve. Anne 
de Beuil résiste, et rien n'est plus drôle que de 
les voir finasser tous deux, paysan contre 
paysanne, discuter comme au marché de Sceaux 
cette vieille âme racornie, qui ne vaut certes pas 
l'argent. Mais quel triomphe pour le curé si Ba 
raquin retournait à son ancienne église ! Pour 
tant elle le laisse partir, le dos en deux, gei- 
gnant, tordu, marchant de travers ; une faussé 
sortie de marchandage. Au milieu du perron, 
Anne de Beuil le rappelle : 
«Baraquin. 
— Plait-y? » 

Et elle monte avant lui les trois marches qui 

mènent au petit salon vert. En passant devant le 

jeune Nicolas, témoin muet de cette scène, le 

paysan cligne de l'œil, et l'autre, les yeux blancs, 

*la tête sur l'épaule, béat, lâche un vwset de dr* 



Ojg l'évangbliste 

constance : « J'ai été de dessus toi ton péché et 
je t'ai vêtu d'habits neufs. » Puis, resté seul, 
il détend son masque hypocrite, et se oarapate 
en sifflant, les mains dans les poches, par la 
haute passerelle de la voie, où se détache un 
moment sa grêle et vicieuse silhouette de 

voyou. 

Depuis un mois qu'elle venait à Port-Sau- 
veur Eline ne connaissait de la propriété que le 
partJrre, en corbeUles fleuries, l'escalier de 
Gabrielle et la charmille faisant une longue 
trouée lumineuse vers les constructions blan- 
ches du temple et des écoles. C'est dans la char- 
mille que M- Auheman, tous ces derniers 
jours l'emmenait pour la catéchiser et Im 
montrer les conséquences de ce mariage impie. 
, Dieu te frappera dans ta mère, dans tes 
enfants... Ton visage sera comme celui de Job 
couvert de la boue des larmes. » 

La pauvre petite se débattait, invoquait la 
parole donnée, la pitié des enfants sans mère, 
et rentrait chez elle, brisée, indécise, pour re- 
prendre deux jours après la lugubre promenade 
sous la charmille odorante et chantante, où le so- 



L'ÈVANGÉLISTE 217 



leil se tamisait en ramages lumineux que les robes 
noires semblaient ramasser en marchant, pen- 
dant que rÉvangéliste parlait de mort, d'expia- 
tion céleste et que Lina par ses veines ouvertes 
et déchirées sentait s'échapper d'elle toute vo- 
lonté, toute croyance au bonheur. 

Cette fois M"** Autheman dépassa son prome- 
noir habituel, traversa tout le parc aux taillis 
droits en quinconce, aux allées ratissées et soi- 
gnées, élargies par la pompe du jardin fran- 
çais dont l'arbre curieusement élagué aligne 
des portiques, des péristyles avec les buis en 
boules, les ifs en vases montés, et s'efforce 
d'imiter le marbre en s'enroulant comme lui de 
lierre et d'acanthe. Jeanne se taisait, appuyée 
au bras de la néophyte tout émue de ce silence 
initiateur que troublait seul le frou de leurs 
jupes ou le craquement des branchettes que la 
Lyonnaise émondait au passage dans son ins • 
tinct de régularité. 

Une grille les arrêta, dont Jeanne Autheman 
fit grincer les ferrures rouillées ; et l'aspect de 
la propriété changea, redevenue champêtre et 
libro; montrant des allées mangées d'herbes, des 
bouquets de bouleaux frémissant au coin de 

13 



218 L ëvanqeliste; 



prairies roses de bruyères, de haies vives», 
grouillantes d'oiseaux» et des hêtres, des chênes 
au pied mousseux sentant la vieille plantation 
forestière. Au milieu d'une clairière, un chalet 
en sapin^ le vrai chalet suisse, aveo son escalier 
extérieur, ses petites vitres à châssis, sa vé*^ 
randah découpée sous U longue pente du toit, 
consolidé par de grosses pierres contre les ora- 
ges de montagne. 

La Retraite I 

Aux premiers temps de son mariage, Jeanne 
s'était fait, dans le second paro, loin des affine-* 
ries et de la maison réprouvée, ce refuge pieux, 
souvenir de Grindelwald et de ses premiers en-^ 
tretiens avec Tlnaccessible. V Œuvre constituée, 
elle abrita là ses ouvpière$^ les élues destinées à 
répandre l'Évangile, et dont elle exigeait un stage 
de quelques mois, som, ses yeux. En bas, dans 
la salle de prières^ écrasée et triste comme Ten- 
trepont d'un de ces bateaux-missions qui por- 
tent l'Ecriture aux baleiniers Anglais des mers 
du Nord, elles s'exîeroaient à prêcher ; M°»« Au- 
theman ou J. B. Groupât leur donnait quelques 
leçons de théologie, de musique vocale. l#e reste 
du tempst i^e pfis^«iit en méditations dains les 



l*bvanoéliste 219 



chambres, jusqu'au jour où jugées dignes, Jeanne 
les baisait au front et les envoyait avec la parole 
de la Bible : Mon enlant, va^ et travaillô dans 
ma vigne. 

Et elles allaient, les malheureuses, tombaient 
dans quelque grand centre manufacturier, Lyon, 
Lille, Rottbaix, là où le péché fait le plus de ra^ 
vages, ou les âmes sont plus noires que la peau 
des sauvages africains, noires comme les ruelles 
étroites, le sol charbonneux et les outils de tra- 
vail. Elles s'installaient en plein faubourg et 
commençaient l'œuvre de grâce, le jour instrui- 
sant les enfants selon l'excellente méthode de 
P. S., et le soir prêchant la bonne nouvelle. 
Mais la vigne était dure et rocailleuse, et la 
vendange n'abondait pas. Presque partout elles 
parlaient dans le froid des salles vides ou de- 
vaient supporter la raillerie des ouvriers, gros* 
sière jusqu'à l'outrage, s'aggravant encore des 
taquineries de l'administration dont l'influence 
des Autheman, à cette distance de Paris, ne les 
défendait pas toigours. 

San& se décourager, elle jetaient la parole di- 
vine au hasard du mauvais terrain, pleines de 
confiance, car il est écrit que dans l'âme la moin^ 



220 l'évangéliste 



préparée, un peu de foi, pas plus gros qu'un 
grsdn de moutarde, peut fructifier et grandir. 
Convaincues, elles devaient l'être, pour accepter 
moyennant cent francs par mois cette existence 
solitaire, abandonnée, que leur faisait M"^ Âu- 
theman, brisant tout lien affectueux autour d'elles 
du u:ême geste indifférent dont elle émondait au 
passage la pousse importune de ses taillis. 
C'était le renoncement du cloître sans les grilles, 
mais avec les mômes exigences, les départs sur 
un ordre, les changements de résidence, et ce 
retour de chaque année à la Retraite pour se re- 
tremper en Jésus. 

Quelquefois V ouvrière rencontrait sur sa roule 
un brave homm^ et quittait la prédication pour 
le mariage. Une, une seule, s'était sauvée avec 
l'argent destiné à son entretien, au loyer, au 
rachat des âmes. Mais en général, elles s'atta- 
chaient à la cause, détournant toute leur vita- 
lité vers un but unique, mystiques jusqu'à l'ex- 
tase, jusqu'à cette folie prédicante etpropagante 
qu'on rencontre souvent chez les femmes de la 
religion réformée et qui s'étend parfois en épi- 
démie sur tout un peuple, comme en Suède, il 
y a trente ans, quand les places publiques, les 



L EVANOÉLISTE 2SS1 



routes de campagne étaient pleines de vision- 
naires et de prophétesses. 

Parmi les ouvrières de M"* Autheman, les jo- 
lies filles ôomme Eline Ebsen étaient rares. 
Presque toutes vieillies, maladives, contrefaites, 
rebut du célibat, épaves du flot de misère, heu- 
reuses de venir échouer là et d'apporter au Dieu 
de rÉvangëliste ce dont l'homme n'avait pas 
voulu. C'était en somme la seule utilité de cette 
œuvre si peu française qui aurait facilement 
prêté aux rires, sans les déchirements et les 
larmes qu'elle occasionnait trop souvent. Il ne 
riait pas, je vous jure, le gardien Watson, tout 
seul dans son phare, songeant : c Où est-elle?... 
Que deviennent les petits? » Elle ne riait pas non 
plus, rhôtesse de YAflameur, sous son deuil à 
vie, sanglotant devant son fourneau, au milieu 
des gaîtés de la guinguette, le mari fou, la fille 
morte. 

Pauvre petite Damour, si jolie, si sage 1 
M'B^Autheman l'avait prise à ses écoles, puis 
enfermée à la Retraite, du consentement de sa 
mère qui ne savait pas bien de quoi il s'agissait. 
Les sermons, la musique et la mort, toujours la 
mort, en espoir, en menace, accablèrent bienlftt 



222 l'évângéli8te 



d*uae tristesse atrophiaûte cette nature de plein 
air encore à un âge décroissance. L'enfant disait 
c Je m'ennuie. .. Je veux m'en aller chez nous. . . » 
-Anne de Beuil la grondait, la terrorisait, Tem- 
pèchait de sortir. 

Et tout à coup la néophyte tomba dans une 
faiblesse singulière, coupée de crises nerveuses, 
de visions lui révélant les mystères du ciel et de 
l'enfer, le supplice des damnés, la joie des élus 
à la table divine, tour à tour l'inondant de délices 
extatiques ou faisant claquer ses dents de ter- 
reur. La paysanne prêchait, prophétisait, dres- 
sait sur le lit son corps maigre, convulsé de dé-- 
sordres intérieurs, avec des cris qui remplissaient 
;tout le parc, c J*entendions ses plaints du de- 
hors... » disait la malheureuse mère, qu'on te- 
.nait à distance, sous prétexte d'émotion dange 
'reuso pour la malade. Elle entra, quand sa fUle 
ne pouvait reconnaître personne. L'agonie com- 
mençait, muette, tétanique, aux dents serrées, 
avec une dilatation extraordinaire des pupilles, 
qui subitement éclaira le médecin sur la cause de 
cet étrange décès. Elle avait dû cueillir dans le 
parc des baies de belladone, les manger par mé- 
garde pour des cerises. 



l'évangéliste 223 



« Avec ça que mon enfant ne connaissait pas 
les griotes,.. » criait la mère exaspérée, et mal- 
gré l'opinion du médecin, malgré le rapport du 
procureur de Corbeil, un chef d'oeuvre d'ironie 
judiciaire et de joli persiflage, elle demeura con- 
vaincue qu'on avait médicamenté et tué sa petite 
en voulant lui tourner la tête aux extases. Ce fut 
l'opinion générale dans le pays ; et il en restait 
un mauvais renom sur ce chalet de mystère 
dont, l'hiver, les bois découpés se voyaient de 
loin entre les arbres. 

Au milieu de sa pelouse rose, allumée et vi- 
brante, dans le silence et la splendeur de cette 
après-midi d'été, la Retraite, ce jour-là, n'avait 
rien de sinistre et fit à Eline une mystique im- 
pression de bien-être, pouvant se définir en trois 
mots : douceur, repos, lumière. Oh! surtout dou- 
ceur... Des voix mourantes de femmes sur le ton 
implorant d'une prière récitée, des bouffées 
d'orgue mêlées aux stridences des sauterelles 
dans l'herbe, au vol des moucherons tournoyant 
très haut vers le bleu comme par lés très beaux 
jours... Devant la porte, une petite bossue ba- 
layant sang bruit les marches d'entrée. 



m l'évânséuste 



c C'est Chalmette... > dit Jeanne tout bas en 
faisant signe à Vouvrière de venir lui parler. 

Chalmette arrivait du Greuzot après mille ava- 
nies. Le soir, les mineurs venaient par bande à 
son prêche, apportant des harengs et des litres, 
la tutoyant, couvrant sa voix des couplets de 
la Marseillaise. Les femmes surtout s'achar- 
naient contre elle, Finjuriaient dans les rues, lui 
jetaient du charbon, des escarbilles, sans pitié 
pour sa tournure d'avorton. N'importe, elle était 
prête à recommencer. 

c Quand on voudra... quand on voudra... » 
disait^elle avec douceur ; mais sur sa fine tête au 
menton pointu, dans les longues mains d'estro- 
piée sortant de sa pèlerine et soutenant le balai 
plus grand qu'elle, se crispait une volonté extra- 
ordinaire. 

c Elles sont toutes comme cela ! » dit M^ Au- 
theman montant l'escalier extérieur du chalet 
et faisant asseoir Eline à côté d'elle sous la vé- 
randah formée par l'avance du toit... « Toutes! 
mais je n'en ai que vingt ; et il m'en faudrait 
des milliers pour sauver le monde... » S' ani- 
mant à cette idée de rachat ^universel, elle ex* 
pliquait le but, la pensée deVŒuvre^ sa volonté 



LEYANOÉLISTB 225 



de l'élargir. On s'en tenait encpre à la France ; 
mais on tenterait le dehors, rÂllemagne, la 
Suisse, l'Angleterre où les esprits sont mieux 
disposés aux religions libérales. Watson était 
partie, d'autres suivraient encore... 

Elle s'arrêta, craignant d'en avoir trop dit ; 
mais Eline ne l'écoutait pas. Gomme il arrive 
aux heures décisives, elle était tout en elle- 
même, recueillie dans une ivresse ineffable 
et iière qui la berçait, l'emportait. Devant la 
vérandah, au faite d'un saule, un oiseau chan- 
tait, balancé au bout d'une branche qui pliait 
sous son poids léger. C'était son âme, cet oi- 
seau... 
c Alors, c'est fini?... Tout à fait fini?.. » 
M*"^ Autheman lui avait pris les mains et 
l'interrogeait. 

c ... Gomme nous en étions convenues, n'est- 
ce pas ?... la communion de l'enfant. Bien... 
très bien. Évidemment le père ne pouvait pas 
consentir... Les lettres laissées sans réponse, 
plus de leçons àFanny?... bien, parfaitement... > 
Mais pendant qu'Eline racontait sa résistance 
aux pièges du démon, aux appels de la petite 
fille, à ses mains désespérément tendues, des 

19. 



226 L'iVANGiLlStB 



larmes lui montaient aux yeux comme ce matin 
à déjeuner. 

c Je Taimais tant, si vous saviez ! C'était 
comme une enfant pour moi... Le sacrifice a été 

dur... 

— Que parlez-vous de sacrifices?... Christ en 
exi|2^era d'autres de vous, et de plus terribles. • 

Eline Ebsen courba la tête, toute frissonnante 
sous cette voix féroce, mais n'osant demander ce 
que Christ pourrait bien encore exiger d'elle. 



XI 



UN DfTOURNEtENT 



f Le tram !... J'arrive à temps... » fît 
M"** Ebsen tout essoufflée, chargée de para- 
pluies, d'une paire de socques dans un Journal, 
et s'arrêtant aux barrières de Tarrivée au mo- 
ment où le train de six heures entrait en gsire. 

Elle était à la maison, bien tranquille, prépa- 
rant leur couvert pour dîner, quand un orage 
jsubit, le dernier orage de Tété, éclatait en trom- 
bes ruisselantes ; et l'idée de sa fille partie le 
matin pour Port-Sauveur en robe légère et sou- 
liers fins, comme toutes les parisiennes ce jour- 
là, la précipitait dehors, la jetait toute haletante 
dans un omnibus vers la gare d'Orléans. Mainte- 



228 L*ÉYANGÉLISTE 



nant elle attendait, appuyée à la clairevoîe, 
cherchant à distinguer le chapeau d'Eline, un 
bout de ses tresses, dans cette foule de gens 
pressés, effarés, portant des paniers, des bou- 
quets, égouttant encore leurs parapluies ou des 
vêtements flasques et trempés par Taverse, se 
bousculant à qui arriverait le premier aux voi- 
tures, avec des cris étranglés : c prenez le chien.. • 
portez Tenfant... » 

Mais elle avait beau se pencher vers la porte, 
se hausser, regarder par-dessus la grille ou le 
bras d*un douanier jusque sur le quai où s'ali- 
gnaient les wagons luisants et vides, le chapeau 
noir d'Eline demeurait invisible. D'abord la mère 
ne s'effraya pas, expliquant le retard avec ce 
déluge imprévu. Bien sûr, sa fille arriverait par 
le train suivant; un peu tard seulement, car 
d'ici huit heures il n'y avait plus que Texpresp, 
qui ne s'arrêtait pas à Ablon. Elle prit gaîment 
son parti, se mit à marcher dans la longueur de 
la salle déserte, oii le gaz qu'on venait d*allumer 
secouait sa flamme au vent humide et se reflétait 
sur les pavés inondés de la cour. Un moment le 
sifflet de l'express agita la gare d'un piétine- 
ment, d'un bruit de voix et de brouettes roulan- 



L'ÉVÂNGÉLISTB 229 



tes ; puis elle n'entendait plus que Técho de sa 
lente promenade, le ruissellement de Tintermi- 
nable pluie, ou dans les cages vitrées le frois- 
sement d'un lourd feuillet retourné, un nez in- 
visible qui se mouchait bruyamment 

M""* Ëbsen s*ennuyait d'attendre ainsi, l'es- 
tomac creux, les pieds froids, et pour se consoler 
de sa longue faction, songeait que tout à l'heure, 
dans leur petit nid capitonné, elles s'installe- 
raient toutes deux vis à vis l'une de l'autre de- 
vant une bonne € soupe de bière » toute chaude... 
Huit heures!... Voici les coups de sifflets et les 
rebondissements de l'entrée en gare. Les portes 
s'ouvrent, et toujours pas d'Eiiue... Décidément 
on l'avait retenue au château ; la mère allait trou- 
ver une dépèche en rentrant. C'est égal, après tout 
ce que M^* Âutheman savait de leur vie si serrée 
et si tendre, ce n'était pas cbandi; Eline non 
plus n'aurait pas dû céder. La pauvre femme 
grondait toute seule, revenant sous la pluie et 
barbotant dans les flaques d'eau, par ces longues 
avenues qui alignent de la gare au Yal-de-Grâce 
de grandes constructions inhabitées, des cinq 
étages de plâtre neuf avec des trous noirs pour 
fenêtres. 



230 l'évangélistë 



« Vous avez une dépêche pour moi, mère 
Blotl,.. 

— Non, madame... y a que le journal... Mais 
comment ça se fait que vous voilà toute seule? » 

Elle n*eut pas la force de répondh*e, envahie 
des mille terreurs qui battaient son front a la fois. 
Eline était donc malade? Mais on Teût prévenue 
«lorsi si ce château avait pour habitants des êtres 
humains... Partir, courir les routes, la nuit, 
d'un temps pareil?... Il valait encore mieux at- 
4;endr6 au lendemain matin... Quelle triste soirée, 
qui lui rappelait le retour de Tenterrement de 
grand-mère, la même sensation de vide et d'a- 
dieu, avec cette différence qu'EIine manquait et 
que M"'* Ebsen était seule, décidément seule à 
porter son chagrin et les ressassemenis de 
son inquiétude. 

Pas de lumière chez les Lorie... Depuis qu*il 
avait envoyé Sylvanire et les enfants à Té- 
cluse, le pauvre homme ne rentrait plus que fort 
tard, car il évitait un voisinage devenu doulou- 
reux par le parti pris de la jeune fille de ne plus 
répondre à aucune de ses lettres, même à celle 
cil il se soumettait et acceptait ses conditions 
orthodoxes, pour lui comme pour les siens. Et 



L'éVANaÉLISTE 2S1 



loutàcoapM"*«Ebsen qui ne descendait plus chez 
Lorie depuis deux mois, sentait dans sa détresse 
le remords d'avoir si facilement abandonné ce 
brave garçon à la dureté capricieuse d'Eline. Il 
n'est tel que de souffrir pour comprendre tous 
tes tressaillements même inavoués de la souf- 
france. 

Elle ne se coucha pas et garda sa lampe al- 
lumée, comptant les heures, épiant les bruits 
et l'approche des rares voitures, avec les es- 
poirs fous de l'attente, ses superstitions fié- 
vreuses. « La troisième qui passera va s'arrêter 
à la porte... 3» Mais celle-là filait, et d'autres 
jusqu'aux roues bruyantes des laitiers au peti 
jour. Alors, avec la réaction ordinaire aux mau- 
vaises nuits, elle se renversait dans son fauteuil, 
du sommeil qui suit une veillée de mort, la 
bouche ouverte, les traits bouffis, vraie syncope 
d'ivresse d'oîi la tirèrent de violents coups de 
sonnette et les appels énergiques de la mère 
Blot : 

« Mame Ebsen... Mame Ebsen... Ça vion^ 
d'arriver; je crois bien que c'est de votre de- 
moiselle... » 

Dans le jour blanc qui inondait le petit salon^ 



^V 



28S l'évanoéustb 



elle courut ramasser l'enveloppe passée sous la 
porte... Eline écrivait, elle n'était pas malade. 
Qu'y avait-il donc?... Ceci : 

Ma chère mère, dans la crainte de f affliger^ 
fai reculé jusqu'ici devant une résolution de- 
puis longtemps prise dans mon cœur. Mais 
rbeureasonné. Dieu m' appelle^ je vais à lui. Je 
serai loin, quand cette lettre te parviendra. Si 
nQtre séparation sera longue^ ce que dureront 
ces jours d'épreuve, je F ignore ; mais f aurai 
soin de te donner de mes nouvelles et te four- 
nirai f occasion de m' envoyer des tiennes. Sois 
sûre que je ne t'oublierai pas et que je prierai 
le Sauveur miséricordieux pour qu'il te bénisse 
et te donne sa paix selon les promesses de son 
amour. 

Ta ûUe tout dévouée, 

Eline Ebsen. 



D'abord elle ne comprit pas, et relut lente- 
ment, tout haut, phrase à phrase, jusqu'à la 
signature... Eline... c'était Eline qui avait écrit 
ça, son enfant, sa petite Lina... Allons donc!... 
Pourtant, l'écriture, quoique un peu tremblée, 



l'évanoblistb SS3 



ressemblait bien à l'écriture de sa fille... Oui, 
ces folles de là-bas qui lui avaient tenu la main 
et dicté ces phrases monstrueuses dont elle ne 
pensait pas un mot... D*où venait-elle, cette 
lettre? Le timbre de Petit-Port, parbleu!... 
Ëline était encore là, et sa mère n'aurait qu'à 
accourir pour changer cette horrible résolution... 
C'est égal, en voilà une méchanceté de vouloir 
lui enlever son enfant, sa Linette atorée... Elle 
en faisait donc un commerce, cette M*"* Âuthe- 
man, de déchirer les cœurs... On allait bien voir 
ça, par exemple ! 

Toutes ces idées jaillies à haute voix, ou tra- 
duites seulement d'un geste de colère, lui ve- 
naient en faisant ses apprêts de départ, recoiffée 
en hâte, la figure à peine rafraîchie des larmes de 
sa veille. Son billet pris, assise dans le vagon, 
elle se calma un peu et considéra de sang-froid 
l'enveloppement traître et progressif autour de 
sa fille, depuis la première visite d'Anne de 
Beuil, dont elle se rappelait les investigations 
curieuses sur le monde qu'elles connaissaient à 
Paris, — pour s'assurer sans doute que l'on pou- 
vait manœuvrer impunément, — jusqu'à la réu- 
nion des Ternes, sa fille sur l'estrade à côté de 



m L EVANOELISTE 



cette folle... Ohl l'horreur..., jusqu'au mot de 
M"* AuthemaOy venant chercher Eline pour ses 
écoles : c Vous aimez beaucoup votre enfant, 
madame?... » et Tintonation perfide et froide 
de cette jolie bouche aux lignes serrées . 

Mais comment n'avait-elle pas vu cela plus tôt ? 
Qttd aveuglement, quelle faiblesse 1... Car c'était 
elle la cause de tout. Ces traductions, ces insa- 
nités religieuses dont on avait lentement intoxi- 
-que sa fille, Eline n'y tenait pas plus qu'elle ne 
désirait assister à cette réunion de prières. 
C'est la mère qui l'avait voulu, par intérêt, par 
vanité, pour se lier avec les Autheman^ des 
gens si riches. Ahl bete, bête... Elle se mau- 
dissait, s'interpellait des mots les plus durs. 

Ablon I 

Elle descendit sans reconnaître la gare, sans 
se rappeler la jolie partie qu'ils avaient tous 
faite là au printemps. Tellement les endroits se 
transforment à nos impressions personnelles, 
tant il y a de nos yeux dans les paysages ou les 
gens que nous regardons I II lui vint seulement 
à l'idée qu'Eline se rendait à Port-Sauveur en 
omnibus. Elle s'informa... Il n'y avait pas d'om- 
nibus pour ce train-là ; mais on lui indiqua un 



l'évanobliste 1B35 



chemin de traverse qui la conduirait droit sur le 
<^hâteau, l'afTaire â*uiie demi-heure. 

Il faisait un temps doux, tout blanc, ouâté 
d*une brume qui montait des terrains détrempés 
par le déluge de la nuit, et qui attendait midi 
pour se résoudre en pluie ou s*évaporer sous le 
soleil. Longeant d'aboi'd des murs de propriété, 
ouverts de loin en loin de hautes grilles qui 
laissaient voir des pelouses vertes, des corbeilles 
fleuries, des orangers alignés devant les per- 
rons, tout UE été surpris et grelottant dans le 
brouillard comme les robes claires des Pari- 
siennes de la veille, M*"* Ebsen se trouva su- 
bitement en pleine campagne: des pentes de 
vignes et de betteraves, des volées de corbeaux 
•stir de grands espaces labourés, des champs de 
pommes de terre où des sacs alignés et tassés, 
des silhouettes d'hommes et de femmes, fai- 
saient les mômes taches grises et lourdes dans 
ces vapeurs blanches, étoupées au ras du sol. 

La mère se sentait atteinte par cette tristesse 
des choses comme d'une oppression physique, 
qui augmentait à mesure qu'elle approchait de 
Port-Sauveur, dont elle apercevait les toitures 
rouges et les grands ombrages à mi-côte. Après 



236 L'ÉVAliaBUSTB 



avoir côtoyé Tinterminable clôture d*un parc 
débordé de lierre, de vigne vierge empourprée, 
elle traversa la voie fen*ée sur un passage à ni- 
veau et se trouva au bord de la Seine, devant le 
château. La demi-lune gazonnée avec ses chaînes 
de fer en face de rentrée, la longue maison et 
cette grille monumentale, masquée de persiennes 
aux lamelles serrées, entre lesquelles elle es- 
sayait de voir autre chose que des cimes d'ar- 
bres... C'était bien là« 

Elle sonna faiblement, puis une fois encore, et 
pendant le temps assez long qu'on mit à lui ou- 
vrir, prépara sa phrase d'entrée, courte et polie. 
Mais la porte ouverte, elle oublia tout et se rua, 
haletante : 

t Ma fille!... où est-elle?... Tout de suites.. 
Je veux lavoir... > 

Le valet de chambre, en tablier de service, 
avec ie P. S. argenté sur le col de drap noir, 
répondit selon la consigne, que M"* Eline avait 
quitté le château depuis la veille; et sur un geste 
de dénégation furieuse : € Du reste, madame est 
là... Si madame veut lui parler... » Derrière lui, 
elle traversa des allées, un perron, monta des 
marches, sans rien voir, et se trouva dans un 



L'ÉVANOéLlSTE 287 



petit salon vert où M*"* Aulheman écrivait, la 
taille droite, à son bureau. Cette figure connue, 
ce sourire imposant et doux, détendirent sa 
colère. 

c Oh! madame, madame... Lina... Cette let- 
tre... Qu'est-ce que ça veut dire, tout ça?... » 

Et elle partit en sanglots convulsifs, secouant 
et affaissant sa grosse personne lamentable. 
M"* Autheman crut qu'elle aurait facilement rai- 
son de cette faiblesse en larmes, et doucement, 
avec onction, assise sur le même divan : voyons, 
il ne fallait pas se désoler ainsi, mais se réjouir 
au contraire et glorifier le Seigneur, qui daignait 
éclairer son enfant, retirer son âme du noir sé- 
pulcre... Ce pansement mystique sur le cœur à 
vif et plus humain que jamais produisit l'effet 
d'une brûlure... La mère se dégagea, se leva, les 
yeux secs : 

€ Des phrases, tout ça... Mon enfant!... Je la 
veux... 

— Eline n'est plus ici... » fit M"** Autheman 
avec un soupir attristé devant cette révolte 
sacrilège. 

c Alors, dites-moi où elle est... Je veux sa- 
voir où est ma fille... » 



( 



298 L £VÂN6EiIST9 



Saas s'émouvoir, habituée qu'elle était à ce 
genre d'explicaition , la présidente répondit 
qu'EUne Ebsêii avait quitté la France, avec Tin* 
tention de répandre TÉvangile. Peu^être en 
Angleterre, peut-être en Suisse, on ne savait au 
juste. En tout cas- elle donnerait des nouvelles à 
sa mère, pour laquelle elle gardait toujours les 
sentiments d'une flUe chrétienne et dévouée. 

C'était la lettre d'Eline, a peu près dans les 
mêmes termes, détaillée lentemrat, posément, 
sur un ton d'implacable douceur qui montait 
madame Ebsen jusqu'à la rage, jusqu'au trans- 
port d'une colère d'assassin, devant cette £emme 
correcte et serrée dans sa toilette noire pâlis^ 
sant encore ses joues étroites, san front en 
avant, ses larges yeux limpides, presque sans 
pupiUe, où Ton sentait si bien le feoid et le dur 
de la pierre, et le néant de toute tendresse, de 
tout apitoiement féminin* 

« Oh ! je vais l'étrangler... » pensait-elle, Mais 
ses mains crispées nerveusement se joignaient, 
s'allongeaient en prière : « Madame Autheman» 
rendez-moi ma petite Lina... Je n'ai qu'elle au 
monde. Elle partie, il n'y a plus rien.*. Mon 
Dieu! nous qui étions si heuraufiôST..* Vous avea 



l'évângéhstb 2®9 



vu aotre petit chez nous, si soigné, si çhandi.,. 
Pas moyen de se bouder là-dedans. Il n*y avait 
pas la place... Q fallait s'embrasser tout le 
temps. » 

Les sanglots lui revenaient en vagues de tem* 
pète, rétouffaient^ noyaient ses phrases sup- 
pliantes. Elle ne demandait qu*uae chose, rien 
qu'une chose : voir son enfant, lui parler, et si 
tout cela était vrai, si Una 1«^ lui disait elle* 
même... alors elle céderait, hiesr sûr, elle le 
promettait. 

Une entrevue! C'est juatemeul oe que Jeanne 
ne pouvait permettre. SUe préferait, pour, con- 
vaincre la mère, essayer dej$ phrases de sermon, 
des lambeaux chrétieps de ses petits livres... 
Consolafiçn en Jésus.. > raiflicUan qui dispose à 
la prière.,^ Et peu. à peu, s'extdtaat au mauve-» 
ment de son. prêche : €( U&m c'est vous, malheu- 
reuse femme, c'est vqtre^ êam qu'Sline veut dé-* 
Uvrer ; et votre graude douleur est le commen- 
cement du salut. 9- 

Madame Ebsâ» éieoutoit> le» yeu^. à term; mais 
le cœur et Tesprit en défense. Soudainement, 
avec la fermeté, d! une dé<e)iisiQ». pjri^e : . « C'est 
pieji... Vous 01» vimle^ paf^ me, irdudjra Lôm..». J9 



240 l'évanoéliste 



vais m'adresser à la justice. Nous allons voir si 
c'est permis des abominations pareilles. » 

Malgré ces menaces qui rémouvaient peu, 
M""* Autheman la reconduisit jusqu'au perron 

et fit signe au domestique de l'accompagner, 
toi:gours majestueuse, impersonnelle comme la 
destinée. A mi-chemin, la mère se retourna, 
s'arrêta une minute sur cette terrasse où sa fille 
se promenait hier, ce matin peut-être. D'un re- 
gard elle enveloppa le grand parc silencieux, 
dominé de la croix de pierre blanche qui sortait 
du brouillard comme au faîte d'un cimetière. 

Oh ! s'élancer vers ces bois touffus, vers ce 
caveau de mort qu'elle sentait lui cacher sa fille 
murée là vivante, se ruer à faire sauter la porte, 
avec un grand cri terrible : c Lina I... i la pren- 
dre, l'emporter loin, la rendre à la vie... Cela 
traversa sa pauvre tête d'un jet rouge. Puis une 
honte la retint, le sentiment de son impuissance 
en face de ce luxe et de cette belle ordonnance 
qui l'impressionnaient malgré tout. 

La justice! U n'y avait que la justice. 

Résolue et droite, elle marchait vers le village, 
ayant son plan tout prêt; très simple. Aller trou- 



/ 1 



LBVANOÉLTSTE 241 



ver le maire^ exposer sa plainte, et revenir avec 
un gendarme, un garde-champètre, quelqu'un 
qui lui ferait rendre son enfant ou obligerait 
cette méchante femme à dire ce qu'elle était 
devenue. Le succès de sa démarche, elle n'en 
doutait pas, se demandant même si avant d'ar- 
river à cet esclandre elle avait bien employé les 
moyens de conciliation. Oui, pleuré, supplié les 
mains jointes, et l'on n'avait pas voulu l'en- 
tendre. Tant pis! Ça lui apprendrait à cette vo- 
leuse d'enfants. 

Dans l'unique rue du village dont elle mon- 
tait la pente, dans les maisonnettes uniformé- 
ment alignées, avec leurs petits jardinets allon- 
gés devant en tiroirs, rien ne bougeait. Tout 
le monde devait être aux champs, par cette sai- 
son de récoltes. De temps en temps seulement 
on écartait un rideau, un chten venait flairer ces 
pas étrangers ; mais le rideau retombait tout de 
suite, le chien n'aboyait pas. Rien ne troublait 
ce silence morne de caserne ou de pénitencier. 

En haut, sur une place ombragée de vieux 

ormes en quinconce, le temple flanqué de deux 

coles Evangéliques éclatait, sous le ciel voilé, 

du reflet de sa pierre nouvellement blanchie. 

14 



242 l'bvangéliste 



Devant les hautes fenêtres entr*ouvertes de re- 
celé des filles, M°^ Ëbsen s'arrêta pour écouter 
un tumulte de petites voix, qui récitaient en 
mesure, sans respirer : Qui^st^é-yal-à^rÉ-ter- 
nel'daDS'Ie-ciel'Quhest'Senhbla'ble-à-rÉ'ter-nel* 
en-tre-les-forts.,., et des coups de règle sur une 
table activant ou ralentissant la lecture. 

Si elle entrait ! 

C'est là qu'Eline donnait ses leçons. Peut* 
être lui dirait-on quelque chose... Qui sait même 
si elle n'allait pas la trouver installée, faisant la 
classe, tout simplement... La porte poussée, 
entre quatre murs blancs chargés de versets, 
elle vit, affaissées devant des tables à pupitres, 
de longues rangées de blouses noires et de petits 
béguins noirs serrés autour de têtes hâlées de 
campagnardes. Au fond, une grande fille, blême 
et boufBe, présidait, la Bible d'une main, sa 
longue règle de Tautre, et s'avança en voyant 
entrer M*** Elbsen, Texercice interrompu, toutes 
ces jeunes tètes levées curieusement. 

c Par grâce. Mademoiselle... Je suis la ma- 
man d'Eline.... 

— Continuez !••• » cria aux enfants, aussi fort 
que le pouvait sa voix humble, M^^^ Hammer 



l'évamoeliste 248 



épouvantée. Et toute la classe, reprit à Tunis- 
son : O-É-ter-nel-Dieu-des-ar^mées.., Certes 
il fallait que la pauvre Hammer fût bien boule- 
versée, pour s'animer ainsi et repousser M°« Eb- 
sen vers la sortie, opposant à toutes ses ques- 
tions son€ moui... moui > dolent, désolé, où. se 
sentaient le désespoir et la confusion que lui 
causait, après tant de milliers d'années, la funes- 
te aventure d'Adam et d'Eve sous le pommier. 
« Vous connaissez ma fille?... 

— Moui... 

— C'est ici qu'elle faisait la classe ? 

— Moui... 

— Est-ce vrai qu'elle est partie?... Oh ! dites, 

par pitié.... 

— Moui... moui... sais rien... demandez au 

château. » 

Et cette timide personne, qui avait une poigne 
de frère ignorantin jeta la mère dehors et re- 
ferma la porte, pendant que la classe continuait 
à réciter avec fureur : Les-voies-de-rÉ-ter^nel 
sont'droi-ies^IeS'jus-teS'y-mar'Che'ront., . 

On apercevait de l'autre côté de la place le 
drapeau tricolore de la mairie et sur le gris des 
murs le R. F. en grandes lettres noires que 



244 L'ÉVAlfGÉUSTB 



M"** Autheman n'avait pas encore osé remplacer 
par son P. S. Un grcs homme, à face blême dé 
bedeau, écrivait derrière une vitre du rez-de- 
chaussée* C'était le secrétaire de la mairie; mais 
M"^ Ebsen voulait parler au maire. 

< Il n'y est pas... > dit Thomme, sans tourner 
la tête... A quelle heure on le voyait?... Tous 
les jours de six à sept, au château. 

— Au château! mais c'est donc?... 

— Oui, Monsieur Autheman. » 

Rien à espérer de ce côté. Alors elle pensa au 
curé; qui devait être leur ennemi et près duquel 
elle trouverait un conseil ou un aide. Elle se fit 
indiquer la cure et descendit à grands pas vers 
le bord de Teau. Sur sa route, on attelait un pe- 
tit omnibus de campagne, devant un bureau : 
Correspondance du chemin de fer, voitures à 
volonté. Elle s'approcha du conducteur, lui de- 
manda s'il connaissait une grande belle personne 
blonde, tout en deuil, et, pour éclaircir la mé- 
moire du paysan, lui glissa dans la main une 
pièce blanche.... S'il la connaissait, je crois ben! 
C'est lui qui la conduisait trois fois la semaine. 

€ A-t-elle fait la route hier?... et ce matin ?...^ 
Oh I cherchez, je vous en prie. > Elle eut le 



l'évangéliste 245 



malheur d'ajouter : « c*est ma (iile... ils me Tont 
prise... » 

Aussitôt, rhomme s'embrouilla... Il ne se 
rappelait plus rien... Etait-elle venue hier?... 
On lui dirait ça au château.... Toujours le châ- 
teau ! Et la longue et grise maison montait, 
grandissait dans l'esprit de la mère comme une 

bastille, une forteresse, une de ces immenses 
bâtisses féodales ombrant de leurs tourelles et 
minant de leurs fondations, de leurs fossés de 
défense tout le pays d'alentour. 

Au bord de Teau, en face d'une petite criq^ie 
oii des femmes accroupies lavaient du linge, le 
presbytère semblait une maisonnette de pêcheur, 
avec ses bachots amarrés au bas des marchos, 
ses grands éperviers qui séchaient entre deux 
perches, tendus comme des hamacs. Le curé lui 
inspira confiance tout de suite par sa carrure 
robuste, ses petits traits enfantins noyés dins 
la largeur de sa face rougeaude et creusée de 
fossettes. Il fit entrer cette visiteuse convena- 
blement mise, dans son petit salon pénétré par 
la fraîcheur humide du rez-de-chaussé'^ et de !a 
rivière, s'effara un peu de sa première phrase : 
« c'est une malheureuse mère qui vient vous 

11. 



24 G l'évangéliste 



demander aide et secours.., » car le pauvre 
homme n'avait pas un centime à donner, et 
encore plus de la seconde : c Madame Authe- 
man vient de m'enlever ma fille... ^ 

Elle ne s'aperçut pas de Findifférence et de la 
froideur subites qui aplatissaient cette figure de 
bon vivant, et commença fougueusement son his- 
toire. Le prêtre, lui, se rappelait le mot de son 
évêque sur les banquiers, la mésaventure de 
sœur Octavie, et trouvait inutile de risquer pour 
des étrangers une campagne aussi dangereuse. 
Au bout de quelques phrases, il l'interrompit 
vivement : 

< Pardon, Madame... vous êtes protestante?... • 
Alors, comment voulez-vous que j'intervienne 
dans tout ceci?... Ce sont des affaires de famille 
que débrouilleront plus facilement vos pasteurs... 

— Mais, Monsieur le curé, c'est une question 
d'humanité encore plus que de religion... Une 
femme, une n.ère vient à vous... Vous n'allez 
pas la repousser, voyons... > 

Il comprit qu'il parlait trop dur et devait au 
moins envelopper son refus d'apitoiement... Eh! 
sans doute, l'histoire de cette pauvre dame était 
très touchante, ses larmes disaient la vérité... 



A 1 



l'évangéliste 247 



Certainement la personne en question — inutile, 
n'est-ce pas, de préciser davantage — apportait 
au service de ses convictions religieuses une 
ardeur aveugle, un zèle de propagande répré- 
hensible... Lui-^môme avait été le premier à en 
souffrir... Dui reste, dans tous les cultes, les 
femmes se jettent toujours en avant et dépassent 
la raison et le but. Les prêtres catholiques con- 
naissent bien ces exaltations de dévotes qui, 
sous prétexte d'autel à soigner, de fleurs à re- 
nouveler, s'immiscent dans les affaires de sa- 
' cristie et qu'il faut calmer tout le temps. Mais 
les pasteurs n'avaient pas les mêmes moyens 
d'autorité... Que voulez-vous faire dans une reli- 
gion de critique, de libre examen, une religion 
sans discipline, oii tout le monde entre comme 
au moulin, croit ce qu'il veut, peut même jouer 
au prêtre si cela l'amuse?... 

« Aussi, voyez quel gâchis de sectes, de 
croyances I... » 

Il s'animait, car il en avait gros dans le cœur 
contre Luther et Calvin, et fier de montrer son 
érudition sur un sujet qu'il avait tout spéciale- 
ment étudié pendant les loisirs que lui laissait sa 
cure, il énumérait les sectes innombrables qui. 



w< 



248 l'évângéliste 



en dehors de la grande scission entre libéraux 
et orthodoxes, divisent la Réforme : 

t Faites le compte, disait-il en levant l'un 
après l'autre ses gros doigts où les rames et 
rëpervier avaient mis des calus... Vous avez les 
Irvingiens qui veulent le retour aux premièi*es 
idées du siècle apostolique, les Sabattistes de- 
mandant le Sabbat comme les Juifs, les Péagers 
dont toute la dévotion consiste à se frapper la 
poitrine à grands coups de poing, les Derbystes 
rebelles à toute organisation ecclésiastique, n'ac- 
ceptant aucun intermédiaire entre leur orgueil 
et Dieu, les Méthodistes, les Wesleyens, les 
Mcrmons, les Anabaptistes, les Hurleurs^ les 
Trembleurs. . . Quoi encore ? . . . » 

La pauvre femme écoutait, ahurie, cette no- 
menclature théologique, et comme si tous ces 
cultes dressaient autant de barrières entre elle 
et sa fille, elle mit la main sur ses yeux, et 
murmura : c Mon enfant! . . • mon enfant ! . . . » 
d'un accent si navré que le prêtre touché au 
cœur sortit de sa réserve : 

c Mais enfin, madame, il y a des lois... Il faut 
aller à Gorbeil... déposer votre plainte au par- 
quet... Je sais bien que vous avez à faire à rude 



l*évanoëliste 249 



partie et qu'il y a quelques années, dans des 
circonstances presque semblables, l'enquête 
commencée... Mais c'était sous le Seize-Mai; et 
vous serez sans doute plus heureuse sous un 
régime sincèrement républicain. » 

n souligna ces derniers mots d'une malice qui 
remit en place ses traits poupins. 

c C'est loin, Gorbeil ?» demanda la mère, brus- 
quement 

Non, Gorbeil n'était pas loin. Elle n'avait qu*à 
suivre la berge jusqu'à Juvisy, où elle trouverait 
le train qui la mènerait en vingt minutes. 

La voilà sur l'étroit chemin, allant du côté de 
Juvisy dont elle aurait pu distinguer à distance 
les maisons blanches groupées au tournant que 
fait la Seine à cet endroit, si la brume encore 
épaissie n'eût empêché de rien voir à cinquante 
pas. 

La rivière, alourdie sous cette brume, sem- 
blait figée entre les formes d'arbres indistinctes 
qui la bordaient. De loin en loin, un bachot im- 
mobile avec une silhouette de pêcheur toute 
droite, la gaule en main. Et un silence planant, 
une attente, une angoisse de Tair qui gagnait 



• % 



250 l'éva5Gélistb 



la mère déjà si faible, n*ayaiit rien mangé depuis 
la veille, brisée, détrempée par les larmes, aussi 
molle que le chemin peu fréquenté, herbeux et 
limoneux, où elle glissait à chaque pas. 

Sa pensée la fatiguait encore à courir devant 
elle, faisant dix fois la route comme un enfant 
indocile. Déjà elle se figurait son entrée chez ce 
procureur, ce qu'il dirait, ce qu'elle répondrait. 
Quand tout à coup, de se voir seule, pataugeant 
dans cette houe déserte, allant chercher des 
gendarmes pour qu'ils lui ramènent de force son 
enfant, elle fut anéantie d'un découragement 
immense... A quoi bon les juges, les soldats, 
puisque sa fllle ne l'aimait plus?... Elle se répé- 
tait mot pour mot Thorrible lettre tant relue de- 
puis le matin... Dieu m'appelle^ Je vais à lui,., 
ta fille toute dévouée.,. 

Lina !... sa toute dévouée!... Non, il y a de ces 
choses... Alors en même temps que l'ingratitude 
d'Ëline, tout ce qu'elle avait fait pour elle lui 
remontait au cœur... Tant veillé, tant trimé, 
pour que rien ne lui manquât, qu'elle fût instruite, 
élevée comme une vraie demoiselle... Porter 
soi-même des loques et des pièces pour faire à 
l'enfant un trousseau de pension tout neuf... Et 



l'évangbliste 251 



quand au bout de tant de privations et de peines, 
la voilà grandie, et belle et savante... Ahl si 
chandille.,, « Dieu m'appelle, je vais à lui! » 

Ses jambes fléchissaient. Il lui fallut s'arrêter 
Eur un tas de pierres rougeâtres, des pierres de 
carrière dé|)arquées là pour quelque construction 
parmi des orties et de ces grandes plantes qui 
gardent Teau de pluie dans leurs calices verts 
comme dans des coupes de poison. Elle posa 
ses pieds tout mouillés sur la planche d'abor- 
dage^ dont l'extrémité trempait encore dans la 
rivière, offrant une pente bien lisse, bien enga- 
geante à sa lassitude et à son désespoir. Mais 
elle n'y songea pas un instant, toute à une idée, 
une idée terrible, qui Tenvahissait... 

Et si cette femme avait dit vrai, si c'était vrai- 
ment Dieu qui lui eût pris sa fille, qui eût fait ce 
coup de voleur !... Car enfin cette Jeanne Au- 
theman n'était pas magicienne, et pour affoler 
ainsi de grandes filles de vingt ans, il fallait 
quelque chose de surnaturel. Des bouts de phrase 
entendus au prêche, des mots de livres saints 
prenaient tout à coup dans son cerveau troublé 
l'accent de feu des menaces bibliques... N^ aimez 
point.,. Celui qui quittera son père et sa mûre. • 



252 l'évanoéliste 



Mais alors, contre Dieu rien ne pouvait préva- 
loir... Qu'allaii-elle chercher à Gorbeil?... la 
Justice?... Contre Dieu!... 

Écrasée sur son tas de pierres, regardant sans 
bouger la Seine huileuse et lourde étoilée çà et 
là de larges éclaboussures, eiie n'existait plus 
que par le bouillonnement de toutes ces idées 
qui faisaient dans sa pauvre tête comme un 
grondement sourd de chaudière déversée... La 
pluie maintenant, une pluie fine, pénétrante, 
brouillant le ciel et Teau entre ses mailles ser- 
rées... Elle voulut se lever, se remettre en route; 
mais tout tournait, la rivière, les arbres, et elle 
saf/aissa dans Therbe molle et boueuse, les yeux 
fermés, les bras inertes. 



à 



XII 



ROMAIN ET 8YLVARIRE 



Et toujours ce grondement de chaudière, mais 
rapproché, grandi, tout près d'elle. Pourtant sa 
tète est dégagée et ses oreilles ne tintent plus. 
Elle ouvre les yeux, s'étonne de ne plus voir la 
berge ni le tas de pierres. Qu'est-ce que c'es* 
que ce grand ht dans lequel elle est couchée, el 
cette chambre oii le jour filtre entre des ri^leaux 
jaunes, oii des reflets ondulent sur le plaf^^nd et 
sur les murs comme dans les maisons riveraines? 
M"* Ebsen a déjà vu ce tapis à fleurs roses, ce 
naïf étalage de chromos de magasins, mai^ ce 
qui achève de Torienter, ce sont ces coups de sif- 
flet sous la fenêtre, ces cris « Ohé! Romain... ji 

15 



254 l'évangéliste 



dominant la rumeur du flot en écume au long des 
vannes, et là bas, dans Tembrasure de la porte, 
une petite blondine en sarrau de paysanne, qui 
la regarde et tout à coup se sauve en appelant 
avec la voix de Fanny : 
c Sylvanire, elle est réveillée.... * 
Et les voilà toutes deux, Sylvanire et Fanny, 
installées à son chevet ; et cela ranime la pauvre 
mère, cette loyale figure en face d'elle, ces che- 
veux d'enfant en soie chaude contre sa joue. 
Mais, mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a donc? Gom- 
ment est-elle ici?... Sylvanire n'en sait guère 
plus qu'elle là dessus. Hier, en rentrant du ca- 
téchisme, Maurice a trouvé M"^* Ebsen comme 
morte sur le chemin de halage. c Un coup de 
sang... qu*a dit le médecin d'Âblon; même 
qu'il a dû la saigner deux fois, et de la manière 
que le sang giglait, il a vu tout de suite qu'il 
n*en serait que Qa. » Malgré tout, Sylvanire a té- 
légraphié bien vite à M"*Eline... C'est commode 
au barrage, on a le télégraphe dans la maison. 

La femme de Romain s'arrête interdite en 
voyant M"^* Ebsen qui sanglote et se cache dans 
les oreillers, plus blanche que leur toile. Le nom 
d'Eline a réveillé son désespoir, tout à coup re- 



l'bvangbliste 255 



dressé et fort, après le court sommeil du cerveau 
malade,., c Plus d'Eline... partie... M"" Authe- 
man... » Dans ces cris entrecoupés Sylvanire 
débrouille la catastrophe et ne s*en étonne pas. 
La dame de Port-Sauveur a déjà fait de ces 
mauvais coupsL; elle a détourné cette enfant 
comme celle aux DamouT; celle aux Gelinot, c en 
y donnant de la boisson, bédame ! 

« 

— De la boisson?... vous pensez 7 > dit la mère 
ne demandant qu'à croire cette légende qui laisse 
aux Autheman toute la responsabilité de leur 
crime* 

c Ben sur qu'elle y en a donné... sans ça, 
comment voulez-vous?... Mais ça ne fait rien, 
allez, madame Ebsen, les beaux jours revien- 
dront. On vous la rendra^ votre demoiselle... 
Seulement, ce n'est pas ici qu'il faut vous adres- 
ser : autant dire des rois, ces Autheman, dans 
le pays...Il faut voir à Paris^ remuer du monde. 
Monsieur connaît des ministres, il leur parlera... 
Vous ne serez pas longue à ravoir votre bien... » 

Ce regard droit, cette cordialité naïve et ro- 
buste... C'est comme une transfusion de courage 
et d'espoir aux veines ouvertes de la mère. Elle 
pense à leurs amis, puissants et riches, aux 



256 L'ÉVJtNOÉLISTB 



d'Arlot, à la baronne. Elle ira partout ; ce sera 
un soulèvement contre cette méchante femme. 
Sans les efforts de Sylvanire, elle se lèverait et 
partirait à l'instant. Mais on a ordonné quelques 
jours de repos, sous peine d'une rechute. Allons ! 
C'est pour son enfant, il faut être, raisonnable. 

Que la convalescence lui sembla longue, et 
cruelles les heures d'attente dans la chambre de 
l'écluse, à mesurer le temps aux passages régu- 
liers de la chaîne, à compter les chalands, les 
trains de bois s'en allant au fll de l'eau, d'une 
marche endormie, leur pilote en bonnet de coton, 
courbé sur sa longue rame. Le soir, une flamme 
louge s'allumait à l'avant des radeaux, doublée 
par le reflet. Elle regardait cette flamme s' éteindre 
dans la brume, voyageait avec elle, songeait : 
« Maintenant, ils sont à Ablon... Au port à l'An- 
glais. . . à Paris. . . » Dans l'activité dévorante de sa 
pensée, cette eau, ces gens, ces bateaux défilant 
avec une lenteur uniforme l'exaspéraient comme 
une raillerie, et elle réglait sa convalescence 
par étapes : tant de jours de lit, tant de fauteuil, 
quelques pas dans la maison pour se donner des 
jambes, puis en route ! C'était la fièvre du ré- 
clusionnaire qui voit venir la fin de sa peine. 



L ÉVANOÉLISTE 257 



Pourtant on la choyait à l'écluse. Romain qui 
crevait de joie d'avoir sa femme à lui, pour lui, 
d'être ensemble, se privait de chanter et de rire 
par égard pour la pauvre mère ; et lorsqu'il ve- 
nait doucement poser sur la commode un- de ces 
grands bouquets de roseaux, d'iris, de panaches 
d*eau comme lui seul savait les faire, il se pré- 
parait avant d'entrer dans cette chambre en deuil, 
essayait de penser à des choses tristes : Une sup- 
position que Sylvanire serait malade ou que 
Monsieur la rappellerait avec les enfants... Mais, 
son geste contenu, ses petits yeux hypocrite- 
ment baissés, le «cré cochon, madame Ebsen » 
qu'il bredouillait sans conviction, irritaient et 
gênaient Sylvanire qui le renvoyait bien vite 
évaporer dehors, à l'air vif du barrage, l'ivresse 
de son bonheur égoïste comme tous les grands 
bonheurs. 

C'est avec la petite Fanny que la mère se plai- 
sait le mieux ; elle l'installait à un petit ouvrage 
à côté d'elle et lui parlait d'Eline tout le jour : 
€ N'est-ce pas que tu l'aimais bien?... N'est-ce 
pas que tu la voulais pour maman !... » £t dans 
le duvet de ces joues fraîches elle retrouvait un 
peu des caresses de sa fille, la trace de sa main 



258 L'ÉVÀlVaÉLISTE 



douce £ur ces cheveux fias. D*autres fois, en 
voyant la transformation de l'enfant, le gros 
fichu qui Fengonçait, son petit bonnet, ses sa- 
bots, ses menottes rougies et glacées comme des 
pommes d'automne, elle sentait la tristesse qui 
nous vient en présence d'une dégradation mo- 
rale ou physique. 

Chez Maurice, cela s'accentuait encore. Du 
futur aspirant que l'on produisait brillamment 
dans les salons de la sous-préfecture, il ne 
restait qu'une casquette en loques sur un gros 
garçon de campagne, balourd et vermeil. Il se 
destinait toujours à Navale; mais, pour le mo- 
ment, débarrassé des études par l'approche de 
la première communion, il menait en dehors du 
catéchisme une délicieuse existence de flâneur 
du bord de l'eau, troublée seulement par les 
chasses que lui donnait le jeune Nicolas de Port- 
Sauveur, à chaque sortie du presbytère... Oh ! ce 
Nicolas... Il en rêvait la nuit, le malheureux en- 
fant, et le jour, en faisait des récits terribles à 
sa petite sœur qui s'indignait de le voir si capon, 
lui un futur officier. 

f Tu verrais, si c'était moi !... » 

A l'écluse^ tout le monde en parlait de ces 



l'évangeliste 259 



chasses effroyables d'où Maurice, revenait hale- 
tant, pâli, défait. 

c Gare un de ces jours, si j& m'en mêle!... » 
disait Sylvanire; mais heureusement pour le 
jeune Nicolas, des occupations nombreuses la 
retenaient à la maison. D'abord le télégraphe, 
dont Romain lui enseignait la manœuvre, puis 
la cuisine, le linge de son mari et des enfants à 
surveiller, et aussi celui de Baraquin; car le re- 
négat faisait partie du ménage, couchait là, man- 
geait avec eux, ce qui les gênait beaucoup pour 
parler du château et d'Eline, à table et à la veil- 
lée. Non pas que Baraquin fût un mauvais 
homme; mais avec une goutte de < blanche > on 
lui aurait fait vendre ses amis, sa peau, son âme, 
aussi aisément qu'une redingote de communion. 
C'est pourquoi Sylvanire se méfiait de lui et at- 
tendait qu'il fût dehors, pour dire son idée. 

L'idée de Sylvanire, c'est que M"* n'avait 
pas quitté le château; et tous les jours elle 
envoyait Romain faire le guet dans son ba- 
teau devant la grille, tandis qu'elle-même 
s'informait près des fournisseurs, à la boucherie 
Evangélique : Meurs ici pour vivre la, ou chez 
l'épicier : affectionnez- vous aux choses qui sont 



960 L*ÉVANGBIJSTE 



EN HAUT. Nulle part la jolie demoiselle n'avait 
paru; niais tout de même on savait bien de qui 
elîe voulait parler. Quant à se charger d'une lettre 
ou de n'importe quelle commission, autant leur 
demander leur opinion politique et pour qui ils 
voteraient aux prochaines élections. Des mots 
en Tair, des clignements d'yeux, des rires qui 
faisaient le malin ou la bète. 

Un soir, la mèra Damour entra un moment 
chez réclusier. Et cette paysanne à figure si- 
nistre dans son deuil découragé, l'espèce de 
résignation abrutie et sauvage avec laquelle elle 
parlait de son malheur, remplirent M"* Ebsen 
d'épouvante. 

« Tout ce que vous ferez ou ren, voyez-vous... 
répétait l'hôtesse de VAffameur, la voix morne, 
les mains à plat sur les genoux... Moi, les Au- 
Iheman m'ont tué ma fille, ils m'ont enfermé mon 
homme chez les fous... Mais j'ai ren pu... Comme 
j'y ai dit à ce juge, même qu'y me voulait retenir 
en prison à cause de ça, c'est du monde trop 
riche, y a pas de justice pour ces personnes-là ! » 

Romain avait beau lui répéter que ce n'était 
pns la même chose, que M"»* Ebsen emploierait 
des amis très puissants, des ministres, des com- 



l'êvangéliste 261 



missaires de police, la mère Damour restait iné- 
branlable. « Ren à faire... Du monde trop 
riche... » Aussi ne la laissa-t-on plus entrer. 
M"*® Ebsen allait mieux d'ailleurs, se levait, fai- 
sait quelques pas sur la berge, et partait au bout 
de la huitaine, dévorée du désir de commencer 
ses démarches. 

Sylvanire ne se trompait pas. Eline était en 
surveillance à la Retraite, où M™« Aulheman 
la préparait à sa mission, isolée de toute in- 
fluence et du danger des liens terrestres. On ne 
là laissait jamais seule, inoccupée un instant. 
Après la théologie de J.-B, Grouzat et les confé- 
rences de Jeanne, venaient les chants religieux, 
méditations, prières en commun et à haute voix ; 
entre temps, quelques promenades au bras 
d'Anne de Beuil ou de Chalmette dont la parole 
ardente Texaltait. 

Le plus souvent on se promenait sous la 
vérandah, à cause des pluies d'automne qui bai- 
gnaient les feuillages rouilles, déjà plus clairs, 
et faisaient s'envelopper de leurs grands water- 
proofs de voyage les cinq ou six ouvrières de 
la Retraite dont les silhouettes empaquetées et 



262 l'évànoéliste 



noires mêlaient une tristesse, un reflet de mi- 
sère de ville à la mélancolie des bois. Mais les 
bonnes heures pour la néophyte, c'était au rez- 
de-chaussée du chalet, dans la salle de prière, 
que l'avancée du balcon laissait à demi obscure. 
Là, bercée au refrain monotone des cantiques, 
elle s'abandonnait dans un délicieux hypnotisme 
qui peu à peu ébranlait sa tête faible, jusqu'à 
Tinconscience d'un léger vertige. 

On se préparait à la prière par une méditation 
à genoux, le front contre la muraille, une absorp- 
tion de tout l'être immobiUsant ces corps de 
femmes dans des poses différentes, élancées, 
affaissées, tordues par l'effort de la volonté, ou 
bien jetées à Tabandon, à donner l'illusion qu'il 
n'y avait plus rien sous ces vêtements sans 
formes. Tout à coup celle qui se sentait prête, 
inspirée, venait se mettre devant la table, et 
debout, tendue et vibrante, improvisait la prière 
à haute voix. Moins des phrases que des cris, 
des élans, des invocations toujours les mêmes : 
c Jésus, Jésus, mon Sauveur, mon doux et bien 
aimé Jésus!... Gloire, gloire!... secours, pitié 
pour mon aine ! » Mais il y avait dans ces im- 
provisations une ardeur, une spontanéité d'ef- 



l'évangéliste 268 



fusion qui manque aux oraisons apprises, et les 
mots s'y transfiguraient comme en rêve, splen- 
dides, trempés de matière lumineuse. 

A ces moments-là, Eline oubliait toutes ses 
misères etjrhorrible arrachement des affections 
rompues. Perdue en Dieu, anéantie dans un 
amour immense au-dessus de tous les amours, 
un frisson passionné changeait sa voix, la faisait 
plus prenante et plus forte. Ses traits enfantins, 
sa douceur de blonde s'exaltaient en parlant, 
cernés d'ombres voluptueuses, et ses larmes, 
des larmes à flot, emportant la rose fleur de sa 
carnation délicate, lui semblaient le vrai bap- 
tême régénérant, Tonde salutaire sur le limon du 
péché. 

Les autres ouvrières^ paysannes affinées par 
la névrose, éprouvaient le même ravissement de 
leur prière improvisée ; mais le « raptus » exta- 
tique ne les embellissait pas toutes comme Eline. 
La petite bossue devenait terrible, les yeux ha- 
gards et fixes, son corps difforme secoué de 
tremblements spasmodiques, et sa grande bouche 
appelant Jésus dans une grimace hurlante et 
gémissante. Celle-là était une véritable convul- 
sionnaire, car l'hystérie ne distingue pas entre 



264 T/ÉVANaKLISTt: 



les cultes, les historiens des Revivais et des 
camps- meeting s d'Angleterre et d'Amérique sont 
là pour en téjnoigner. Dans ces revivais, sortes 
d'assemblées religieuses et prédicantes, un peu 
comme nos « Jubilés » et ce qu'en Suisse on 
appelle des « Réveils, » les attaques convulsives 
ne sont pas rares. « A Bristol, pendant les ser- 
mons de Wesley, des femmes se renversaient 
comme foudroyées, frappées au cœur par la 
parole du pasteur. On les voyait joncher le sol 
pêle-:nèle, insensibles et semblables à des ca- 
davres *. » 

El cette visite à une église presbytérienne de 
Ciacinnali ^ : 

« De cet amas confus de créatures humaines 
étalées sur les dalles sortaient des hoquets hys- 
tériques, des sanglots, de sourds gémissements, 
cris inarticulés, aigus, rapides... Une très jolie 
fille agenouillée devant nous dans Tattitude de la 
Madeleine do Canova, après avoir débité une 
quantité incroyable de jargon méthodiste, fondit 
en larmes et s'écria : Anathème ! Anathème sur 

1. Histoire des Revivais chrétiens par le Z)' Joîin 
Chapmaa, Londres 18G0. 

2. Mi stress Troloppe, Mœurs Américaines. 



l'évangélistr 265 



les apostats !... Écoute, écoute, ô Jésus... Lors- 
que j'avais quinze ans, ma mère mourut et 
j'apostasiai. Réunis-moi à ma mère, ô Jésus, 
car je suis bien fatiguée. John Mitchell ! 
John Mitchell ! > 

C'est la maladie du revival, comme on dit en 
Irlande. Toutes les ouvrières de Port-Sauveur 
en étaient atteintes, Ëline Ëbsen plus dangereu- 
sement que les autres, par une disposition ner- 
veuse naturelle qu'avaient surexcitée la mort de 
sa grand' mère et les manœuvres de Jeanne Au- 
theman. Maladie véritable avec des accès, des 
intermittences. Rentrée le soir dans la solitude 
de sa petite chambre, l'enfant sentait son cœur 
battre normalement, flliatement. Elle avait beau 
se répéter que le salut de sa mère commandait 
cette séparation, qu'il fallait ce temps d'épreuve 
pour la rapprocher de Jésus, elle avait beau 
appeler à Taide tous les versets de l'écriture ; le 
souvenir des jours paisibles dans l'affection 
naturelle la prenait toute et l'empêchait de prier. 
Oh! les heures sans foi, sans effusion, martyre 
des bons prêtres, l'heure o\x les mots tombent 
gelés des lèvres sèches et dures, oii sainte Thé- 
rèse se lamente au pied du crucifix et cherchant 



266 / L*ÉVANGÉLISTE 



rémotion du divin sacrifice compte froidement 
les plaies gui vermillonnent Tivoire... C'est alors 
que M""* Ebsen apparaissait à sa fille et lui ten- 
dait les bras en pleurant : 

«Reviens, reviens, soyons heureuses.,. Qu'est- 
ce que je t'ai fait?.,, i» 

Avec cette perception tourmentée des choses, 
que donnent la nuit et le lit, Eline voyait sa 
mère, l'entendait, et l'appelait à son tour, lui par- 
lait en sanglotant, jusqu'à ce que lasse de cette 
lutte horrible elle allongeât la main à tâtons sur 
le verre qu'Anne de Beuil lui préparait tous les 
soirs, et qu'elle s'endormît enfin d'un sommeil 
dont elle sortait au matin, sans pensée, sans 
volonté, n'ayant même plus de larmes. Ces 
jours-là, elle ne quittait pas sa cellule, et derrière 
la buée qui se formait aux petites vitres du chalet 
elle regardait passer entre les arbres les longs 
waterproofs de VŒuvre, agités de gestes exta- 
tiques, d'arrêts songeurs comme on en voit dans 
les préaux de la Salpê trière. Les feuilles tour- 
billonnaient sous le ciel morne ; des nuages, tou- 
jours renouvelés au même point de l'horizon, 
s'accumulaient, se dispersaient, s'éclievelaient en 
pluie fine. Elle en suivait un des yeux, dans ses 



.MUMM^ 9y 



LBVANGÉLISTE ' 267 



transformations d'ombre et de lumière, le même 
peut-être que sa mère regardait, tout près de là, 
de son fauteuil de convalescente ; et quelquefois^ 
par cette commotion magnétique à distance, cet 
échange de pensée et d'humaine atmosphère si 
puissant entre ceux qui s'aiment, Eline avait 
comme un pressentiment de ce voisinage. 

.Un matin, M"' Autheman la trouva tout en 
larmes. 

« Qu'y a-t-il encore?... demanda-t-elle dure- 
ment. 

— Ma mère est malade tout près d'ici... 
-:- Qui vous l'a dit ? 

— Je le sens. » 

Dans la journée on apprit en effet la présence 
de M"*® Ëbsen à Téciuse. La présidente supposa 
une indiscrétion de domestique, personne n'étant 
moins crédule aux sentiments de commotion fine 
que ces croyantes orthodoxes. C'était fini de son 
influence, si la mère et la fille se rencontraient. 

« Il faut partir, Ebsen... Êtes-vous prête? 

— Je suis prête... » dit la pauvre Ebsen, en 
tâchant d'affermir sa voix. Son petit trousseau 
d'ouvrière fut vite terminé, moins compliqué 
certes et moins soigné que celui pour lequel la 



268 L EVAN6EUSTE 



mère avait remué ses vieilles dentelles et ses 
meilleurs souvenirs; un trousseau de gouver- 
nante pauvre, où pesaient surtout des paqueir^ 
de bibles et d'heures du matin sentant Tim- 
primerie fraîche... La voiture attelée, Anne 
de Beuil y monta, tandis qu'Ebsen embrassait 
M"* Autheman, puis toutes ses compagnes, 
etM"®Hammer, et J.-B. Crouzat, sa vraie fa- 
mille enfin, la seule permise à Touvrière de Port- 
Sauveur. 

Maintenant, va, mon enfant, et travaille dans 
ma vigne. 

La voiture tourna contre le mur du parc, len- 
tement, à cause de la ruelle étroite et montante. 
Une fillette qui descendait, un panier à la main, 
se rangea pour la laisser passer, et regardant à 
l'intérieur reconnut Eline et poussa un grand 
cri : c Maman!... > Un cri plus doux, fini en 
plainte, lui répondit; mais tout de suite le cheval 
fouetté s'enlevait, et partait à fond. Fanny, sans 
lâcher son panier, se mit à courir de toute la 
force de ses petites jambes, haletant toujours : 
c Maman... maman... » Mais elle ne pouvait pas 
suivre, alourdie de ses gros vêtements, des sa- 



l'évangbliste 269 



bots qui déformaient ses petits pieds, et dans un 
dernier élan désespéré, elle tomba, s'aplatit ru- 
dement. Quand elle se releva, meurtrie, les 
mains et les cheveux salis de boue, mais sans une 
larme, et serrant toujours son petit panier, la 
voiture avait grimpé la côte. L'enfant la regarda 
filer une minute, immobile et grave, avec le pli 
de son front qui cherchait; et tout à coup, 
prise d'épouvante comme si elle avait compris, 
deviné quelque chose de terrible, elle se sauva 
vers récluse à toutes jambes* 



XIU 



TROP RICHES 



r 

Le rez-de-chaussée de Thôtel Gerspach, rue 
Murîllo. Toute la livrée à Tantichambre, gantée, 
debout, alignée au port d'armes. Le suisse à sa 
table, enflé et rogue, répondant pour la vingtième 
fois : 

c Madame la baronne ne reçoit pas. 

— C'est son jour cependant. » 

Son jour en effet, mais un malaise subit... Et 
à ce mot de malaise un frisson gai passait sur 
tous ces larges mentons bleus et rasés. C'était 
la fable de Tantichambre, cette maladie de peau 
qui revenait à chaque saison. 



l'évànoéliste 271 



« Elle y sera pour. moi... comtesse d'Arlot... 
Je n*ai qu*un mot à dire... » 

Il y eut des coups de timbre assourdis dans 
les tentures, un va et vient discret et stylé, 
et presque aussitôt, à Tétonnement de la vale- 
taille, Tordre d'introduire la visiteuse qui n'était 
pourtant pas de Tinlimité. Dans le salon du 
premier étage, oii M"* d*ArIot attendit quelques 
minutes, un grand feu doux brûlait sous une 
haute glace sans tain encadrant le parc Mon- 
ceau, ses pelouses anglaises, ses rocailles, le 
petit temple grelottant dans le ciel noir, au nu 
des arbres dépouillés ; paysage d'hiver parisien 
dont la tristesse rendait plus pénétrant Tintérieur 
fleuri, étincelant de laques, de cuivres, de cra- 
quelés, d'une quantité de bibelots et d'étoffes 
bigarrées comme une palette, des paravents bas 
près des fenêtres, des sièges qui se groupaient 
autour de la cheminée, espacés pour la cau- 
serie. 

Léonie, en regardant ce salon d'une parisienne 
à la mode, se rappelait le temps oii elle recevait, 
elle aussi, avec la coquetterie de son jour et de 
sa maison, avant Tabandon, le funeste c à quoi 
bon ? » découragé qui emportait sa vie : le mari 



27S L évANGÉLISTE 



au cercle ou à la Chambre, elle à l'église à 
toute heure et jamais de réception ni de visite. 
Il avait fallu un motif bien puissant pour l'amener 
chez Déborah, une ancienne amie do pension 
longtemps préférée malgré l'écart des mondes 
oii vivaient les deux jeunes femmes,mais qu'elle 
ne voyait plus depuis son renoncement à tout. 

c Si madame la comtesse veut prendre la 
peine... » 

Elle entra dans la demi-nuit d'une chambre 
aux tentures claires, aux rideaux tirés. 

c Par ici, dit une petite voix enfantine et pleu- 
rarde, venue d'un immense lit à estrade et à 
baldaquin... Il faut que ce soit toi, va ! » 

Et ses yeux faits àlobscurité distinguaient au 
milieu d'un attirail de miroirs à main, pencils, 
patte de lièvre, boites à poudre et à onguents, 
qui faisaient de la courtine en velours de Gênes 
un dessus de toilette d'actrice, l'infortunée 
Déborah étendue, dans l'éboùriffement roux de 
ses cheveux, son masque blafard de juive 
d'Orient tout miroité de pommade ainsi que ses 
mains, ses bras superbes sortis des épaulettes 
de dentelle. 

c Tu vois, c'est comme à la pension... En 



L EVÂNGELISTE 273 



voilà pour une semaine à n'aller nulle part, à ne 
voir personne, un tas d'horreurs sur la peau... 
C'est venu ce matin, subitement, juste mon 
jour... Et demain ma vente à l'ambassade pour 
les inondés de... de Chose... Et ma robe de chez 
Véroiist... Crois-tu que je suis malheureuse! » 

Des larmes coulaient sur Tonguent délayé de 
ses joues et laissaient voir les éraflures san- 
glantes de Tacné, assez insignifiant en somme, 
mais outrageant sa vanité de jolie mondaine en 
vedelte. Que n'avait-elle tenlé pour s'en débar- 
rasser! Louesche, Fougues, les boues de Saint- 
Amand. « Oui, cinq heures jusqu'au cou dans un 
marais de boue noire toute chaude, avec des 
filets d'eau qui filtrent là dedans, vous courent 
sur la peau comme des bâtes... Rien n'y a fait... 
C'est dans le sang, c'est d'héritage... L'or des 
Autheman, comme disait cette drogue de 
Clara... » 

Léonie reconnaissait la Déborah du pensionnat 
de Bourlon, la grande bonne fille au tout petit 
crâne sous sa toison fauve comme un grelot 
dans un chapeau de folie, aussi belle, aussi nulle 
et expansive que du temps de l'infirmerie. 

« Mais je suis là... je pleure, je me désole au 



274 L'ÉTAROiLISTE 



lieu de te demander de tes nouvelles... Si long- 
temps qu'on ne s'est vu I... Je te trouve coulée... 
Es-tu un peu plus heureuse? 

— Non... dit M** d'Arlot simplement. 

— Ton môme chagrin, toujours?... 

— Toujours. 

— Oh! je comprends ça, pauvre chérie... Si 
pareille chose m*était arrivée... je ne dis pas 
avec le baron, parce que le baron... Mais enfin 
quelqu'un que j'aurais aimé... Ohl Dieu... » Sa 
petite glace bien droite, elle effaçait du bout de 
la patte de lièvre la trace de ses larmes, c Heu- 
reusement, toi, tu as ta religion pour te con- 
soler... 

— Oui, ma religion... » dit la comtesse tou- 
jours de sa voix morne. 

c Est-ce vrai ce que Paule de Lostande ra- 
contait l'autre jour que ta belle-mère venait de 
te donner deux cent mille francs pour une fon- 
dation d'orphelinat ?. . . 

— Ma belle-mère est très bonne avec moi... » 
Elle ne disait pas que ces générosités vraiment 

royales, à l'aide des quelles la vieille marquise 
croyait effacer les torts de son fils, avivaient 
chaque fois le mal qu'elle voulait guérir. 



L'évANGéLISTE 275 



c Cette pauvre de Lostande!... Encore une 
qui n'est pas heureuse. .. reprit Déborah qui dans 
son désespoir aimait à remuer de la tristesse... 
Tu as su la mort de son mari, cette chute de 
cheval, aux grandes manœuvres?... Elle n*apu 
s'en consoler... seulement elle, pour oublier, elle 
a ses piqûres... oui, elle est devenue... Gom- 
ment dit-on?... Morphiomane... Toute une so- 
ciété comme ça... Quand elles se réunissent, 
chacune de ces dames apporte son petit étui 
d'argent, avec l'aiguille, le poison... et puis crac! 
sur le bras, dans la jambe... Ça n'endort pas ; 
mais on est bien... Malheureusement l'effet s'use 
chaque fois, et il faut augmenter la dose. 

— Gomme moi, mes prières... » murmura 
Léonie, et tout à coup avec une intonation dé- 
chirante : € Non, vois-tu, il n'y a que d'être 
aimée qui compte... Ah! si mon mari avait 
voulu... 

Elle s'arrêta, presque aussi stupéfaite que son 
amie de ce cri de détresse, de cet intime aveu 
qui l'obligeait à mettre, une minute, sa main de- 
vant ses yeux. 

c Ghère belle!... » fit Déborah d'un geste affec- 
tueux qu'immobilisa tout de suite l'enduit de ses 



276 l'kvangéltste 



bras nus; et rappelée à sa propre misère : « Ah! 
la vie n'est pas gaie... On ne voit que du mal- 
heur partout... tu sais ce qui arrive à noire pau- 
vre mère Ebsen?... > 

A ce nom d*Ebsen, Léonie secoua ses larmes 
brusquement : 

« C'est pour elle que je viens... » Elle s'ani- 
mait, c Imagine- t-on cela?... Ne pas même lui 
dire où est son enfant... Mais c'est un monstre, 
cette Jeanne Autheman. 

•— Elle n*a as changé depuis la pension. Te 
rappelles-tu sa jolie figure, son air recla, sa 
petite bible dans le tablier où nous mettions nos 
montres?... C'est qu'elle m'avait tourné la tête 
un moment. Je serais partie, en Afrique, avec 
elle... Non! me vois-tu missionnaire chez les 
nègres?... > 

Il était difficile ea effet de se la figurer ainsi, 
avec ses onguents, ses pencils qu'elle promenait 
lentement en caresse sur son cou de statue. 

« Mais enfin ton cousin Autheman que dit-il?... 
Comment laisse-t-il commettre de pareilles 
atrocités?... Elle vous déchire le cœur, cette 
pauvre mère, quand elle raconte... Tu ne l'as 
pas entendue?... U y a des détails inouïs... 



L EVANGELISTE 277 



Tiens! elle est en bas dans ma voiture... Elle 
n'osait pas monter, croyant que tu avais du 
monde; mais si tu veux... 

— Non, non, je l'en prie... fit Déborah épou- 
vantée... le baron m'a bien défendu de me mêler 
(le cette affaire... 

— Le baron?... Et pourquoi?... Moi qui jus- 
tement comptais sur toi, sur ton salon, ce Ghe- 
mineau qui est toujours chez vous. ' 

— Non, ma petite, je t'en supplie... Tu ne 
sais pas ce que c'est, dans la banque, d'avoir 
Autheman contre soi... On serait brisé comme 
verre... mais toi-même, ton mari... Le voilà dé- 
puté maintenant... Ça obtient tout ce que ça 
veut, un député de l'opposition. 

— Je ne peux rien demander à mon mari... » 
dit la comtesse en se levant. Déborah la retint 
seulement pour la forme ; car la faible créature, 
avait peur d'un débat où elle se sentait vaincue 
d'avance, et craignait surtout qu'on ne vît 
M"* Ebsen chez elle, dans sa cour. 

« Je regrette bien, je t'assure... pour toi, pour 
cette pauvre femme... tu reviendras me voir, 
dis?... Adieu, ma belle... Et ne pas pouvoir s'em- 
brasser. » 

16 



i^^^i^WWHp 



878 L'ÉvAneiLiSTB 



Elle retomba sur son lit, prise d'un nouvel 
accès de désespoir et resta là, dans son apparat 
de malade, l'émail de sa poitrine, de ses bras 
morts sortant des satins et des dentelles, sans 
larmes, sans gestes, tonte en plaintes inarticu- 
lées, comme mie grande poupée de jour de 

' En descendant Tescalier tendu d*un tapis clair 
à bordure de' peluche, Léonie d'Arlot songeait : 
< Si ceux-là ont penr, que diront les autres ? » 
L'affaire lui semblait bien plus compliquée que 
tout i l'heure. Sur le perron, pendant que sa 
vdture se rangeait, un nom lui vint à l'es- 
prit... Oui, c'était une idée. Au moins, là, on 
aurait toujours un bon conseil... Elle jeta une 
adresse au cocher et monta près de M"** Ebsen 
qui la guettait fiévreusement, comme si elle s'at- 
tendait à la voir revenir avec Eline. 
c Eh bien?... 

— Oh I vous savez, toujours la même cette 
Déborah, une grosse indolente... D'abord elle 
est en floraison et nous ferait perdre trop de 
temps... Nous allons chez Raverand. 

— Raferaad?...^ 

La danoise ne connaissait môme pas de nom 



l'évangéliste 279 



le plus savant, le plus subtil avocat de Paris, 
deux fois bâtonnier de l'ordre. 

c Un avocat!... On va donc plaider?... > 

Ses yeux s'arrondissaient de terreur. C'était 
si long, il fallait tant d'argent. Léonie la rassu- 
rait : c peut-être pas... on va voir... C'est un 
ami. » Un vieil ami de son père, à qui elle de- 
vait d'être restée avec le comte, l'honneur de 
la famille sauvegardé dans l'écroulement de leur 
bonheur. 

Rue Saint-Guillaume. Une antique maison 
épargnée par les démoUsseurs à ce coin du fau- 
bourg Saint-Germain, et gardant une tradition 
de vieille France dans le cintre de son portail à 
heurtoir, de sa large rampe de pierre. Raverand 
arrivait du Palais, et lit entrer la comtesse immé- 
diatement, sans passer par le salon où la clien- 
tèle attendait, aussi nombreuse et impatiente 
qu'à la consultation d'un médecin à la mode. 

« Qu'y a-t-il, chère enfant?... pas de mal- 
heur?... 

— Non... du moins/ pas à moi... Mais à quel- 
qu'un que j'aime bien... » 

Elle présenta M"»* Ebsen, que l'avocat inter- 
rogeait muettement, du noir de ses yeux aigus 



280 l'évangéliste 



et fouiileurs. La pauvre mère était très émue. 
Ce grand cabinet, ce silence, cette tête d'homme 
de loi sérieuse et fine sous la lampe... Ah ! mi- 
sère, tant d'histoires pour une chose si juste, si 
simple, ravoir sa fille qu'on lui avait prise. 

c Voyons Taffaire... > dit Raverand, et comme 
un peu de surdité restait à M*»* Ebsen de sa 
congestion, il répéta plus fort : c Voyons l'af- 
faire... » 

Elle commença son récit ; mais la colère, l'in- 
dignation l'étranglaient. Tous les mots voulaient 
sortir à la fois dans toutes les langues qu'elle 
savait, en danois, en allemand, d'une expression 
plus familière à son cœur ; et l'effort que lui 
coûtait son français, les « ch » du Nord sifflant 
malgré elle entre ses lèvres, faisaient plus inco- 
hérente et haletante encore cette invraisem- 
blable histoire qu'elle attaquait par tous les 
bouts... Sa petite Lina si cbandille... ch... ch... 
ch... Elle n'avait que ça au monde... Et grand' 
mère, la présidente, l'horloge électrique, les 
prières à trois sous, les boissons qu'on don- 
nait à sa petite... ch... ch... ch... vous com- 
prenez... 

c Pas trop!... i murmurait l'avocat. Léonie 



l'évangéliste 281 



voulait parler, il Tarrêta : « Voyons, madame... 
votre fille est partie de chez vous? 

— Non, non... pas partie... Ils me Font prise, 
volée... son cœur, toute mon enfant. 

— Comment cela?... Quand?... » 

Il lui tirait les renseignements un par un, se 
faisait réciter la terrible lettre gravée dans la 
mémoire de la mère, comme par un mordant 
indestructible... Ta ûlle toute dévouée, Eline 
Ebsen,.. 

« Et depuis son départ, avez-vous reçu d'au- 
tres lettres ? 

— Deux, monsieur... Une de Londres, la der- 
nière de Zurich... Mais elle n'est ni là, ni là... 

— Montrez-moi cette lettre de Zurich... » 
Elle sortit de sa poche son dé, ses lunettes, 

un portrait de sa fille qui ne la quittait plus, puis 
la lettre qu'elle dépliait de ses gros doigts trem- 
blants et passait à Tavocat. Il la lut à haute voix, 
lentement, pour en chercher la pensée intime ; 
car cette malheureuse femme commençait à l'in- 
téresser. 

« Ma obère mère, comme je tiens essentielle- 
ment à te donner de mes nouvelles, je ne veux 
pas tarder plus longtemps à (écrire. Mais j'ai 

16. 



r 



282 l'évanoélistb 

été profondément peinée dapprendre combien 
tu crains peu par tes détours et tes men» 
songes... » 

M'^^ Ëbsen sanglotait. 

t Combien tu crains peu daccuser injuste- 
ment des personnes qui ne nous ont fait que du 
bien. Tu me mets ainsi dans I impossibilité de 
te dire où le service de Dieu m* a envoyée et de 
V exprimer tout le respect de ta ûUe bien affec- 
tionnée en Jésus. — Eline Ebsen, 

Après un silence : c Névrose religieuse... dit 
Raverand d'une voix grave... C'est Bouchereau 
qui soigne çà... » 

Névrose, Bouchereau, des mots vides de sens 
pour la mère ; mais elle savait bien que sans les 
poisons qu'on lui faisait boire, jamais son enfant 
chérie ne lui aurait écrit une lettre pareille. Et 
surprenant le sourire incrédule de l'avocat, elle 
retourna ses poches encore une fois, lui tendit 
un papier tout chargé de formules chimiques, de 
noms d'alcaloïdes, byoxjmnine, atropine, stry- 
chninCj et portant le timbre d'une des premières 
pharmacies de Paris. Depuis le départ d'Ëline, 
elle avait trouvé dans ses tiroirs une boite de 
pilules et un petit flacon contenant à l'analyse 



l'évAnoAliste 283 



un extrait de belladone et une décoction de fèves 
de Saint-Ignace, stupéfiants et tétaniques, de 
quoi troubler le cerveau ou l'anéantir. 

« Diable!... fit Raverand... En 1880!... C'est 
vif... Quel âge a votre fille? • ajouta-t-il 
dressé dans son fauteuil, sa petite tête en avant 
flairant Taffaire, avec rallonge aplatie d'un furet 
à rentrée du terrier. 

« Vingt ans tout à Theure... » dit la mère 
d'un accent désespéré que ce mot splendide, 
cette fête, vingt ans, rendaient plus lamentable 
encore. Le vieux praticien pensa tout haut : 
c C'est une belle cause... » 

Léonie d*Arlot triomphait : 

« Et cette femme n'en est pas à son premier 
crime... Nous aurons d'autres victimes à mon- 
trer, d'autres mères plus malheureuses encore 
que celle-là... 

— Qui est-ce?... Le nom de la dame?...» 
demanda Raverand qui se montait. M"^* Ebsen 
ouvrit de grands yeux, stupéfaite qu'il ne devinât 
pas. Et Léonie : 

« Mais c'est madame Autbeman... » 

Le geste de l'avocat retomba découragé. 

« Ohl alors... » 



284 L EVANGELISTE 



Sa tenue d'ancien bâtonnier l'empêcha d'ache- 
ver sa phrase ; mais le fond de sa pensée était 
bien qu'il n'y avait rien à faire. Il s'agissait 
au contraire de détourner la pauvre femme d'un 
procès dangereux et inutile. Lés Autheman 
étaient trop forts, hors de toute atteinte, comme 
réputation, moralité, fortune. Il fallait ruser, 
patienter... D'abord, si l'on plaids^it, au cours 
de l'instance Eline serait majeure; et naturel- 
lement... 

« Il n'y a donc pas de justice ! » dit M™*Ebsen, 
retrouvant Tintonation désolée de la paysanne 
de Petit-Port, dont le deuil se dressait en face 
de son désespoir. Raverand, à qui l'on venait 
de passer une carte, s'était levé : 

« Peut-être par un mot du garde des sceaux, 
une enquête officieuse, pourrait- on savoir où 
est la jeune fille... Mais comment décider le 
ministre à une démarche aussi délicate ? ... à 
moins que. . . vous êtes étrangère, Danoise?. . . 
Voyez donc votre consul. > 

Puis tout bas à la comtesse, en les recondui- 
sant : 

« Après tout, son enfant n'est pas malheu- 
reuse. 



L*ÉVAN0ÉLI8TE 285 



— Non, mais elle. 

— Elle, c'est une mère... toutes les mères 
sont des martyres. • . i II changea de ton. c Et 
chez vous?. . . comment va votre mari ?... 

— Je n'en sais rien... 

— Toujours implacable ? 

— Oui... 

— Il se range pourtant... Le voilà homme 
politique... Son dernier discours à la Chambre... 

— Adieu, mon ami... » 

En voiture, la mère dit : « j'ai froid... » 
ses dents claquaient. « Vous me reconduisez, 
Léonie?..-. 

— Mais non... mais non... Nous allons d'abord 
chez ce consul... Où est-ce? 

— Faubourg Poissonnière... M. Desnos. » 
Desnos, grand fabricant de meubles, faisait 

venir ses bois de Norwège et du Danemark, et 
dans l'intérêt de son commerce avait recherché 
ce poste de consul. D'ailleurs, ignorant tout du 
pays qu'il représentait, les mœurs, la langue, et 
jusqu'à la position géographique. Les bureaux 
se trouvaient à droite d'une cour éclairée par les 
vitres d'un immense atelier tenant fout le fond 
et remplissant l'air d'un fracas de marteaux, de 



286 L'ÉVANOis^ISTE 



scies, de tours, que soutenait la basse vibrante 
d*une machine à vapeur. La même activité à 
Fintérieur, trahie seulement par le grincement 
des plumes, le défdacement des lourds folios de 
commerce, le crépitement du gaz au-dessus des 
fronts courbés. 

Ici comme chez Tavocat, le nom du comte 
d'Arlot abrégea Tattente; et Desnos reçut tout 
de suite ces dames dans son cabinet cossu et 
vaste, séparé de Tatelier de dessin par une porte 
vitrée qui laissait voir des rangées d'hommes 
en blouse assis ou debout, travaillant en si- 
lence. 

c Est-ce allumé là-haut? » demanda le fabri- 
cant, s*imaginant que ces dames venaient pour 
un mobilier. Quand il sut qu'on n'avait à faire 
qu'au consul, son sourire se figea, sa figure de 
parisien bon enfant devint sérieuse, c Pour le 
consulat, c'est de deux à quatre... Enfin puis- 
que vous voilà, mesdames... » Les mains croi- 
sées sur son gilet, confortable et rempli, de no- 
table conmierçant, il écoutait au bruit lointain 
de sa machine à vapeur qui faisait trembler le 
plancher et les vitres. 

Eh 1 bon Dieu, que lui racontaiton là ? Poison, 



L'éVANGÉLISTE 287 



détournement, mais c'est à l'Ambigu qu'il fallait 
porter ça. En plein Paris, avec un téléphone 
chez soi, des ateliers éclairés à la lampe Edison, 
comment croire à une aventure pareille ? Tout 
à coup au milieu du récit alterné que lui faisaient 
les deux femmes, carM"^* Ebsen était si troublée 
que la comtesse avait dû lui venir en aide, 
Desnos se leva, indigné. Il ne pouvait en enten- 
dre davantage. Autheman était son banquier,.. 
La maison la plus riche, la plus sûre; l'honora* 
bilitë la plus intacte... Jamais de telles infamies 
n'avaient pu se passer chez Autheman. c Croyez- 
moi, madame... il s'adressait tout le temps à la 
comtesse, comme si l'autre ne méritait pas qu'un 
notable s'occupât d'elle... Ne vous faites pas 
l'écho de calomnies semblables. L'honneur des 
Autheman, c'est l'honneur du commerce parisien 
tout entier. » 

n salua. Le temps est précieux dans les 
affaires, surtout vers la fin des journées et des 
semaines. Du reste, toujours à la disposition de 
M"' la contesse. Pour le consulat, de deux à 
quatre. Demander le secrétaire, M. Dahrelupe. 

Les ateliers grondaient dans la cour noire. 
Des camions, des voitures à bras roulaient leur- 



288 L*évAllOÉLISTE 

dément sur le pavé vibrant comme un tremplin, 
pendant que les deux femmes essayaient de 
regagner leur coupé. M"*' Ebsen parlait en ges- 
ticulant au milieu du vacarme : c Ehl bien, moi 
toute seule, puisque tout le monde a peur!... » 
Des ouvriers déchargeant des bois la bouscu- 
lèrent. Elle voulut s'écarter, frôla la roue d'un 
camion, et sourde, lourde, maladroite, effarée, 
poussait des petits cris d'enfant, quand Léonie 
vint la prendre par la main, songeant à ce que 
deviendrait la pauvre créature, si on la lais- 
sait se débattre toute seule dans son malheur 
Non, elle ne l'abandonnerait pas. On aurait 
cette enquête dont parlait Raverand ; dès le len- 
demain M. d*Arlot verrait le ministre... « Ohl 
vous êtes bonne, ma petite, » et dans la nuit de 
la voiture les larmes de la mère lui brûlaient ses 
gants. 

C'était un vrai sacrifice que Léonie d'Arlot 
faisait à sa vieille amie, de s^adresser pour elle 
à son mari, un étranger du même toit, à qui rien 
do Tintime de sa vie ne devait plus être connu. 
Elle y pensait en revenant de la rue du Yal-de- 
Grâce et se rappelait à mesure les détails sinis- 
tres de sa rancune, toujours saignante, comme si 



L*ÉVANOÉLISTE 289 



elle datait d'hier : cette petite mariée toute rose 
dans sa robe de visite, son rire ingénu, ses confi- 
dences tout bas comme à une grande sœur, puis 
c je vais voir mon oncle... » et comme ils tar- 
daient à revenir, elle, brusquement avertie d'un 
coup au cœur, surprenant Tadultère entre deux 
portes, ignoble et bas comme un voleur dont il 
avait les bégaiements, la sueur pâle, les mains 
interdites et tremblantes. 

Quelle existence son mari avait-il eue après 
cela? Quel effort tenté pour conquérir son par- 
don? Toujours au cercle ou chez les filles. Depuis 
six mois seulement, fatigué de sa maîtresse, une 
vieille actrice qui tenait un magasin de bibelots 
avenue de l'Opéra avec une arrière-boutique pour 
l'amour, il s'était jeté dans la politique, encore ua 
magasin de bibelots à dessous de saletés et de 
trahisons ; et maintenant voilà que son foyer le 
tentait, lui devenait nécessaire pour grouper ses 
amis, ses influences, et sans oser le demander, 
il aurait bien voulu que sa femme se remit i 
recevoir, à sortir, qu'on oubliât le passé... Nod« 
non, pas cela. Jamais. Séparés jusquà la 
mortl... 

Après ce serment de colère, elle s'interro- 

17 



"290 l'évangéliste 



geait, regardait son ennui, le vide navrant de 
ses journées que les offices religieux ne suf- 
fisaient plus à remplir, ni la course aux prêches 
célèbres, ni les longues stations désheurées 
sur les tapis de Sainte-Glotilde. Son enfant 
était là pour la garder d'une fkute ; mais ne pas 
faire le mal, est-ce assez dans la vie?... « Ah! 
Raverand a raison... Je suis implacable... » 

EUle rétait moins pourtant depuis quelques 
heures, comme si ces larmes de mère l'avaient 
attendrie, humanisée à leur chaleur vivante ; en 
tout cas le drame des Ëbsen l'agitait, la tirait 
de cette torpeur mystique où elle n'entrevoyait 
comme but et délivrance que la mort. 

c Monsieur le comte est au salon avec made- 
moiselle... 1 

Pour la' première fois depuis longtemps, le 
salon de l'hôtel était allumé, et devant le piano 
droit grand ouvert la petite fille, haut assise et 
surveillée par le profil moutonnier de sa vieille 
institutrice, jouait un morceau d'étude. M. le 
comte regardait les petits doigts de son enfant 
s'écarteler sur les toucnes, approuvait en me- 
sure, toute cette scène intime prise dans le 
cwde lumineux d'une grosse lampe à abat-jour. 



L ÉVANGBLISTE 291 



c Un peu de musique avant le dîner... i dit 
le mari saluant avec un demi-sourire qui fronça 
sa barbe blonde et courte, grise par places, et 
son grand nez de viveur que la tribune parle- 
mentaire allait tourner au bénisseur et au ma- 
jestueux. 

Elle, dans le trouble où la mettait ce semblant 
d'intérieur retrouvé, s'excusa d*ôtre en retard, 
commença des explications, et tout à coup : 

c J'ai quelque chose à vous demander, Henri. » 

Henri !... Des années qu'il n'avait entendu ce 
nom là ; car, avenue de TOpéra, M. le comte 
s'appelait Biquette. L'institutrice emmena l'en- 
fant ; et, tout en se dégantant, en dénouant son 
chapeau qu'emportait la femme de chambre, 
Léonie racontait ses démarches pour M""* Ëbsen, 
l'horrible peur que ce nom d'Autheman leur fai- 
sait à tous, le conseil de Raverand de s'adresser 
au garde des sceaux. Elle était debout devant la 
cheminée, svelte et charmante, dans l'animation 
de sa journée et les reflets roses de la flamme où 
elle chauffait l'un après l'autre ses pieds cambrés 
et minces ; mais ce qu'elle demandait, cette pa- 
role au ministre offrait bien des diflicultés en ce 
moment. On était en guerre, et pas pour rire. 



292 l'évaxgelistb 



Les décrets, la loi sur la Magistrature... Elle fit 
un paSy rapprocha ses jolis yeux d*or vert : c Je 
vous en prie... 
— Tout ce que vous voudrez, ma chère. > 
Il eut un élan pour l'étreindre, la mettre contre 
son cœur, quand par la porte violemment ou- 
verte une voix d'automate annonça que M"* la 
comtesse était servie. Henri d*Arlot prit le bras 
de sa femme; et passant dans la salle à manger 
d'où les épiait la petite mine intriguée de lenfant 
déjà à table, il crut sentir ce bras souple et rond 
s'appuyer et trembler un peu. 

Ce fut le seul résultat des démarches de 
M"*Ebsen. 



XIV 



DERNIÈRE LETTRE 



€ L'orgueil, il n'y a que l'orgueil de vivant 
chez cette femme... ni cœur ni entrailles... La 
peste anglicane atout dévoré... Aussi dure et 
gelée... Tiens! ce marbre... i 

Le vieux doyen, assis devant la cheminée, 
frappa violemment le manteau du foyer avec les 
pincettes, que Bonne sans rien dire lui retira des 
mains. Il ne s'en aperçut pas, tant il était animé, 
et continua le récit de sa visite à l'hôtel Authe- 
man : 

€ Je l'ai raisonnée, priée, menacée... Je n'ai 
rien obtenu que des phrases de sermon, la tié- 
deur delà foi, l'utilité des grands exemples... 



-_-J 



294 L'ÉVÂNGéLISTK 



C'est qu'elle parle bien, la mâtine... Trop de 
patois de Chanaan. . . Mais éloquente, convaincue... 
Je ne m'étonne pas qu'elle ait troublé cette pe- 
tite tête... Vois ce qu'elle a fait de Grouzat... Ah ! 
je lui ai dit tout ce que je pensais d'elle, par 
exemple ! » 

Il s'était levé, marchait à grands pas... 

c Enfin, qui ètes-vous, madame?... Au nom de 
quelle autorité parlez-vous?... Dieu?... Ce n'est 
pas Dieu qui vous mène... Je ne vois que vous 
dans vos actes, votre âme méchante et froide 
qui en veut je ne sais de quoi à la vie et semble 
avoir toujours quelque chose à venger. 

— Le mari était là?... demanda la petite vieille 
épouvantée... Et il ne disait rien?... 

— Pas un mot... Seulement son sourire de 
travers et cet œil qui vous brûle comme une len- 
tille au soleil... 

— Mais assieds-toi donc... Es-tu dans un 
état!... 1 

Debout derrière la chaise où se reposait 
enfin son grand homme, M"^ Aussandon lui 
essuyait le front, un front de pensée, large et 
plein, lui était son foulard de cou qu'il avait ' 
gardé en rentrant. 



L*ÉVANOÂUSTB 295 



€ Tu t'excites trop, voyons... 

— Gommeat veux-tu?... Un si grand malheur, 
une telle injustice... Il me fait pitié, ce pauvre 
Lorie. 

— Oh ! celui-là... » dit-elle avec le geste de sa 
rancune contre l'homme qu'on avait un moment 
préféré à son fis. 

c Mais la mère!... Cette mère qui ne peut 
pas même savoir oii est son enfant... Te vois-tu , 
toi, en face de cette femme et de son silence que 
la lâcheté des hommesautoriseî... Que ferais-tu? 

— Moi? Je lui mangerais la tête... » 

Ce fut dit, envoyé avec un si terrible coup de 
mâchoire en avant, que le doyen se mit à rire et 
encouragé par la colère de sa femme : 

c Oh ! mais, ils n'ont pas fini avec moi... Rien 
ne m'empêchera de parler, de les dénoncer à la 
conscience publique... Quand je devrais y perdre 
ma place... y^ 

Un mot malheureux, et qui tout à coup rappe- 
lait la ménagère au sérieux de la circonstance. 
Ah! non, minute. Du moment que sa place était 
en jeu... 

« Tu vas me faire le plaisir de rester tran - 
quille. • . tu m'entends , Albert ? 



296 l'évanoéliste 



— Bonne... Bonne... » supplia le pauvre 
Albert. Bonne ne voulait rien écouter. Encore 
on serait seuls, on risquerait la partie. Mais 
il y avait les garçons, Louis qui allait passer 
sous-chef, la perception de Frédéric, le major 
porté pour la croix... Puissants comme ils 
étaient , ces gens-là n'auraient qu'un signe à 
faire... 

€ Et mon devoir?... 1 murmura le doyen qui 
faiblissait. 

c Tu Tas fait, ton devoir, et au-delà... Crois- 
tu que les Autheman te pardonnent jamais tes 
duretés d'aujourd'hui... écoute... > 

Elle lui prit les mains et le raisonna. Est-ce 
qu'il serait content à son âge de courir encore 
les mariages, les enterrements?... Il disait tou- 
jours : en haut de la côte... en haut de la côte... 
Mais il devait bien se rappeler le mal qu'on avait 
eu à la monter. Et à soixante-quinze ans, dégrin- 
goler sur les genoux, çâ serait dur. 

t Bonne... » ' 

C'était la dernière résistance pour l'honneur ; 
car les raisonnements de sa femme venaient con- 
firmer ceux de ses collègues, tout-à-l'heure à la 
Faculté, pendant qu'il se promenaient autour du 



l'évanoéliste 297 



petit préau rectangulaire, moins triste et moins 
froid que l'implacable égoisme humain. Eh! oui, 
cette idée de remonter la cdte avec ses vieilles 
jambes Tépou van tait, surtout la perspective des 
scènes, des cyclones effroyables que lui vaudrait 
dans son intérieur le coup d'audace qu'il médi- 
tait après sa visite aux Autheman. Mais quelle 
défaite donner à la pauvre mère? Elle était venue 
à lui si confiante, n'ayant* d'autre appui que le 
sien dans la platitude universelle. Et voilà qu*il 
se dérobait comme les autres, obligé de fuir cette 
grande douleur ou de la leurrer de promesses 
vagues et menteuses : c Attendez... ce n'est 
qu'une crise... Dieu ne permettra pas... » Ah ! le 
brave doyen des hypocrites et des lâches. 

Dès ce jour, plus de repos ni d'heureux tra- 
vail en haut de la côte pour le vieil Aussandon. 
Le remords, ce gêneur sinistre, s'installait à sa 
table, le suivait partout, remontant avec lui le 
sordide faubourg Saint-Jacques, l'attendant au 
coin du boulevard Arago à la sortie de ses cours ; 
et même, le pasteur n'osait plus venir dans son 
jardin, quoique ce fût le temps des semailles 
nouvelles, par ce que là son remords prenait une 
forme visible, la figure pâle, les yeux rougis de 

n. 



208 L EVAlIGBUSTB 



la mère qui guettait à sa vitre ce que la religion 
pourrait bien faire pour celle à qui la religion 
avait tout pris. 

Elle s'aperçut vite que oelui^là aussi l'a- 
bandonnait et ne s'en étonna pas, tous ses amis 
agissant de même. La peur lui enlevait les uns \ 
la pitié les autres, parce qu'ils ne pouvaient rien 
pour elle et souffraient de son chagrin inu- 
tilement. Sans compter les sceptiques à qui cette 
aventure d'Anne Radcliffe paraissait improbable 
dans la lumière du Paris moderne et qui ho- 
chaient la tète, presque soupçonneux : c Qui sait 
ce que cache tout cela ? » 

Oui, Paris est lumineux, remué de progrès et 
d'idées généreuses, mais bien léger, bien en sur- 
face. Les aventures s'y précipitent sur une lame 
courte et brusque comme celle de la Méditerra- 
née, recouvrant la lame suivante de débris aussi- 
tôt submergés. Rien de profond, rien de durable, 
c Pauvre madame Ebsen I... Ah ! c'est afTreux... » 
Mais l'incendie des magasins de V Univers, la 
femme coupée en morceaux et retrouvée dans 
un numéro du Temps où elle tenait à l'aise^ le 
suicide des deux petites Gazarès avaient vite des 
droits plus récents à la compassion. La seule 



l'evangéliste 290 



maison où Ton eut continué à raccueîllir d'une 
bienveillance infatigable, mêlée à beaucoup de 
reconnaissance personnelle, Thôtel de la rue 
Vezelay se fermait subitement, le comte et la 
comtesse d'Ai*lot partant pour Nice ^vec leur 
enfant, après avoir obtenu la communication 
d'un rapport confidentiel sur l'enquête du par- 
quet de Gorbeil. 

A ce rapport encore plus vertement, plus spi- 
rituellement enlevé que celui sur l'afTaire Da- 
mour et donnant une description très détaillée 
du château, des écoles, de la retraite, étaient 
joints les noms des ouvrières — les euvérières^ 
comme disait le jeune Nicolas — domiciliées 
actuellement à Port- Sauveur. 

Sophie Cbalmette, Sô ans, née à La Rocbelh 

Marie Souchotte^ 20 ans^ Petit^PoFt. 

Bastienne Gelinoiy 18 a/25, Aibis^Mona. 

Louise Braun, 27 ans, Berne. 

Catherine Looth^ 32 a/25. États- Unis. 

Quant à EUne Ebsen elle voyageait pour 
V Œuvre en Suisse, en Allemagne, en Angle- 
terre sans résidence fixe, et correspondait avec 
sa mère très exactement. 

Depuis quelque temps, en effet, grâceau pae- 



soo 



leur Birk, M"« Ebsen pouvait écrire à sa fille, 
mais à lâlons, les adresses remplies â Port- 
Sauveur. D'abord furieuses et désespérées, mê- 
lées d'appels déchirants, d'iqjures, de menaces 
même contre les banquiers, les lettres de la mère 
se modifièrent vite sur le refus d'Eline de ré- 
pondre à ces outrages contre des amis respectés 
et dignes d'estime. Dès lors la plainte mater- 
DeUe se fit plus humble, plus timide, s'en tenant 
& des tableaux de son existence solitaire et dé- 
solée, qui ne parvenaient pas à attendrir le ton 
résolu et froid de la jeune Itlle, impersonnel 
comme son écriture figée désormais en une 
longue et régulière anglaise, sans pleins ni dé- 
liés : des nouvelles de sa santé, des phrases 
exaltées et vagues sur le service de Dieu, et tou- 
jours quelque invocatîun mystique, d'affectueux 
sentiments en Jésus remplaçant l'effusion, le bai- 
ser final. 

Rien de plus singulier que ce dialogue épisto- 
laire, ce contraste du jargon prédicant, métho- 
diste, avec l'accent des tendresses naturelles; 
la terre et le ciel communiquaient, mais à trop 
grande distance pour se comprendre, les fibres 
rompues et flottantes dans le vide^ La 



LÉVANGELISTE 30! 



mère écrivait : Mon enfant chérie, où es-tu f 
que fais'tu? moi, je pense à toi et je pleure,.. 
Hier c'était le jour des morts ; je suis allée là- 
bas et j'ai fait sur la tombe de grand mère un 
petit bouquet que je (envoie.,. 

L*enfant répondait : Je te remercie de ton soU" 
venir ; mais il m'est encore plus doux de possé- 
der un Sauveur vivant pour Téternité que ces 
fleurs misérables. C'est auprès de ce Dieu, 
cbère mère, que je désire ardemment que tu 
trouves le pardon, la pair et la consolation qu'il 
te veut si gratuitement dispenser.^. 

Et malgré tout, c'étaient, ces lettres déso- 
lantes et glacées, ce que la mère avait de meil- 
leur; elle n'essuyait ses larmes que pour les 
lire, et trouvait dans leur attente, dans le pre- 
mier espoir de Tenveloppe ouverte en tremblant, 
le courage de vivre encore, de résister aux ré- 
solutions suprêmes, aux coups de tête que le 
bon M. Birk redoutait tant pour sa c pauvre 
amie, » comme d'aller attendre la voiture de 
madame Autheman à sa porte, s'accrocher après, 
crier sous les roues : c Mon enfant?... oii est 
mon enfant ?... » ou bien de partir pour Londres, 
Bâle, Zurich, faire son enquête elle-même, ainsi 



802 L iVAKrOÉLISTS 



qu'on le lui avait conseillé au bureau des re- 
cherches. 

« Pauvre amie, pauvre amie... Mais vous n'y 
songez pas,.. » Ce serait la ruine, ces voyages, 
et dans une pareille incertitude ; plus dange- 
reux encore un coup de violence à Paris, qui 
l'exposerait à la prison ou quelque chose de pis. 
Birk ne disait pas quoi, mais le mystère de ses 
gros yeux et des pointes levées de sa barbe 
d'apôtre exprimait une épouvante communica- 
tive. Et lui prenant les mains entre ses mains 
lourdes et moites qui sentaient la pommade de 
ses longs cheveux dont il surveillait toujours les 
rouleaux, il l'apaisait, l'endormait :<k Laissez-moi 
faire... Je suis là, je n'y reste que pour vous... 
Fiez- vous à moi... votre enfant vous sera ren- 
due... » 

Gomme on se trompe sur les gens I Cet homme 
qui lui déplaisait tant, dont elle se méfiait, mise 
en garde par ses mines doucereuses, ses ma- 
nœuvres de chasseur de dot, celui-là seul ne 
l'abandonnait pas, venait la voir, se tenait au 
courant de sa vie, de ses démarches ; même il 
l'invitait à manger le Risengroed national, dans 
son coquet appartement de garçon, soigné, em- 



LEVATGEUSTE SUS 



belli des cadeaux de ses dévotes. Et chaque fois^ 
en la reconduisant : « Il faut vous distraire^ 
pauvre amie... » 

Mais le moyen de se distraire avec cette an- 
goisse obsédante, cette idée fixe que tout ravi- 
vait? Eline en partant n'avait emporté ni vête- 
ments, ni linge, la maison restait pleine d'elle ; 
et de l'armoire, du tiroir ouvert, le léger parfum 
dont elle avait rhaUitnde, la moindre fantaisie de 
toilette donnait à la mère une expression vivante 
de. son enfant. Il restait encore sur la table le 
long cahier vert dans lequel la jeune fille chaque 
soir inscrivait leur petite dépense en face des 
leçons à toucher. Ce cahier ordonné, soigné, aux 
pgnes de chiffres régulières, racontait l'enfant 
jour par jour, sa vie honnête et- courageuse, si 
serrée de travail, si occupée du bien être des 
autres... Un manteau pour Fanny... Prêté à 
Henriette... Le jour <ie.âainterÉlisabeth, la fête 
de M^* Elbsen, à côté de bouquets et surprise 
une ligne enfantine et tendre suivait en marge : 
J^aime ma chère maman. 

Un vrai livre de raison comme il s'en conser- 
vait autrefois dans les familles et que le vieux 
Montaigne trouvait c si plaisants h voir, très à 



304 l'évangéliste 



propos pour nous ôter de la peine... » Ici, au 
contraire, la peine s'aggravait de celte lecture; 
et quand, le soir, M"^" Ebsen feuilletait le cahier 
vert avec Lorîe, des larmes gonflaient leurs yeux 
et ils n'osaient pas se regaider. 

C'était presque un second veuvage qui venait 
de le frapper, ce pauvre Lorie, un deuil qu'il ne 
portait pas, mais plus cruel peut-être que l'autre, 
mêlé de l'humiliation de n'avoir su occuper ce 
cœur de jeune fille, si calme en apparence, avide 
en réalité d'une passion qu'il était allé chercher 
plus haut. Le départ d'Eline, sans qu'il se 
l'avouât, calmait sa blessure d'amour-propre ; il 
n'était pas le seul abandonné, et rapprochés par 
la douleur commune, la mère et lui reprenaient 
leurs relations affectueuses. En rentrant du bu- 
reau, il montait chercher des nouvelles, passait 
de longues heures à l'angle de la cheminée, à 
écouter cette histoire toujours la même rame- 
nant avec les mêmes phrases les mêmes explo- 
sions de sanglots, et dans le calme du petit salon, 
l'immuabilité des choses autour d'eux, le silence 
de la rue coupé des clameurs du boulevard, ins- 
iinctivement il cherchait Eline et grand'mère à 
leur coin favori, ce coin que le rire clair de sa 



l'évangéliste 305 



fillette avait longtemps égayé et où s'amassaient 
maintenant Tombre et l'oubli, tout ce qui suit la 
mort et les départs. 

Seule dans la journée, M"* Ebsen ne restait 
pas chez elle ; et sitôt son petit ménage fini, elle 
s'échappait, allait voir quelques amis, ses an- 
ciennes verdures du dimanche, dont la placidité 
ne se lassait pas d'entendre raconter l'enlève- 
ment et les fèves de Saint-Ignace. Puis, tou- 
jours tourmentée de cette agitation qui accom- 
pagne ridée fixe, comme si le corps se char- 
geait de rétablir l'équilibre normal de l'être, 
elle partait au hasard à travers les rues, devenait 
un de ces innombrables errants de la flânerie 
parisienne qui s'arrêtent à tous les attroupe- 
ments, à toutes les devantures, s'accoudent aux 
parapets des ponts, avec le même regard indif'- 
feront pour l'eau qui coule, l'omnibus renversé, 
l'étalage des modes nouvelles. Qui sait combien 
d'inventeurs, de poètes, de passionnés, de cri- 
minels ou de fous parmi ces gens qui vont ainsi 
devant eux pour fuir le remords ou suivre la 
chimère ! Somnambules d'une idée, solitaires 
dans les plus grandes foules, ces flâneurs-là sont 
les plus occupés des hommes, et rien ne les 



i 



306 L*ÉTAflGéLISTE 



distrait, ni le nuage qa'ils fixent, ni le passant 
coudoyé, ni le liirre feuilleté les yeux ailleurs. 
Dans ses courses errantes à travers Pans, 
H"* Ebsen revenait toujours au même point, 
rhôtel Autheman oii elle avait d'abord essayé de 
s'introduire, de quêter quelques renseignements 
des domestiques. Mais il lui manquait pour 
éclaircir l'impassibilité de ces faces de mer- 
cenaires, l'indispensable reflet du pourboire. 
Maintenant elle se contentait de rôder, attirée 
par un instinct, même avec la certitude que sa 
fiUe n'était plus en France ; et s'installant peu* 
dant des heures le long de la palissade d'un ter- 
rain vague qui faisait face à l'hôtel, elle regardait 
tout au fond de la cour, les hautes murailles 
noires, les fenêtres inégales dans leurs chapi- 
teaux sculptés. Des voitures stationnaient à la 
porte; du monde entrait, sortait, des portefeuilles 
à chaînes d'acier, des dos chargés de sacs d'écus. 
Sur le grand perron s'attardaient des figures 
graves. Tout cela sans embarras, sans bruit; 
rien qu'un tintement doux et continuel d'argent 
manié, un murmure* argentin, voilé, comme 
d'une source invisible, inoffensive, qui s'alimen- 
tait du matin au soir, se répandait dans Paris, la 



l'évangéliste 307 



France et le monde, devenait œ large fleuve im- 
pétueux aux remous redoutables qu'on appelait 
la fortune des Autheman, et qui effrayait les plus 
hauts, les plus forts, ébranlait les consciences 
les plus fermes, les mieux remblayées. 

Parfois M"** Ebsen voyait s'ouvrir le grand 
portail devant les chevaux pie, le coupé marron, 
qu'elle eût reconnus même sans la silhouette 
autoritaire et cruelle qui ûlait en apparition sous 
la glace claire, lui donnait une seconde la tenta- 
tion de quelque folie arrêtée par les menaces du 
pasteur Birk, la peur de la prison ou de cette 
autre chose terrible qu'il craignait de nommer. - 
Et quand elle rentrait, exténuée de ces marches, 
de ces haltes, après être restée dehors le plus 
longtemps possible pour laisser à l'imprévu le 
temps d'arriver, avec quel battement de cœur, 
quelle angoisse asséchante elle demandait chaque 
fois : « il n'y a rien pour moi, mère Blotf... »Ce 
qu'elle trouvait hélas!..* De loin en loin une 
lettre bien froide de sa c toute dévouée ; » mais 
jamais, jamais ce qu'elle espérait sans oser le 
dire. 

Un jour pourtant, le coup de sonnette violent, 
bruyant, d'une main familière lui donna un fris- 



308 l'évangélistb 



son de petite mort. Elle tremblait en ouvrant. 
Deux bras afFeetueux l'entourèrent aussitôt; les 
fleurs d*un petit chapeau d'été, tout ruisselant 
de la neige qui tombait, mouillèrent sa joue... 
Henriette Briss!... Elle venait de quitter sa 
place à Copenhague chez l'ambassadeur de 
Russie... D'excellentes gens, mais si vulgai- 
res... Puis elle n'en pouvait plus d'être si long- 
temps loin de Paris, malgré tout ce que lui écri- 
vait son ancienne supérieure du Sacré-cœur qui 
prétendait que Paris pour elle c'était comme un 
rasoir dans la main d'un enfant de deux ans... 

Tout en parlant, Henriette entrait dans le 
petit logis si connu, s'installait comme chez elle, 
sans remarquer — distraite et joyeuse — le 
visage désolé de la mère. Tout à coup elle se 
retourna, d'un de ses mouvements vifs de grande 
chèvre : « Et Lina?... où est-elle?... Elle va 
rentrer?... » 

Un sanglot lui répondit. Ah! bien, oui, Lina. 
Plus de Lina... « Partie... volée... Ils me l'ont 
prise... Je suis seule... » Il fallut un moment à 
Henriette pour comprendre ; et même quand elle 
çut compris, elle ne pouvait croire que Lina si 
raisonnable, si pratique, avec sa grande affec- 



I JL 



L EVÂNGELISTE 309 



tion pour les siens... Ah ! cette Jeanne Âutheman 
s'y entendait à gouverner les âmes... et curieu- 
sement, pendant que la mère pleurait, elb regar- 
dait deux ou trois petits livres à tranches dorées, 
complices perfides de ce grand crime, restés 
sur la table comme des pièces à conviction... 
Heures du matin,.. Entretiens (Tune âme chré- 
tienne... Non vraiment, cette femme n'était 
pas la première venue. Sans le protestantisme, 
on aurait dit une sœur d'Antoinette Bouri- 
gnon. 

« Qui ça, Bourignon?... »fit la mère en sé- 
chant ses yeux. 

c Gomment! vous ne connaissez pas? Une 
propfiétesse du temps de M"** Guyon... Elle a 
écrit plus de vingt volumes... 

— Qu'elle soit ce qu'elle ait voulu... » dit 
M''* Ebsen gravement... c Si celle là aussi a &it 
pleurer les mères, ce n'était pas grand chose de 
pon^ et il vaut mieux n'en plus parler. » 

Un instinct l'avertissait qu'Henriette n'était 
pas avec son chagrin et qu'elle n'osait exprimer 
tout ce qui gonflait sa lèvre, faisait briller [^ses 
prunelles pâles, frémir ses doigt osseux feuille- 
tant les mystérieux petits livres. 



310 L'ÉvANoéusn 



c Pourriez-vous me prêter celui-ci? demanda 
raffolée du Sacré-eœur, dévorée du désir de lire 
ces entretiens pour en réfuter les hérésies. 

— Ohl prenez... emportez tout... :» 

Henriette l'embrassa avec transport, lui jeta 
en partant son adresse, Rue de Sèvres chez Ma- 
gnabos, décorateur, des personnes très bien, un 
quartier de couvents... c Venez donc me voir... 
Ça vous distraira... » 

Cette visite, avec tous les bons souvenirs 
qu'elle évoquait des anciennes discussions où 
Lina se montrait si bonne, si sensée, fut pour 
M"* Ebsen une épreuve douloureuse, comme cer- 
taines dates commémoratives autrefois fêtées ou 
pleurées à deux, la Juleaften sans arbre de Noël 
ni risengroed cette année, Tanniversaire de la 
mort de grand'mère, le triste pèlerinage et le 
retour plus triste encore. N'était-ce pas en 
revenant Tan dernier du cimetière qu'Eline lui 
jurait c de l'aimer bien, de ne la quitter jamais? » 
Et sous l'impression de ce souvenir elle écrivit à 
sa fille une lettre navrée, suppUante... 

Au moins si je pouvais travailler^ donner des 
leçons pour me distraire ; mais le chagrin m'a 
bien atfaiblie^ fai les feux brûlés et /entends 



LEVANGÉLISTE 311 



diÉGcilement depuis ma maladie. L argent s* épuise 
aussi; encore quelques mois Je n'en aurai plus, 
et alors que devenir? ma petite chérie, je 
(attends à genoux. Ce n*est plus ta mère qui te 
prie, c'est une vieille femme bien malheureuse,,. 

La réponse fut une carte postale au timbre de 
Jersey, ouverte et lisible à tous : 

Je suis profondément peinée, ma chère mère, 
des mauvaises nouvelles que tu me donnes de ta 
santé; mais je me console en songeant que ces 
épreuves te rapprochent de Dieu chaque jour. 
Quanta moi, c'est de ton salut éternel et du 
mien que je m'occupe. Il faut que je vive loin du 
monde et que je me garde du mal. 

Cruauté des cruautés, ce témoignage à TÉvan- 
gile affranchi I Ainsi plus d*intimité permise, plus 
de mots à Toreille, de larmes inentendues. Ah ! 
les misérables, voilà ce qu'ils avaient^fait de sa 
fille. Je me garde du mal. Sa mère était le mal.' 

c Allons, je n'écrirai plus... ^Elle est perdue 
pour moi... » 

Et de sa grosse écriture, la mère mit en tra- 
vers de l'adresse : dernière lettre de mon enfant. 

m 

c Madame Ebsenl... Madame Ebsen!... » 



312 l'évangéuste 



On l'appelait du petit jardin. Elle essuya ses 
yeux, alla ouvrir la fenêtre en chancelant et vit 
M. Aussandon qui levait vers elle sa belle tête 
blanche toute fière. 

c Je prêche dimanche à TOratoire... C'est 
pour vous... Venez, vous serez contente... » 

Il salua, soulevant d'un doigt sa petite calotte ' 
continua l'inspection de ses rosiers où pointaient 
des pousses vertes ; et l'on sentait bien que 
M*"* Aussandon n'était pas au logis, à voir le 
vieux doyen dehors par ce temps aigre et perni- 
cieux du commencement de Mars. 



XV 



A L'ORATOIRE 



Dans le vestiaire où s*habilleût les prédica- 
teurs au temple de TOratoire, deux petites pièces 
à grands placards, avec les chaises de paille, la. 
table de bois blanc, le poêle en faïence d'un poste 
de douaniers, Âussandon entouré de pasteurs, 
de collègues à la Faculté, cause à mi-voix, serre- 
des mains tendues, tandis qu*on entend les voi- 
tures rouler, s'arrêter aux deux perrons du 
temple, et comme un flot montant qui bat toutes 
les entrées, se répand dans les couloirs aux 
sombres murailles lézardées. 

Le vieux doyen, prêt à paraître en chaire, a 

18 



314 l'évangéuste 



revêtu la robe noire, le rabat blanc, cette tenue 
sévère, plutôt de palais que d'église, allant bien 
au sacerdoce du ministre, considéré par la Ré- 
forme comme un simple avocat de Dieu. C'est 
bien aujourd'hui le rôle d*Aussandon, avocat, et 
même avocat général ; car les notes qu*il feuil- 
lette sur ce bout de table forment un terrible ré- 
quisitoire contre les Authemau. Cinq mois qu'il 
y songe et qu'il hésite, à cause des suites pour 
lui, pour les siens, et parce que Bonne est tou- 
jours à le surveiller. 

Enfin, la vieille- femme a été appelée à Com- 
mentry par la naissance d'un petit-fils ; et le 
doyen, voyant là une pitié de Dieu pour sa 
faiblesse de pauvre homme et le repos de sa 
conscience, s'est mis tout de suite à l'œuvre. 
Son discours prêt, achevé en deux soirs, — 
ilya si longtemps que ces idées bourdonnent 
dans sa tête à le rendre fou ! — il a prié un 
des prédicateurs inscrits à la porte de l'Ora- 
toire de lui céder son dimanche; et depuis 
huit jours^ tout le Paris protestant se dispose à 
venir entendre l'illustre doyen faisant tonner 
une suprême fois, comme Bossuet à la profes- 
sion de M"" de La Yallière, c après un silence de 



l'evanoéliste 31& 



tant d'années^ cette voix que les chaires ne con- 
naissaient plus. » 

Et les voitures se succèdent, avec le fracas 
de portières, le piaffement luxueux des grandes 
livrées, et le murmure de la foule dans les corri- 
dors ne cesse pas, et à tout moment la porte du 
vestiaire s'entr*ouve pour un diacre, un ancien, 
quelque membre du consistoire. 

c Bonjour... nous sommes là. 

— Bonjour, bonjour, M. Arles. 

— Je n'ai pas vu Tafflche... Sur quoi prêchez- 
vous? 

— L'Évangile du jour... Le sermon sur la 
montagne. 

— Vous allez vous croire à Mondardier, avec 
vos bûcherons. 

— Non, non... C'est bien pour Paris que je 
parle... J'avais quelque chose à dire avant de^ 
mourir... > 

Tout bas, près de lui, un de ses collègues à la 
Faculté de théologie murmure en s'en allant : 
c prenez garde, Aussandon... » 

Le doyen secoue la tête sans répondre; il 
connait ces discours de prudence pour les avoir 
trop longtemps écoutés. N'est-il pas retourné 



I 

I 



916 LÉVÂNGiLTSTB 



encore une fois à Fhôtel Antheman, ne deman- 
dant qu'une chose à cette femme impitoyable, la 
résidence de Lina?Il se réservait d*al]er cher- 
cher lui-même cette pauvre âme éperdue, de la 
rendre aux tendresses maternelles. M"* Authe- 
man a toujours répondu : c Je ne sais pas... 
Dieu l'a prise... » Et devant la menace du pas- 
teur de la dénoncer publiquement un jour de 
culte : c Faites, monsieur le doyen, nous irons 
vous entendre... » 

Eh bien ! tu m'entendras, coquine. Et c'est 
sur un élan de colère qu'il monte à tâtons le 
petit escalier noir en vrille conduisant à la chaire, 
pousse une porte basse, entre dans la lumière 
et Tair de Timmense vaisseau. 

La vieille église des oratoriens, cédée aux 
protestants par le Concordat, est le temple le 
plus vaste, le plus imposant de Paris. Les autres, 
les récents surtout, n*évoquent pas assez Tidée 
religieuse. Le temple aristocratique de larueRo- 
quépine, tout en rotonde, éclairé de haut sur ses 
murailles blanches, ressemble à la halle aux 
blés. La salle Saint-André, Téglise des libéraux, 
avec ses larges tribunes. en galeries, fait penser 



l'évangéliste 317 



à un café concert. L'Oratoire, lui, résume et 
symbolise tout le dogme de la Réforme et du 
pur Christianisme, cierges éteints, images ab- 
sentes, grands murs nus portant seulement en 
cartouches des fragments de cantiques et de 
versets. Dans le cintre des chapelles presque 
entièrement murées, on a réservé quelques tri- 
bunes, supprimé le chœur, mis Torgue à la place 
de Pautel ; et toute la vie du temple se groupe 
devant la chaire, autour d'une longue table, à 
Tordinaire couverte d'un tapis, les dimanches de 
communion chargée de corbeilles et de coupes 
en vermeil. 

C'est le seul appareil religieux ; et cette simpli- 
cité, agrandie de la hauteur des voûtes et du 
mystère des vitraux, devient solennelle quand 
rOratoire est plein comme aujourd'hui, noir de 
foule sur ses bancs, ses tribunes débordantes, et 
les marches irrégulières de ses entrées. Au-des- 
sus de la porte principale, flambe en vitrail ime 
croix énorme de laLégion d*honneur au large ru 
ban de pourpre, souvenir du premier pasteur 
décoré après le Concprdat, irradiée avec orgueil 
sur tout le temple, rosant les murs, les tuyaux 
de l'orgue, et les coupes de la communion au 

18. 



318 L'évAifaéusTE 



pied de la chaire, où tous les yeux cherchent le 
pasteur. 

Invisible encore, blotti àans l'angle obscur, 
Âussandon laisse s'apaiser Témotion qui bat sa 
poitrine à grands coups, chaque fois qu*il vient 
plaider la cause de Dieu. Avec cette faculté des 
9rajteurs et des comédiens de distinguer les vi- 
sages dans la salle, il remarque l'absence d*Au* 
theman au banc des anciens, mais rencontre 
juste en face de lui, et comme le point de mire 
naturel à son discours, la taille droite de la femme 
du banquier, sa petite tête pâle dont le regard 
volontaire le brûle magnétiquement à distance» 
Là-bas^ dans la tribune, ce dos courbé, ce lourd 
empaquetage de voiles noirs, c'est la mère, ûdèle 
au rendez-vous, émue, oh ! si émue... 

Elle sait qu'enfin l'heure de la justice a sonné, 
que ce grand orateur est en chaire pour elle ; 
poui elle, toute cette foule de riches, de glorieux, 
ces files de voitures à la porte, et cette musique 
dont ses larmes suivent la montée suave. Pour 
elle cet évangile que commence le lecteur, 
ces admirables versets du Sermon sur la mon- 
tagney passant comme une brise fraîche sur ses 
paupières brûlées... Heureux ceux qui sont dans 



levAngéuste 81^ 



r affliction, car ils seront consolés,.. Heureux 
ceux qui ont faim et soif de justice, car ils se- 
ront rassasiés... Oh! fuij dans TaflQiction... Oh! 
fui, faim et soif de justice... Et à chaque allu* 
sion de la Bible, elle presse la main de Lorie, 
assis à côté d'elle et presque aussi tremblant. 
Puis un chœur de femmes entonne, soutenu par 
l'orgue, le psaume de Marot 

Seigneur, écoute mon bon droit ; 
Entends ma Toix quand je te crie... 

Et c'est l'appel de sa détresse qui monte vers^ 
les hautes voûtes sur ces voix fraîches et jeunea 
comme celle de son Eline. 

Mais Aussandon vient de sortir de l'ombre; 
et portant droit ses soixante-quinze ans, sa tête 
puissante qu'éclaire le long rabat blanc sur la 
robe de juge, il accentue d'une voix forte le 
verset qu'il a pris pour texte : Seigneur^ Sei- 
gneur, n^ avons-nous pas prophétisé en tonnom^ 
chassé les démons en tonnom, accompli plu- 
sieurs miracles en ton nom?.^, ensuite il com- 
mence très simplement, le ton baissé, l'homme 
parlant après Dieu. 

c Mes frères, il y a trois cents ans Pierre 



320 l'évangéliste 



Ayraut, avocat au parlement de Paris, un savant 
et un sage, eut la douleur de perdre son fils 
unique, détourné par les Jésuites qui l'enrôlèrent 
dans leur ordre et plus jamais ne le laissèrent 
revoir aux siens. Le désespoir de ce père fut 
immense, si éloquent que le roi, le parlement, le 
pape même s'entremirent pour lui faire rendre son 
fils qui resta toujours introuvable. Pierre Ayraut 
écrivit alors son beau traité de V Autorité Pater- 
nelley puis se coucha et mourut, le cœur dé- 
chiré... A trois siècles de distance, des protes- 
tants, des chrétiens réformés viennent de renou- 
veler cet abominable attentat... » 

Ici l'aventure à grands traits,* la disparition de 
l'enfant, l'incurable douleur de la. mère. Oh! 
celle-là n'a pas écrit de traité, elle n'a pas dé- 
rangé les rois ni les parlements. C'est une de 
ces humbles dont parle l'Ecriture, n'ayant que 
ses larmes et les donnant toujours et toujours, 
à flots... 

Jusque là, pas une allusion qui désigne les 
coupables, aucune personnalité. On cherche, on 
doute encore. Mais quand il parle d'une femme 
au cœur impitoyable, s'abritant d'un nom res- 
pecté, d'une fortune colossale, chacun a compris 



L^ÉVANGÊLISTE 821 



Fattaque directe à M""* Autheman toujours le 
front levé vers Torateur, sans qu'une rougeur 
monte à son teint de cire. La grande voix d'Aus- 
sandon tonne pourtant, et roule comme un orage 
de montagne répercuté par Técho. Depuis long- 
temps le temple de l'oratoire , habitué aux 
phrases arrondies, patinées, du cliché ecclésias- 
tique, n'a entendu pareils accents hardis et 
simples, pareilles images de nature secouant 
dans la nef des arômes balsamiques, des mur- 
mures de frondaisons qui ramènent l'Écriture, 
le livre des 'nomades et du plein air, à sa grâce, 
à sa splendeur initiales. 

Et de quel beau mépris il enveloppe sans la 
nommer l'Œuvre des Dames Évangélistes, et 
tous les pieux instituts du même genre, ce qu'il 
appelle les excroissances de l'arbre chrétien, les 
parasites qui le dévorent et l'étouffent ! Pour que 
l'arbre conserve sa force et sa sève, il faut tailler 
en plein dans ces végétations; et il taille, le 
vieux prêtre, il fait un abattage terrible des 
témoignages publics, des représentations mys- 
tiques et extatiques, de ces séances d'Aissa- 
Ouas non moins comiques mais plus féroces que 
les sabbats de cette « armée du Salut » qui 



S22 l'évargéustb 



couvre Paris d'affiches gigantesques, apposto 
au bord de nos trottoirs des jeunes filles vêtues 
de knikerbroker et distribuant la réclame pour 
Jésus feuille à feuille. 

Et tout à coup, avec un geste large et superbe 
qu i veu t dépasser la chaire et le temple^ dé- 
chirer les pierres de la voûte et le mystère des 
nuées : 

c Dieu bon, Dieu de charité, de pitié, de jus- 
tice, pasteur d'hommes et d'étoiles, vois quelle 
caricature ils font de ta divinité travestie sur leur 
image. Quoique tu les aies reniés et maudits du 
haut de ton sermon sur la montagne, l'orgueil 
des faux prophètes et des marchands de mira- 
cles commet toujours des crimes en ton nom. 
Leurs mensonges enveloppent d'un brouillard 
ta religion de lumière. C'est pourquoi ton vieux 
pasteur, chargé d'ans et déjà rentré dans la nuit 
où l'on se recueille et se tait, remonte en chaire 
aujourd'hui pour dénoncer ces attentats à la 
conscience chrétienne et faire entendre à nou- 
veau ta malédiction ; Retirez-y ous de moi, je ne 
vous ai Jamais connus. » 

Les paroles du pasteur tombent dans ce silence 
attentif et saisi qui est l'applaudissement des 



» ' 



L EVANGELJSTK ggg 



assemblées religieuses. Partout, des yeux mouil- 
lés, des souffles battants, et là haut, à son coin 
de tribune, la pauvre mère qui sanglote, la figure 
entre ses mains. Larmes apaisantes, cette fois, 
sans amertume ni brûlure. La voilà vengée, dé- 
barrassée surtout de Tangoisse, que Dieu pou- 
vait être avec ces méchants. Non, non, il est 
pour elle, le Dieu de justice, il proteste, il com- 
mande. Il faudra bien qu'Ëline Técoute et re- 
vienne auprès de sa mère. 

Maintenant le doyen, descendu de la chaire, 
se tient debout devant la longue table où le vin 
tremble dans les coupes entre les quatre cor- 
beilles débordant de pain ; et tandis qu'il récite 
les belles et simples prières qui précèdent la 
communion: Écoutez^ mes frères , de quelle ma^ 
mère Notre Seigneur Jésus-Christ a institué 
la Sainte Cène... il tressaille en apercevant la 
femm« du banquier, immobile et droite à son 
banc. Que fait-elle là, cette orgueilleuse, après 
ce qu'elle vient d'entendre ? Pourquoi n'est-elle 
pas sortie, quand le pasteur a béni et prié de se 
retirer en bon ordre ceux qui ne communiaient 
pas ? Aurait-elle vraiment Taudace... ? Et souli- 
gnant à son intention le texte liturgique, il dit 



824 l'évangéuste 



très haut: Que chacun donc s^ éprouve soi-même 
avant de boire de cette coupe et de manger de ce 
painj car quiconque en mange et en boit indigne- 
ment ^ mange et boH sa condamnation... 

Elle n'a pas bougé ; et dans les files de têtes 
serrées, moutonnant jusqu'au fond du temple, 
Aussandon ne voit que celle-là, Ténigme de ce 
clair regard obstinément tourné vers lui. Pour 
la seconde fois, conformément au rite, il répète 
lentement, solennellement : S*il en est parmi 
vous qui ne se repentent pas^ et ne soient prêts 
à réparer le mal quils ont fait à leur prê- 
cha in Je leur déclare qu'ils doivent s'éloigner 
de cette table de peur de la profaner. 

Tous tes chrétiens sont sûrs d'eux-mêmes; 
pas un qui frémisse et trouble l'imposante immo- 
bilité de cette foule levée, attendant. Alors le 
pasteur, d'une voix grave : 

Approchez-vous maintenant ^ mes frères^ de 
la table du Sauveur. 

Au rythme large et puissant de l'orgue, les 
premiers rangs s'ébranlent, se déroulent, vien- 
nent se former en demi-cercle dans l'espace vide 
autour de la table. Nul ordre hiérarchique, le 



l*évano£li6te ïr25 



domestique à côté du maître, le chapeau anglais 
des gouvernantes parmi les toilettes aristocra- 
tiques ; un grand et froid spectacle bien en rap- 
port avec les murs nus, le vrai pain des cor- 
beilles, cette simplicité d'appareil plus rapprochée 
de l'église primitive que des festins catholiques 
sur la nappe brodée de symboles. 

Après une courte oraison mentale, le pasteur, 
relevant la tête, voit M"* Aulheman près de lui, à 
sa droite. C'est par elle qu'il doit commencer la 
communion ; et sa bouche serrée, sa pâleur en 
défi disent assez qu'elle vient là révoltée, non 
repentante, bravant celui qui n'a pas craint de 
la dénoncer publiquement. Aussandon lui aussi 
est très pâle. 11 a rompu le pain^ le tient au- 
dessus de la corbeille, pendant que l'orgue 
adouci s'éloigne comme le flot à la marée des- 
cendante, laissant entendre le murmure très dis- 
tinct des paroles consacrées : 

Le pain que nous rompons est la communion 
au corps de Jésus-Cbrist Notre Seigneur.,, 

Une petite main dégantée s'avance, frémis- 
sante. Il ne parait pas la voir; et tout bas, sans 
un mouvement, sans un regard. 

c Où est Lina ? » 

19 



Pas de réponse. 

c Où est Lina ?... » demande-t-il encore. 

c Je ne sais pas... Dieu Ta prise... » 

Alors, brutalement : 

c Passez... vous êtes indigne... Il n*y arien 
pour vous à la table du Seigneur... » 

Tout le monde a entendu son cri^ compris son 
geste. Pendant que la corbeille circule autour 
de la table de main en main, Jeanne Autheman, 
i peine interdite, orgueilleuse et droite sous 
Toutrage, disparaît entre les rangs qui s'écar- 
tent^ moins émue certainement que le pasteur 
terrassé du contre-coup de son émotion. C'est i 
peine si le pauvre homme a la force de soulever 
la coupe ruisselant entre ses doigts ; et la com- 
munion finie, la table déchargée de l'en-cas 
pieux, sa voix s'étrangle en récitant la prière 
d'actions de grâce» ses vieilles mains qui trem- 
blent ne peuvent s'assurer pour donner la béné^ 
diction. 

D'ordinaire, après le culte, la sacristie se rem- 
plit d'amis, de catéchumènes apportant leur en* 
(housiasme au prédicateur. Aussandon est seul 
aujourd'hui dans cette vaste salle où trônent les 



L*ÉVANOÊLISTB 827 



portraits et les bustes des grands Réformateurs 
de l'Église ; et ce qu'il vient de voir en traver- 
sant la foule, la gène et le désaveu des visages 
donnent à son isolement ime signification. Ce 
refus de communion est une chose si grave. Il a 
outrepassé son droit de pasteur, et cet abus de 
pouvoir lui cdûtera cher. Dans un cas pareil, 
à Lyon, il y a quelques années, on a fermé 
le temple, destitué le ministre... Et tout en 
songeant ainsi tristement, le doyen regarde 
devant lui sur le mur de la sacristie une 
vieille et naïve gravure représentant un pasteur 
du désert, au temps des persécutions, tout un 
peuple à genoux, bourgeois, paysans, des en- 
fants, des vieillards, et le prédicateur en robe 
noire dans sa petite guérite étroite et roulante, 
que gardent au fond des silhouettes faisant le 
guet. 

Ce pajsage de montagne, ces roches de ba- 
salte entre les châtaigniers au grand feuillage 
lui rappellent son pastorat dans le Mézenc au 
milieu des simples d'esprit... Eh! bien, qu'on le 
destitue, qu'on lui refuse même une petite cure 
comme Mondardier, il ira coucher dans les 
huttes des charbonniers, fera le culte en plein 



r'mmmÊmmmtmmmmm^BmmmmmmBaBB:res^BB^sssssssB^!BÊÊmmBBÊBBmssmsÊmBmmm^j 



328 l'évanoélists 



ciel pour les troupeaux et leurs conducteurs... 

Oui, mais Bonne!.... 

Il n'y avait pas encore songea... Bonne qui va 
revenir dans deux jours. Quelle scène!... Et lui, 
le doyen de TËglise, lui, le justicier de Dieu, 
qui n*a pas reculé devant la gravité de son 
acte et la vengeance des Autheman, il tremble 
à ridée de la petite femme en colère, prépare 
déjà dans sa tète troublée la lettre qu'il lui 
écrira pour amortir le choc de l'arrivée. 

Autour de lui, on marche dans la sacristie. Le 
gardien du temple et sa femme rangent les ob- 
jets sacrés, font le ménage de Dieu, sans parler 
au pasteur, comme s'ils craignaient aussi de se' 
compromettre. C'est toujours par les petits que 
l'on pressent les disgrâces... c Allons... » Il se 
lève péniblement, pour aller se déshabiller au 
vestiaire. Dans le temple désert plane une rumeur 
flottante, ce qu*une foule laisse derrière elle de 
vibrations diminuées, le balancement qui reste 
aux steamers quand la machine s'arrête et que 
l'hélice a cessé de battre. L'ombre gagne, les 
tribunes se découpent en noir, les lourds tapis 
qu'on étale entre la table sainte et le banc des 
diacres sont roulés, empilés ; et c'est sinistre 



L BVANOÉLISTE 329 



cette toilette solitaire de l'église, comme un thé- 
âtre le rideau tombé. 

Aussandon presse le pas, entre dans le ves- 
tiaire, et s'arrête au seuil, épouvanté. Sa femme 
est là. Elle a tout vu, tout entendu, et au bruit 
de la porte se précipite, la mâchoire avancée, le 
chapeau terriblement en bataille sur ses cheveux 
gidsonnants. 

c Bonne... » bégaie le pauvre doyen effon- 
dré. Elle ne lui en laisse pas chercher plus long ; 

c Ah! mon ami... mon cher mari... brave 
homme!... » 

Et elle se jette dans ses bras en sanglotant. 

c C omment ! . tu sais ? » 

Oui, oui, et il a bien fait, et cette voleuse d'en- 
fants n'a que le châtiment qu'elle mérite. 

Magie de la voix et des mots ! C'est avec sa 
parole qu'il a retourné ce petit être tout d'intérêt, 
mais si maternel, frappé au point sensible. 

c Bonne... Bonne... » 

Trop ému pour pouvoir parler, il a pris la 
petite vieille contre son cœur, et Tétreint, l'en- 
gloutit dans les grands plis de sa robe noire. 

Ah 1 ils peuvent bien le destituer, l'envoyer oii 



$n iTtriurfïHti 



ite Tondront mainteimiit que Bonne est contente. 
Ensemble ils remonteront la côte, durement, len- 
tement, à tons petits pas de Tîeax, mais appuyés 
Ton contre Taotre, dans la force et la satisfaction 
4n devoir* 



XVI 



LE BAMC DE fiABRIELLE 



Bien avant l'heure habituelle qui le ramenait 
du ministère, Lorîe-Dufresne entrait, se préci- 
pitait chez M""* Ëbsen. Sa pâleur, ses précau- 
tions en fermant la porte, saisirent la boime 
femme. 
5 Qu'y a-t-il donc? 

— Madame Ebsen, il faut vous cacher, par- 
tir... On va vous arrêter. » 

Elle le regardait. 

c Moi?... moi?... et pourquoi ça T.- ». 

Lorie baissait la voix, comme épouvanté lui- 
môme des mots terribles qu'il articulait... c fo- 
lie... séquestration... placement d'office... 



S32 L*évANGFXISTE 



— M'enfermer !... mais je ne suis pas folle... 

— Il y a un certificat de Falconnet... je l'ai 
vu... 

— Un certificat?... Falconnet?... 

— Oui, Taliéniste... Vous avez dîné avec lui... 

— Moi? J*ai dinél... » Elle s'arrêta, poussa 
un cri. «c Ah! mon Dieu... » 

Un jour chez Birk, ce vieux monsieur décoré, 
si poli, qui l'avait tant fait causer de M°** Au- 
theman et des fèves de Saint-Ignace... Ah! mi- 
sérable Birk, voilà donc cette chose mystérieuse 
et terrible dont il la menaçait... Enfermée avec 
les folles, séquestrée comme le mari de cette 
femme, là-bas... Et tout à coup,prise d'une peur 
effroyable, une tremblante peur d'enfant pour- 
suivi : « Mon ami, mon ami... défendez-moi, ne 
me laissez pas... » 

Lorie la rassurait de son mieux. Certainement, 
non, il ne l'abandonnerait pas, et pour com- 
mencer, il allait remmener, la cacher chez une 
amie. Il avait pensé à Henriette Briss, toquée 
mais obligeante. Pourvu qu'elle n'eût pas quitté 
Paris. . . Pendant qu'il envoyait chercher un fiacre, 
M"* Ebsen. éperdue comme dans un incendie, 
quand tout est rouge et que les vitres éclatent, 



» » 



L EVANOBLISTE 833 



ramassait quelques effets tirés des armoires, un 
peu d'argent, le portrait d*Eline, et ses lettres. 
Elle se hâtait, suffoquée, sans un mot. Sa ter- 
reur redoubla, lorsque la mère Blot, ramenant 
la voiture, raconta comment un individu était 
venu dans la matinée la questionner sur sa lo- 
cataire, à quelle heure elle sortait, rentrait... 
Lorie Tinterrompit : 

c Si cet homme revient, vous direz que ma- 
dame est partie pour un petit voyage... 

— Ah! vraiment... » et voyant l'agitation de 
M"** Ebsen, ce paquet mal noué sur le plancher, 
la vieille concierge demandait lout bas : c Elle 
va donc retrouver sa fille ? » 

Lorie, enchanté du prétexte, fit signe que oui, 
un doigt sur les lèvres. Dans la rue, craignant 
d*être filé, — car l'ancien sous-préfet était rompu 
aux façons policières, — il cria au cocher : 
c Gare de l'Est... » Celui-ci, avec la lenteur à 
s'ébranler d'un cocher qui va faire une longue 
route, se cala, amorça son fouet, sans égards 
pour l'impatience de M°»* Ebsen, rencoignée, son 
paquet sur les genoux, eh face de Lorie, qui 
n'était pas moins impressionné qu'elle. 

Il avait ses raisons pour cela. Le matin, pen- 

19 



M4 L*KVANaÉLISTB 



dant qu'à son bureau il découpait à grands ci* 
seaux de tailleur les articles du jour sur son 
ministre, on était venu l'appeler chez Ghe- 
mineau. Nul service au ministère de riniérieur, 
oi. dans aucun autre ministère, n'est aussi com- 
pliqué que celui de la sûreté. Il en faut là du clas- 
sement, du cartonnage pour tant d'attributions 
diverses... Police des cultes... Surveillance des 
étrangers... Recherche des malfaiteurs... Auto- 
risation des gravures... Réunions... Associa- 
lions.. <, Réfugiés,.. Gendarmerie... C'est proba- 
blement à ses rapports avec MM. les gendarmes 
que Gheminoau devait sa nouvelle physionomie : 
parler bref, moustaches en crocs, monocle vissé 
à Tœil. Lorie-Dufresne en resta tout saisi; sa 
copie n'était plus ressemblante. 

c. Mauvaise affaire, mon. bon, » lui dit le direc^ 
teur, gardant la moitié des mots au cosmétique 
de samoustache... cOui, oui, savez bien... scan- 
dale, de l'Oratoire... On. vous a. vu avec cette 
folle... 9 

Lorie protestait pour sa vieille amie, victime 
d'une des plus criantes injustices... L'autre lui 
coupa ses phrases brutalement : 

« Folle, archi-foUe, dangereuse... certificat 



li'ÉYÀNGéLISTS 885 



médical... fourrer ça à la Ville-Évrard, et un 
peu raide... Pour Aussandon, décidément tombé 
en enfance, révocation à VOfûciel avant huit 
jours... Et vous-même, mon bon, sans nos rela- 
tions déjà anciennes.*. » 

Radouci par ce souvenir, Ghemineau se plan- 
tait devant son cher ancien camarade et le gron- 
dait tout bas, dans les yeux. N'était-il pas béte, 
voyons? S'attaquer à ce qu'il y a de plus solide 
à Paris, de plus haut, de plus intègre : la for- 
tune des Autheman !... Et c'était lui, un Seize- 
Mai, à qui son passé commandait la réserve... 
La leçon ne lui avait donc pas sufQ, il voulait 
recommencer à crever la faim avec sa mar- 
maille... Le malheureux Seize-Mai blêmissait à 
chaque mot. Il se voyait copiant des pièces de 
théâtre, et ne se reprit un peu que lorsque le 
âirectQur de la sûreté l'eût congédié de cette 
phrase froide et nette : c Si vous bêtisez, je vous 
l&chel... » 

Pendant le long trajet de la rue du Val-de- 
Grftce au logement d'Henriette rue de Sèvres, 
•n passant par la gjare de l'Est, Lorie racontait 
cette scène à son amie ; et le nouveau Ghemineau 
ravait tellement impressioimé qu'il reproduisait 



I 



836 l'évangéliste 



involontairement tous ses mots, ses intonations 
cassantes et sifflantes. Il ne dit pas à M"^ Ebsen 
c je vous lâche » mais il lui répéta que ces gens 
étaient trop solides, qu'il ne fallait pas bétiser. 
Elle n'en avait pas envie, la pauvre femme, écra- 
sée, anéantie, tout au tremblement de cette ef- 
froyable pensée : enfermée avec les folles ! 

Il arrivèrent chez Henriette comme le jour 
tombait, grimpèrent l'escalier d'une maison ou- 
vrière, aux pierres molles, infiltrées d'une va- 
riété d'odeurs dont les seules avouables étaient 
la farine chaude montant d'une boulangerie, la 
peinture et la résine qu* exhalait au second étage 
une porte sur laquelle on lisait : 

Magnabos. — Décorateur. 

Une femme à tournure jeunette dans un grand 
tablier d'écolière, le front bandé d'une com- 
presse d'eau sédative, vint leur ouvrir, sa pa- 
lette d'un main, son couteau à dorer de l'autre : 
c M"* Briss?... C'est ici... Elle remonte... Elle 
est allée chercher son dîner. » Un filet de jour 
glissait dans Tantichambre, par la porte entr'ou- 
verte d'un long atelier, où des centaines de pe- 



L ÉYÀNGéLISTB 337 



tites statuettes éclataient d'or et de coloriages 
d'autel. A côté, sous la même clef, la chambre 
d'Henriette dans laquelle on les fit entrer. Le 
désordre de cette petite pièce, le lit défait, chargé 
de journaux, ce couvert sur le bois de la table à 
côté de Tencrier, de feuilles surchargées d'une 
écriture désordonnée à larges éclaboussures, les 
gros grains du rosaire pendu à la glace au- 
dessus d'un petit Saint-Jean, son agneau blanc 
en collerette, ombré de poussières jamais se- 
couées, disaient bien Texistence déroutée et bi- 
zarre, échouée dans cette espèce de cellule 
donnant sur une petite cour en entonnoir qui, le 
soir, s'éclairait par le sous-sol vitré et flamboyant 
de la boulangerie. En face de la croisée, à lon- 
gueur de bras, un mur sinistre dont les effrite- 
ments, les moisissures traçaient des hiérogly* 
phes réguliers facilement déchiffrables et disant 
de haut en bas, de long en large : maladie, mi- 
sère... maladie, misère... misère et maladie. 
« Tiens, c'est voug... Oh ! que c'est gentil... i 
Henriette rentrait avec un pain et le petit plat 
que le boulanger lui mettait à cuire dans son 
four. Et tout de suite au courant, elle offrit sa 
chambre, son lit... Elle coucherait sur le divan, 



SS8 L KVAiraELISTE 



la ferait passer pour une de ses tantes de Chris- 
tiania : c Vous verrez comme on est bien ici, 
quelles bonnes gens ces Magnabos... L'homme 
est un hbre penseur ; mais une tête, un feu... 
Nous discutons... Et pas d'enfants, vous sa- 
vez... » En causant, elle jetait à la diable les effets 
de M"* Ebsen dans un tiroir de commode, et sa 
petite lampe à pétrole allumée, lyoutait sur la 
table, au milieu des paperasses, un couvert d'é- 
tain, une assiette ébréchée. Lorie les laissa en 
train de dîner, la mère un peu cabnée, se sentant 
à rabriy Henriette toujours très bavarde, excitée 
moins par les événements que par Tair de Paris 
trop violent et composite pour cette pauvre tète 
anémiée. 

Lui, Paris TeiTrayait maintenant, n n'en avait 
jamais sondé les dessous, les traîtrises conmie 
aijyourd'hui, et revenant lentement rue du Val- 
de-Grâce après son dinar, il croyait sentir le sol 
ébranlé, miné sous ses pas. Ces choses qu'on Ut 
sont donc possibles. D savait bien pourtant que 
M"^ Ebsen n'était pas folle. Est-ce que vraiment 
on eût osé la séquestrer, ou s'il n'y avait là 
qu'une menace pour la faire tenir tranquille?... 
Quelqu'un l'attendait, assis sur la pierre de sa 



li SVÀNGSLISTB 339 



porte. Il pensa à l'homme de la veille et demanda 
vivement, sans approcher : c Qui est là ?... ]» La 
voix de Romain lui répondit, enrouée, basse, dé- 
solée... Romain à Paris, à cette heure!... Qu'y 
avait*il encore ?... Voici : 

Avisé le matin même de sa destitution pour 
irrégularité de service, l'éclusier était accouru 
bien vite aux Ponts et Chaussées, croyant à une 
erreur, mais sans pouvoir obtenir d'autre éclair- 
cissement. Irrégularité de service ; et Baraquin 
pour le remplacer. Vous pensez s'il serait régu^ 
lier, le service!... Lorie avait un nom au bord 
des lèvres, que Romain lui évita la peine de 
prononcer : c tout ça, voyez-vous, c'est les Au- 
theman... du bien mauvais monde, pire que les 
artilleurs... » 

Depuis quelque temps, parait-il, la guerre 
était déclarée entre le château et l'écluse. Même, 
le jeune Nicolas dans une de ses chasses, s'é- 
tant aventuré sur le territoire ennemi, avait 
reçu de Sylvanire une claque à ne remuer ni 
pieds ni pattes de huit jours. Là-dessus procàs- 
verbal du garde-champôtre, assignation au tri- 
bunal de Corbeil. Gela ne constituait pourtant pas 
un délit de service pour l'éclusier, moins affligé 



340 L EYANGELISTE 



de la perte de son poste que de Tidée qu'on 
n'allait plus c être ensemble. » Les enfants re- 
viendraient chez Monsieur, et Sylvanire avec 
eux inévitablement. Il le savait, s'y résignait 
d'avance, mais tout de même... Et comme l'heure 
sonnait à Saint* Jacques et qu'il ne voulait pas 
manquer son train, Romain prit congé, frisant 
ses petits yeux humides et résumant son gros 
chagrin à sa manière : c crécochon,'M.Lorie!...» 

Chez les Magnabos, la vie de M""* Ëbsen était 
bien triste, bien isolée. Henriette courait les 
couvents, les sacristies, très agitée par les fa- 
meux décrets sur les congrégations dont on 
annonçait l'exécution prochaine. La pauvre 
mère, n'osant pas sortir, se morfondait dans 
cette chambre que tous ses soins ne pouvaient 
rendre habitable, où sa turbulente compagne 
faisait dix fois par jour des entrées et des sor- 
ties d'ouragan. Quelle différence avec le petit 
logis clos de la rue du Val-de-Grâce ! Pas d'autre 
distraction que de décliiffrer la lézarde du mur... 
maladie... misère... ou d'aller passer une heure 
dans l'atelier du voisin* 

Magnabos, de l'Ariège, gros homme, trapu/ 



L'ÉVANOiuSTI 841 



barbu, entre trente-cinq et cinquante, des pau- 
pières de batracien et un creux de basse chan- 
tante, était une célébrité de réunions publiques. 
Il comptait des campagnes à la salle de la rue 
d'Arras, mais excellait surtout dans Toraison fu- 
nèbre. Il ne se faisait pas un enterrement civil 
de quelque importance où Magnabos ne pronon- 
çât un discours ; et comme ces cérémonies ne se 
renouvelaient pas assez souvent à son gré, il 
s*était affilié à une loge maçonnique, à la ligue 
des libres-penseurs, se tenant à Faffût dans les 
deux sociétés, surveillant les gens âgés, les ma- 
lades, leur prenant mesure d'une oraison funèbre 
comme d'un cercueil en sapin, sachant au juste 
ce que pouvait donner chacun au point de vue 
du panégyrique. Puis, une fleur d'immortelle à 
la boutonnière, en sautoir le large ruban bleu, 
passé au vent, à la pluie, au soleil des enterre- 
ments de toutes saisons, Magnabos se hissait, 
bedonnant, pontifiant, sur le sillon des fos- 
soyeurs, et disait quelque chose. Pas grand 
chose, mais quelque chose. 

Doucement cela tournait au sacerdoce. Son 
langage prenait de Tonction, son geste une auto- 
rité; lui Tennemi des prêtres, il en devenait un. 






S4S L*KVAIfGSLISTB 



prêtre de la libre-pensée dont il suivait les rites, 
le formulaire et touchait la prébende, de bons 
déjeuners aux frais des parents» des indemnités 
de route ; car Magnabos voyageait pour Toraison 
funèbre, jusqu'à Poissy» Mantes, Vemon. 
Ah ! si les libres-penseurs avaient su le vrai 
métier de leur pontife » peintre d'emblèmes 
religieux et passant en couleur toute cette sta- 
tuaire en carton pierre qui s'étale aux devantures 
déricales des rues Bonaparte et Saint-Sulpice I 
n faut vivre, que voulez-vous ? Puis Magnabos 
s'occupait si peu de ses c manitous > comme il 
les appelait. Le vrai décorateur, c'était sa femme, 
qui savait coucher de mixtion ou d'assiette aussi 
bien que lui. 

Type de l'ouvrière parisienne, au joli visage 
ravagé par les veilles et d'atroces migraines, 
qu'exaspérait l'odeur de la résine et des grosses 
couleurs qu'il fallait employer, M"^* Magnabos 
restait du matin au soir, et quelquefois bien tard 
dans la nuit, devant une procession de saints et 
de madones qui arrivaient les yeux morts, les 
lèvres blanches comme leurs chevelures et leurs 
draperies, et qu'elle douait de regards bleus en 
extase, de tuniques variées, avec des auréoles 



l'évAno^liste 848 



d*or cerclant des bandeaux d'acajou, et des se- 
mis d'étoiles sur toutes les. coutures. M"^* Ebsen 
s'installait souvent près de sa chaise ; elle s'amu- 
sait de lui voir faire son coloriage, découper 
ses grandes feuilles d'or pour les ornements, les 
emblèmes appliqués d'une main légère sur les 
statuettes enduites de résine et d'huile. 

Tout en s'activant, l'ouvrière causait du der- 
nier discours de Magnabos sur la tombe d'un 
frère, de son succès, des journaux qui parlaient 
de lui. Et si bon, toujours content et d'égale 
humeur, même quand il rentrait avec un verre 
de trop, les jours de grand enterrement. Non, 
de femme aussi heureuse qu'elle. • . Et elle di- 
sait cela, la vaillante, en se tenant la tête de la 
main gauche et fermant les yeux de douleur 
pendant qu'elle badigeonnait ' la tiare de Saint- 
Ambroise... de femme aussi heureuse, il n'y^n 
avait jamais eu. 

Il ne lui manquait qu'un enfant, pas un gar- 
çon, parce que loj^ garçons ça s'en va toujours, 
mais une petite fille qu'elle aurait appelée 
Malthide, coiffée en frisons comme Saint- Jean, 
gardée près d'elle du matin* au soir dans l'ate- 
lier où .elle se trouvait souvent un peu seule. 



i 



314 L'éVANOÉLISTS 

Mais quoi! Il faut toujours un chagrin dans 
Texistence la mieux arrangée. 

c Vous n'en avez pas eu d'enfant, vous. Ma- 
dame? A demandait-elle un jour à la prétendue 
tante d'Henriette... 

— Si... » dit M"** Ebsen tout bas. 

— Une fille? » 

Ne recevant pas de réponse, elle se retourna 
et vit la pauvre femme toute secouée de san- 
glots, la figure dans ses mains. 

c C'est donc ça qu'elle est si triste... qu'elle 
ne veut jamais sortir... » 

Et croyant que la fille de sa voisine était morte, 
dès ce jour M"** Magnabos ne parla plus de sa 
petite Malthide. 

Le soir leur ramenait Henriette Briss et quel- 
quefois Magnabos, quand l'ouvrage pressait et 
qu'il n'avait pas de réunion au dehors. Dans le 
grand atelier traversé par le tuyau à coude d'un 
petit poêle, toujours rouge et ronflant malgré la 
saison déjà radoucie, afin que la couleur séchât 
plus vile, le gros homme coloriait à côté de sa 
femme, ses cheveux plats' pommadés, sa barbe 
trop noire étalée sur une longue blouse grise 



L*évANOÉLISTS 845 



qu*il remplissait de la majesté sacerdotale d*un 
pope ; mais quoique très grave et pontifiant, il 
ne dédaignait pas le mot pour rire... c Viens 
que je te colle une auréole 1 » disait-il à quelque 
évéque crosse qu'il plantait devant lui comi- 
quement, la même raillerie répétée forçant le 
même éclat de rire sur les lèvres de sa femme, 
amenant la même protestation d'Henriette : 
c Oh! Monsieur Magnabos... > Et la discussion 
commençait. 

La basse profonde de l'orateur funèbre, la pe- 
tite voix écervelée de l'ancienne bonne sœur 
montaient, descendaient, s'interrompaient; et 
par les hautes fenêtres ouvertes sur la rue po- 
puleuse où roulaient les omnibus et les camions, 
les mots Éternité... Matière,.. Superstition... 
Sensualisme... s'en allaient comme des vitraux 
d'une chapelle avec ces mélopées de prédication 
qui enflent la dernière syllabe. Tous deux, l'athée 
et la croyante, se servaient du même diction- 
naire, faisaient des citations des pères de l'Église 
ou de TEncyclopédie ; seulement Magnabos ne 
s'emportait pas comme Henriette. Il niait ponti- 
ficalement l'existence de Dieu, tout en passant 
au jaune de chrome et tant que son large pinceau 



S46 h*ivAjmiusrm 

tenait de couleur, la bart)e de Saini-Josepliy oa 
les tresses de Sainte-Perpétue. 

Lorïe-Dufiresne mêlait parfois sa note apai- 
sante i ce concert. Ayant sondé récemment 
le protestantisme, il avait sur cette religion 
des connaissances toutes fraîches qu'il exprimait 
avec les réserves de sa langue administrative, 
ses intonations condescendantes qui exaspéraient 
les deux partis contraires, tout en prétendant les 
calmer. 

Assise dans un coin noir afin qu'on ne la vit 
pas pleurer, aussi muette et inerte que ces ran- 
gées de petits saints profilant sur la muraille 
blanche leurs silhouettes résignées, M°^ £bsen 
pensait tristement combien les différences de 
religions importent peu, puisque les hommes 
se servent indifféremment de toutes pour des 
œuvres méchantes et injustes; et comme dans 
un mauvais rêve elle écoutait le tonnerre de 
Magnabos annonçant que les jours étaient venus 
et que les privilèges avaient fait leur temps. 

Magnabos se trompait. Sur Técroulement des 
vieux privilèges, il en reste un debout qui les 
vaut tous, une tyrannie plus haute que les lois 



L'éVÀNGÂLISTE 347 



et les révolutions, grandie du formidai)Ie abattage 
qu'on a fait autour d'elle, c'est la fortune, la vraie 
force moderne, nivelant tout, inconsciemment, 
sans effort. Oh ! sans le moindre effort. Et la 
pauvre mère obligée de se cacher comme une 
criminelle, et le vieux doyen révoqué, et le brave 
Romain honteusement chassé de son écluse, ne 
se doutent guère à quel point les Âutheman sont 
étrangers à leur malheur. Tout cela s'est fait en 
dehors et au-dessous d'eux, par la force natu- 
relle des choses, le poids de l'argent, l'universel 
aplatissement devant l'idole; et pendant que ces 
basses et cruelles besognes s'exécutent en leur 
nom, eux continuent leur vie honorable et pai- 
sible, madame à Port-Sauveur dans l'installation 
des premiers beaux jours, le banquier derrière 
son grillage, à la source du flot cristallin, con* 
tinu, inépuisable, qui maintient le grand fleuve 
d'or au niveau de ses hautes berges. 

Tous les jours à cinq heures le coupé d' Au- 
theman vient le prendre et l'emporte à toute vi- 
tesse vers sa femme. Rien de plus ponctuel que 
ce départ d'après lequel les employés règlent 
leurs montres, détendent leurs visages assom- 
bris par la présence du patron. Aussi la surprise 



848 L'ÉVAlfOBLISTB 

est-elle grande, une après-midi de juin, de le 
voir quitter son bureau dès les signatures de 
trois heures : c Je monte...» dit-il en passant de- 
vant les garçons... c Quand Pierre attellera, qu'on 
me prévienne. 

— Monsieur n'est pas malade ? > 

Non, Monsieur n'est pas plus malade que les 
autres jours • Lentement, avec le geste préoc- 
cupé qui tâte et tourmente Tenflure de sa joue, 
il monte le large escalier dont les échos de 
vieille église lui renvoient son pas traînant et 
découragé, entre dans l'appartement que ses per- 
siennes closes, l'absence de tapis et de tentures 
font encore plus vaste et solennel, traverse le 
parloir aux réunions de prières, tous ses bancs 
empilés le long des murs chargés d'inscriptions 
bibliques, puis le bureau tapissé de cartons verts 
bien en ordre, le salon pompeux, garni de meu- 
bles du premier empire, la taille remontée dans 
leurs housses comme les robes de ce temps-là, 
et s'arrête enfin à une haute porte de moulures 
sévères. 

Le chambre de sa femme!... 

Depuis quatre ans, cette porte |s'est fermée 
sur un bonheur qu'on lui refuse obstinément. 



^i'ÉVÂNOÉLISTE 849 



D'abord, on y a mis des formes, les prétextes, 
fatigues, misères de femmes, qu'elles invoquent 
quand elles ne veulent plus ; puis un simple refus 
inexpliqué et le verrou tiré, solide dans ces mu- 
railles du vieux temps. Lui n'a pas protesté, ne 
voulant la devoir qu'à elle-même. Mais que de 
fois, la nuit, il a gelé dans ce grand salon, 
comme là-bas par les corridors de Port-Sau- 
veur, à écouter le souffle égal et paisible de sa 
Jeanne. Il pensait : c Elle a assez de moi... c'est 
l'horreur... le dégoût... » et renouvelant les 
tentatives de sa jeunesse, il a livré sa joue aux 
chirurgiens, l'affreux nœvus héréditaire demeu- 
rant rebelle à toute médication. Les opérations 
n'ont p^s servi davantage. Creusé, extirpé, le 
mal renaissait plus hideux chaque fois, s'éten- 
dait comme une énorme araignée livide sur tout 
un côté de la figure. Alors, saisi de rage, humi- 
liant dans son cœur l'amour qui ne voulait plus 
de lui, Autheman essayait de la débauche. 

Quand, sur le grand trottoir, on a su qu' Authe- 
man le riche entrait en chasse, ça été un splen- 
dide rabattage, le tiré des forêts royales. Mais ce 
délicat amoureux d'une femme chaste manquait 
de l'initiation du vice. La première qu'on lui ame- 



on 



i9i 



850 L'iVANGÉLISTB 



nait, dix-huit ans, succulente et ferme comme im 
beau fruit, était prise d'une terreur foUe^ la fi^pure 
cachée dans son bras nu à la vue de Thomme 
qu'il fallait aimer, c f ai peur... » disait-elle tout 
bas en grelottant. Et lui plein de pitié pour cette 
chair blanche d'esclave à Tétai : c Rhabille- toi... 
tu auras l'argent tout de même. » Une autre s'est 
jetée à son cou, l'enveloppant d'une caresse pas- 
sionnée. Celle-là, il l'aurait tuée... Décidément 
il n'y a pour lui qu'une fenune au monde, la 
sienne, et elle ne veut plus. Voilà pourquoi il 
s'est décidé à mourir. ^ 

Oui, lamort, ressource suprême des déshérités ; 
et une mort enragée, féroce, vengeresse, un de 
ces suicides de colère qui ensanglantent de débris 
humains Tangle dur des trottoirs et des corni- 
ches, la grille en fers de lance des colonnes 
commémoratives, chassent la vie empoisonnée 
de misères trop cruelles, de souffrances incu- 
rables, dans un grognement et un blasphème. 
C'est cette mort qu'il a choisie. Il se tuera ce 
soir, là-bas, tout près d'elle. Mais avant, il a 
voulu revoir cette chambre une dernière fois. 

■ 

Une grande chambre délicatement tendue de 
soie gris-tendre, à peineiuoe nuance entre les 



L*ÉVÂN6£USTS S51 



i 



boiseries à filets d'or. L'immatérialité de la femme 
qui vit là se devine à la netteté de cette ten* 
ture, de ces meubles laqués de la même couleur 
tourterelle, aussi frais que le soir du mariage, il 
y a onze ans..» Pauvre Autheman sanô prénom, 
que personne, pas même sa mère, n'a jamais 
songé à appeler Louis, pauvre Autheman le 
riche» pauvre laid ! A corps perdu sur le grand 
lit de ses amours drapé en lit de mort, quels 
cris de colère et de passion il étoufle, mordant 
l'oreiller, griffant la courtine dure! Et qui croi- 
rait à le voir pleurer tout haut comme un enfant, 
que c'est le même Autheman ganté, correct et 
froid que son domestique trouve un moment 
après dans l'antichambre, devant la cage de la 
perruche. 

Tous les ans, la cage et l'oiseau faisaient le 
voyage de Port-Sauveur, au grand scandale 
d'Anne de Beuil, furieuse d'entendre ce bec 
crochu de vieille hérétique appeler c Moïse... 
Moïse... » sous les ombrages évangéliques. 
Cette fois, volontairement ou non, la perruche 
a été oubliée; et la voilà couchée au fond de sa 
cage, la tête abandonnée, les pattes convulsées 
et raidies, devant le petit miroir cassé qui reflète 






Wl 



852 l'évangélistb 



la baignoire sans eau et la mangeoire vide. C'est 
fini d'appeler Moïse; plus rien d'Israël ne reste 
dans la maison du renégat. Autheman considère 
cela une minutp, passe sans colère, et froide- 
ment, au cocher en regardant sa montre : 

c Je suis pressé, Pierre... » 

Le coupé file, brûle les rues, les quais, le 
triste faubourg d'Ivry tout noir de ses chantiers 
de charbon, de ses masures ouvrières, de la 
fumée lourde de ses usines. Quartier de misère 
et de révolte, où les rares équipages qui passent, 
reçoivent des poignées de fumier et de boue par 
leurs portières. Mais le coupé dubanijuier, bien 
connu du peuple d'Ivry depuis si longtemps 
qu'il fait le trajet, n'a rien à craindre du de- 
hors, ses stores relevés, fermé comme une 
logette de lépreux, même quand la route s'en- 
gage entre les colzas et les blés, les plaines on- 
dulantes et dorées sous un beau soleil de juin. 
C'est ainsi qu'il voyage, ce richard, dépri- 
sonné seulement quand la grille a tourné sur ses 
gonds et qu'il peut aspirer hbrement l'odeur de 
miel des pawlonias flottant sur le silence en- 
gourdi de PoVt-Sauveur. 

c Où est madame?...» demande- t-il,tandis que 



l'évangélistf: 358 



le cheval s'ébroue, luisaat et fier, sa gourmette 
argentée d'écume. 
- c Dans le parc... Au banc de Gabrielle... ^ 

Sur ce banc moussu, circulaire, qui joint dans 
le haut les deux rampes de l'escalier et se blottit 
comme un nid entre les branches d'un vieux 
tilleul, la belle Gabrielle a sans doute parlé 
d'amour, soupiré des fredons et des propos ga- 
lants, par des soirs comme celui-ci, bourdon- 
nants d'abeilles et tout embaumés d'effluves 
chaudes. Pour Jeanne Autheinan, c'est un simple 
observatoire. Quand elle n'est pas à la Retraite, 
tout en s'entretenant avec Dieu, elle surveille de 
là à travers les branches le train domestiquCi 
l'alignement correct des charmilles, des par- 
terres fleuris, du potager dont les cloches de 
verre luisent le long de la voie. Les serviteurs 
savent cela, et quand c Madame est dans son 
arbre, » le château parait encore plus tenu, plus 
sévère que d'habitude. 

c L'âme qui veut s'unir à Dieu doit oublier 
toutes les choses créées, tous les êtres périssa- 
bles... » 

C'est la voix froide de sa femme que le ban- 
quier écoute en montant les hautes marches 

so. 



S54 L*£VA]fG£uSTE 



tournantes. Les sanglots de Watson lui répon- 
dent; pauvre Watson, revenue de sa mission, 
plus navrée, plus douloureuse que jamais, avec 
le souvenir de ses enfants qui s'acharne et crie 
dans son cœur. Jeanne s* indigne et gronde, sans 
s'émouvoir de ces larmes, car elle a reçu du 
Christ le don de force. 

€ Bonjour..., » dit-elle à Autheman en lui ten- 
dant son front bien vite pour reprendre l'entre- 
tien; mais lui, d'un ton de maître : 

c J'ai à vous parler, Jeanne... » 

A l'éclair de ses yeux, à la façon nerveuse 
dont il lui étreint le poignet, elle a compris que 
l'heure est venue de l'explication si longtemps 
remise. 

c Va, ma fille;... » dit-elle à Watson;. et elle 
attend avec cette expression excédée, épouvan- 
table, de la femme qui n'aime pas et qui sait 
qu'on vient lui parler d'amour. Assis sur le banc 
à côté d'elle, Autheman murmure : 

c Pourquoi retirez- vous votre main, Jeanne? 
Pourquoi reprendre ce que vous aviez donné?..* 
Si, si, vous comprenez bien... Ne faites pas ces 
yem qui mentent... Vous étiez à moi, pourquoi 
TOUS 6tes-vou8 reprise? » 



l'évânoéliste ; 855 



Puis, à mots pressés et brûlants^ il essaie de 
lui faire comprendre ce qu'elle a été dans sa vie. 
Après Tenfance solitaire et infirme, la jeunesse 
sans joie, craintive de se laisser voir ; aux heures 
aimantes et conquérantes la sensation atroce de 
Tinsecte laid qui fuit sous les pierres, de peur 
qu'on récrase. Un jour, elle est venue enfin, et 
tant de lumière s'épandait autour d'elle, qu'il 
s'est senti ranimé, vivifié. Même ses tortures 
d'amour, l'angoisse — quand il la regardait sous 
la charmille avec Déborah — l'angoisse de se 
dire : c elle ne voudra jamaisde moi...^ » même 
cela, c'était doux, venant d'elle. 

c Te rappelles'tu, Jeanne, quand ma mère est 
allée te demander?..^ J'ai passé l'après-midi ici, 
sur ce banc, à Tattendre. Oh! sans impatience, 
et très calme. Je me disais : Si elle ne veut pas» 
je meurs... Je savais comment; toutes mes dis- 
positions étaient prises... Eh bien, regarde-moi. 
Tu sais que je ne fais pas de phrases... Me voilà 
devant toi comme il y a onze ans, très ferme 
dana ma volonté de mourir pour un refus> et 
l'heure et le lieu décidés... Prononce. » 

Elle le connaît sérieux.et sinoère, et se garde 
bien d'articuler le c non » qu'il peut lire dans la 



S56 L'BvAHaiusn 



décision de ses yeux, dans le retirement ins- 
tinctif de tout son être. Doucement, elle le rap- 
pelle au sentiment chrétien, à la foi apaisante, à 
la loi de Dieu qui nous défend d'attenter à nos 
jours. 

c Dieu !..• Mais c'est toi mon Dieu... •» 

Et avec des baisers plutôt que des mots, un 
bégaiement passionné : 

c Dieu, c'est ta bouche, ton haleine, tes bras 
qui m'enlaçaient, ton épaule nue oii j'ai dormi... 
Dans ce temple où tu m'as conduit, sur ces 
chiffres où mes yeux se brûlent, je n'ai jsuoaais 
pensé qu'à toi. Tu étais mon courage au travail, 
ma ferveur à la prière. Maintenant tu t'es re- 
prise... Conunent veux-tu que je croie?... Com- 
ment veux-tu que je vive?... » 

Elle se dresse, indignée qu'on ose ainsi blas- 
phémer devant elle. Une rougeur monte à ses 
joues, le feu de cette colère sainte que permet 
récriture.... Courroucez-vous et ne péchez point. 

c Assez, plus un mot... Je croyais que vous 
m'aviez comprise... Dieu et mon œuvre !... Lie 
reste n'existe plus pour moi... > 

Elle est belle ainsi, toute frémissante, elle qui 
ne s'émeut jamais, et des brindil1e<% pâles de 



L'iVÂNGÉLISTE 857 



tilleul tombées sur ses cheveux noirs dans un 
désordre qui lui sied. Il Tadmire un moment, 
la pénètre de cet effrayant regard d'ironie glis- 
sant sur son bandeau. Est-ce vraiment Dieu 
Tobstacle?... ousa monstrueuse laideur ?... En 
tout cas, il la connaît. C'est un c non » im- 
placable. 

c Je pensais bien, i dit-il en se levant et revenu 
à son ton habituel, posé et froid, le ton des af- 
faires, c je pensais bien que ma démarche était 
inutile ; mais je ne voulais pas qu*il y eût de ma- 
lentendu entre nous. ^ 

Il fait deux pas pour s*en aller, puis s'arrête : 

« Alors, jamais?... 

— Jamais. » 

Où va-t-il?... Il a regardé sa montre et se hâte 
vers la maison, comme un homme qui craint de 
manquer un rende2>vous... Eh! quM aille. Dieu 
châtie l'esprit de révolte... Sans plus s'occuper 
de lui, elle prie pour calmer son intime frémis- 
sement, pour effacer la souillure qu'a laissée sur 
son âme ce brutal rappel à la terre. Elle prie et 
s*apaise, tandis que le soir tombe en frissons 
dans les branches et que des vols de grands 
phalènes remplacent les sphynx sur les géra- 



it 



858 !.• 



Diums da jardin, éteints peu i peu» dispams 
dans une nnit où il n*y a pas encore de lune, n 
ne reste de visible que la voie du chemin de 
fer, droite et lisse sous la lueur grondante de 
deux globes de feu apparus au tournant de la 
Seins. 

L'express du soir!.». 

n passe en éclair et en tonnerre ; et Jeanne 
pour qui c'est le signal du diner et qui descend 
les marches lentement au dernier verset de sa 
prière, le regarde fuir dans la nuit, sans se 
douter qu'il vient de la faire veuve. 

On l'a retrouvé le soir même, dans un va-et- 
vient de lanternes affolées entre les trains mon- 
tants et descendants. Son chapeau, sa canne et 
ses gants étaient soigneusement posés sur la 
rampe de la terrasse. Le corps entraîné loin, 
broyé, jeté à tous les côtés de la voie ; la tête 
seule intacte, et hors du bandeau protecteur, 
plus visible et plus effroyable que jamais, le 
mal immonde, l'araignée aux longues pattes 
agrippantes, toujours en vie, acharnée sur sa 
proie. 



.1 



|!' F ^ 



XVII 



AIIONS-tOUS BIEN... RI lOUS QUITTONS JAIAIS.. 



M** Ebsen commençait à sortir, à se rassurer. 
Lies d*Ârlot étaient rentres à Paris et lui au- 
raient servi de protecteurs, en admettant qu'on 
eût sérieusement pensé à l'enfermer. Il fallait 
seulement qu'elle se tint bien tranquille, car 
l'affreux accident arrivé au banquier, le courage 
digne de sa veuve, son intelligence supérieure à 
reprendre les affaires en vraie bru de la vieille 
Âutbeman, tout cela déplaçait l'opinion publique 
i son profit. D'ailleurs la pauvre mère était ré- 
duite maintenant, matée par la peur et cette 
attente mêlée d'espoir qui avait duré des mois ; 
volontiers elle eût dit comme la paysanne là bas 



S60 l'éyanoeliste 



et du même accent fatidique : c Rien à faire... » 
N'osant encore rentrer rue du Val-de-Grâce, 
elle continuait à occuper seule la chambre d'Hen- 
riette qui, à bout de ressources, venait de partir 
en Podolie. Elle-même, à la fin de ses petites éco- 
nomies, avait dû reprendre quelques anciennes 
leçons. C'était sa distraction pendant le jour; 
mais la longueur des soirées lui faisait presque 
regretter sa turbulente amie, surtout depuis 
la maladie de Magnabos. L'orateur funèbre, 
ayant pris un chaud et froid au dernier enterre- 
ment, traînait un mauvais rhume à fièvre et à 
grosse toux creuse ébranlant de ses quintes les 
manitous sur leurs tréteaux. On lui défendait de 
parler; et M"^* Magnabos, tout en continuant à 
coucher d'assiett€y devait subir l'humeur Tarieuse 
de son malade, enragé de Tidée que les frères 
mouraient et s'enterraient sans lui. 

Tristesse pour tristesse, M"* Ebsen restait 
dans son taudis, devant la lézarde du grand 
mur toujours plus creuse ; et la pensée de sa 
fille, rentrée despotiquement en elle, depuis 
qu'elle ne craignait plus le cabanon des folles, 
l'obsédait sans relâche. < Où est-elle? Que 
iait-elle? » Ne recevant plus de lettres, elle 



L*évAffaéusTB 861 



relisait les anciennes, si froidement cruelles, 
cette carte postale en travers de laquelle elle 
avait écrit : dernière lettre de mon enfant. De 
cela même elle se serait contentée, d'une ligne, 
d'un mot : Eline. 

Lorie lui manquait aussi, appelé depuis quel- 
ques jours à Amboise pour la succession des 
Gailleton, morts à deux semaines Tun de l'autre. 
En son absence, elle allait furtivement savoir 
chez la mère Blot s'il n'y avait pas de nouvelles ; 
mais elle ne s'arrêtait pas, se privait de monter 
jusqu'à son appartement, même d'embrasser 
Maurice et Fanny restés à Paris avec Sylvanire. 
Toujours cette crainte de gens slpostés pour l'en- 
lever, qui la faisait se retourner dix fois dans la 
rue déserte. 

Un jour, comme elle entr'ouvrait la porte avec 
son éternel et triste: « rien pour moi, mère 
Blot?<.. » la concierge s'élança, la figure à 
l'envers : 

« Mais si... Mais si... Votre fille est là-haut... 
Elle vient d'arriver. . . » 

Où trouva-t-elle la force de monter, de tour- 
ner la clef restée sur la porte, de se trainer 
jusqu'au salon!... 

21 



S62 L'iVANOiLISTB 



« Mon enfant... ma petite fille... > 

Elle l'avait prise à pleins bras, pleurait dou«- 
cernent dans ses cheveox sans parler, tandis 
qu'ÉIine se laissait embrasser, blanche et froide, 
et si maigre sous son chapeau de paille noire, 
dans son minable et flottant waterproof. 

c Oh ! ma jolie petite Lina, murmurait la mère 
un peu écartée pour la voir, ils me l'ont toute 
cbancbée. » 

Et de nouveau cramponnée à son cou, avec 
Paspiration sanglotante du noyé qui boit l'air et 
la vie : 

c Ne t'en va plus, dis... ça fait trop mal... » 

De tout près, pour que ses reproches fussent 
adoucis de caresses, elle lui racontait son grand 
chagrin, ses courses éperdues, et qu'ils avaient 
voulu l'enfermer comme folle. 

€ Tais-toi, tais-toi, disait Éline... Dieu m'a 
permis de revenir; remercions -le sans nous 
plaindre. . • 

— Oui, tu as raison... » 

Son enfant de retour, elle oubliait tout. L'in- 
fâme Birck lui-même serait entré, qu'elle l'eût 
embrassé sur sa barbe de Judas... Pensez I l'avoir 



l'évangéustb 863 



à elle, la tenir, entendre son petit pas dans la 
maison ressuscitée, toutes les persiennes ou- 
vertes; la suivre de pièc^ en pièce dans le re- 
mue-ménage de l'arrivée, ouvrir ensemble des 
malles et des tiroirs, s'asseoir devant le petit 
dîner improvisé, les mains et les regards se 
croisant comme autrefois, s'étreignant par dessus 
la table. Quelle rancune, quelle colore auraient 
tenu contre un ravissement pareil 1 

Dans le jardin, doré d'un beau couchant » on 
entendait rire et jouer les petits Lorie qui s'en 
donnaient de fourrager les bordures et les 
plates-bandes; depuis qu'un grand écriteau : c A 
Louer » pendait sur le pavillon fermé du pas- 
teur. Mais Éline ne pensait pas à eux, ne 
distinguait même pas leurs cris de ceux des 
moineaux dans les arbres ; et M"** Ebsen, igno^ 
rant ses intentions, n'osait lui parler du passé, 
de peur d'effaroucher, de briser oe fragile et 
surprenant bonheur. On a de ces transes dans 
les trop beaux rêves. 

Il fut seulement question du doyen. Pauvre 
homme, quel crèves-cœur, c'avait dû être de 
s'arracher à ce coin paisible, i ce jardin planté 
par lui, d'abandonner sea chères rose» doubles 



3fii l/ÉVANGéîJSTB 



et son vieux cerisier dont il cueillait avec tant 
de précautions les quelques fruits aigrelets , 
vraies cerises de Pans, trempées de poussière 
noire, qu'il fallait essuyer et laver avant de les 
mettre sur la table ! Et M""* Ebsen se figurait le 
vieux ménage s*en allant derrière ses meubles^ 
eux aussi à bout de service et ne demandant que 
du repos; elle le voyait campant quelque part en 
province chez des enfants mariés, attendant de 
retrouver une cure modeste et toutes les priva- 
tions des premières années. Tout cela pour 
elle, pour avoir osé seul dans Paris élever la 
voix contre la cruauté et Tinjustice. 

c Àh! Linotte, si tu Tavais entendu dans ce 
temple... Gomme c'était beau, comme on le sen- 
tait bien avec Dieu... Tu serais revenue bien vite, 
méchante... » Et craignant de Favoir fâchée, elle 
lui prenait la main qu'elle baisait gentiment par 
dessus la table : c ...pour rire, tu sais bien... » 

Éline sans répondre restait distraite, absor- 
bée, un étirement de souffrance et de lassitude 
sur sa pâleur. La mère pensait : c C'est le 
voyage... » et malgré son mutisme elle la ques- 
tionnait, curieuse de savoir d'où venait son 
enfant, mais n'en tirant que des mots vagues, 



l'évangéliste 865 



embarrassés... Â Zurich, elle avait été un mois 
malade... Elle avait fait beaucoup de biea à 
Manchester... Et de temps 6n temps une phrase 
de la Bible, une exhortation pieuse : c Souffrons 
en Christ, ma mère, et nous régnerons avec lui. » 
Et la mère de se dire encore : c ma jolie petite 
Lina, ils me Font toute cbancbée... > 

Enfin Tessentiel était de l'avoir là, tout près 
dans sa petite chambre, où Lina rentrait de bonne 
heure, prétextant sa fatigue, pendant que M°**Eb- 
sen veillait au contraire, pressée de se réinstal- 
ler, de reprendre ses habitudes dans le cher 
logis si longtemps abandonné, et s'arrêtait à 
toute minute au milieu de' ses rangements, avec 
le sentiment délicieux de la paix retrouvée, de 
la maison pleine, après tant d'heures de déses- 
poir et de solitude. 

La rue dormait. Par dessus les arbres des 
jardins, Saint-Jacques-du-Haut-Pas envoyait le 
timbre grave de l'heure, et Bullier les ritour- 
nelles coupées de ses violons. Plus rien ne bou- 
geait chez Éline. Pourtant sa lumière veillait 
endore. « Elle aura oublié d'éteindre... » pensa 
M"*Ebsen, qui entra doucement... La jeune fille, 
était à genoux sur le carreau de la chambre, la 



366 L'éVANaÉLIBTE 



tète renversée, leô bras tendus dans un raide 
mouvement d'invocation. Au bruit de la porte, 
elle dit durement sans se retourner : 
< Laisse-moi avec Dieu, ma môre... .» 
La mère s'élança^ Tétreignit follement : 
c Non, non, pas ça» mon enfant chérie..., ne 
sois pas fâchée... tu t'en irais encore... > 

Et tout à coup, déliant son étreinte, tombant 
à genoux de tout le poids de son groft corps : 

t Tiens! je prie aveo toi««. Dis tout haut ce 
qu'il faut dire«.. » 

Quand le soleil donne à plein sur la maison, 
il y en a pour tous lès étages. En serait-^il de 
même du bonheur? Deux jours après l'arrivée 
d'Éline, M*^* Ebsôn recevait une lettre de Lorie 
lui annonçant qu'il héritait décidément des cou- 
sins Gailleton. Leurs rentes étaient en viager ; 
mais il lui restait la maison qu'il comptait ven- 
dre, et le vignoble, aveo la closerie, où il allait 
installer les enfants, Romain et Sylvanire. C'est 
de là qu'il écrivait, de la chambre de sa mar- 
tyre donnant sur la grosse tour du château. 
Maurice continuerait ses études pour Navale, au 
petit collège d'ÂmbQise, Pauvre élève du Borda» 



VisvAVi^isLiBrE 867 



victime de la vocation!.... Puis ces nouvelles 
données, timidement, en post-scriptum, Lorie 
Dufresne ajoutait : 

c Vous avez retrouvé votre enfant. Je pense 
que dans cette immense joie qui vous arrive, 
s'il y en avait un peu pour moi» vous me Tau- 
riez écrit. Mais je veux bien que vous sachiez, 
que vous lui disiez que mon cœur à moi n'a 
pas changé, et que les petits n*ont toujours pas , 
de. mère. » 

Voici, dans son ingénuité tendre et les tour- 
nures étrangères de sa phrase, la réponse de 
M»« Ebsen : 

c Lorie, mon ami, c'est mon enfant et ça n*est 
plus mon enfant. Douce et soumise, prête à tout 
ce qu'on veut, mais froide, détachée, comme s'il 
y aurait quelque chose de brisé en elle. C'est 
son cœur, voyez«vous, qui ne va plus. Quelque- 
fois je la prends, je la tiens à brasse-corps pou- 
tre moi pour la réchauffer. Je lui crie : c Mais 
je n'ai que toi, mon enfant chérie... Et qu'est- 
ce que c'est que la vie, si on ne s'aime plus J » 
Elle ne répond pas, ou elle me dit qu'il faut 
nous aimer en Dieu et que le salut de nos âmes 
est la seule affaire. Elle ne s'occupe pas d'autm 



i 



S68 l'évangéliste 



chose, et chez nous tout son temps se passe en 
prières, en lectures édifiantes. 

€ Les premiers jours, elle est allée voir toutes 
nos amies, elle s'est montrée partout; mais 
maintenant elle ne sort plus et ne parle pas même 
de reprendre ses leçons. Je ne sais ce qu'elle 
compte faire, et je travaille pour deux en atten- 
dant. Oh ! tant qu'elle voudra, mon Dieu ; j'ai 

» vingt ans, depuis qu'elle est là Pour ce qui est 

de vous, ça ne va pas bien non plus. Quand j'ai 
reçu votre lettre, je suis allée prendre Fanny, 
qu'elle n'avait pas encore vue. J'espérais lui 
ouvrir le cœur avec les grâces de l'enfant, ses 
petites mines, ses cheveux fias qu'elle aimait 
tant à coiffer. Eh ! bien, non, elle l'a accueillie 
comme ime étrangère, d'un de ces baisers de 
glace, qu'elle me donne ; et elle n'a fait que 
parler de Dieu, de la nécessité de TEvangile à 
la pauvre petite toute tremblante de peur et se 
serrant contre moi... 

c Et pourtant je ne perds pas tout espoir de 
guérir ma fille de cette affreuse maladie de ne 
plus aimer rien; c'est une affaire de temps et de 
tendresse. Tenez! la nuit dernière, je pleurais 
tout bas dans mon lit, car enfin ça fait delà peine 



L'éVANOiUSTB 369 



de perdre son enfant toute vive. J*âi cru enten- 
dre une plainte à côté. Je me lève, je cours vers 
Lina, couchée sans lumière et ne dormant pas. 
« Qu'est-ce que tu as, ma chérie ? — Mais je n*ai 
rien, rien du tout... » et en Tembrassant, je sen- 
tais ses joues toutes mouillées de larmes froides, 
c Ah! mon ami, y a-t-il quelque chose de plus 
triste que cette mère et cette fille pleurant sans 
rien se dire, avec la nuit entre elles?... Tout de 
même elle a pleuré ; c'est le cœur qui revit peut- 
être. Et si elle me rendait son cœur, elle vous 
le rendrait aussi et à vos enfants. . » 

C'était le 15 juillet, environ trois semaines 
après le retour d'Éline chez sa mère. M""* Ebsen, 
revenant de dire adieu à la dernière de ses élèves 
restée à Paris, avait fait un détour pour prendre 
des nouvelles de Magnabos. 

c Mal, très mal... » râlait du fond de son fau- 
teuil l'orateur funèbre devenu aphone; et se 
tournant péniblement vers sa femme qui arrosait 
de larmes silencieuses la robe bleue de Saint- 
Rigobert : « Surtout, je t'en prie, pas de discours 
sur ma tombe... je n'en veux pas... Il n'y en a 
pas un qui sache parler. » 



870 L^iVAminsTE 



Puis, s'exaltant à propos de la fête nationale 
de la veille : 

« Hein? vous avez vu. M"* Ebsen?... Était-ce 
beau!... Ont-ils gueulé!... Étaient-ils contents ! 

— Oui, j*entendais çà de loin, mais nous 
n'avons rien vu... Lina n'a pas voulu sortir. > 

Magnabos s'indignait : 

c Pas voulu sortir!... mais c'est notre fête 
pourtkit, la fête des petits, la fête du peuple, la 
fin des superstitions et des privilèges... Des lam- 
pions ! Des lampions! nom d'un tonnerre!... 

— Mon ami... mon ami... » disait la pauvre 
M*^ Magnabos, craignant de lui voir saigner son 
dernier poumon. Et son œil suppliant renvoyait 
M"* Ebsen qui rentrait par les rues encore pa- 
voisées de drapeaux» d'emblèmes, de guirlandes 
feuillues détrempées par une pluie d^orage. 

Était-ce la vue de ce mourant, le chagrin de 
sa vaillante femme, peut-être aussi la tristesse 
de ce lendemain de fête ; mais M'''' Ebsen se sen- 
tait envahie d'un malaise, les jambes molles de 
la fatigue qui restait dans l'air alourdi. Le 
Luxembourg qu'elle traversa lui parut immense 
et sinistre, avec le bois dégarni de ses estrades, 
de grands gibets verts éclatés et noircis où B'ac* 



L'ivANOiuSTE 871 



crochaient les girandoles tricolores des petits 
godets à huile. De grosses lanternes en papier 
orange roulaient à terre au pied des arbres cal- 
cinés, dans une poussière de bastringue qui 
flottait encore... Elle marchait vite ; il lui tardait 
d^échapper à cette tristesse de la rue, d'être chez 
elle, Éenée contl*e Mû enfant. 

c Lina!... Lina!... » 

La chambre d'Ëline, fermée à clef, ne s'ouvrit 
qu'au second appel, montrant la jeune fille 
debout, prâte à sortir, et plus blanche encore 
que d'habitude dans le large ruban noir qui 
nouait son chapeau sous le menton. Près d'elle, 
sur une chaise, sa valise et de menus objets de 
voyage tout préparés. 

<r Éline?... Qu'est-ce que . . .?... 

— « Dieu m'appelle, ma mère.», je vais à lui. » 
Oh! cette fois, la mère n'eut pas un cri, pas 
une larme. Elle comprenait la comédie infâme, 
et que pour répondre à l'accusation du vieil 
Âussandon, on avait laissé la jeune fille revenir 
quelque temps chez elle, se montrer partout, 
prouver enfin qu'alla était Ubre^ non séquestrée 



87â h*tiàMiusn 



et forcée. Puis Timpression produite, au risque 
de tuer là mère, en route!... 

C'était trop, à la fin. 

c Eh! bien, Ya... je n*ai plus d'enfant... > 

Elle dit cela sourdement, d'une voix terrible. 
Après, les deux femmes restèrent droites, sans un 
mot, sans un regard, attendant la voiture qu'on 
était allé chercher... 

Ce lut long, ce fut rapide, incommensurable 
comme la minute où l'on meurt. 

c Adieu, ma mère... je t'écrirai... » dit Lina. 

L'autre répondit seulement : < adieu... » 

Machinalement leurs joues se frôlèrent, un 
baiser glissant et froid comme la dalle d'un 
temple. Mais en ce court contact, la chair, s'émut, 
cria, et tout au fond d'Eline, dans ce qui restait 
de son enfant, la mère entendit le soulèvement 
avorté d'un sanglot. 

c Reste alors!... » 

Et elle lui tendait ses bras tout grands. Mais 
Éline, égarée, la voix rauque : 

c Non, non, pour ton salut, pour le mien... je 
te sauve en nous déchirant... » 

... M"« Ebsen, immobile à la même place, en- 
tend ce pas léger qui s'éloigne sur l'escalier. 



l/ÉVANGKMSTB 373 



Et sans que la fille se penche à la portière, 
sans que la mère soulève son rideau, pour ré- 
change d'un dernier adieu, la voiture cahote, 
tourne la rue, se perd entre mille autres voi- 
tures dans le grondement de Paris. 

Elles ne se sont plus revues... Jamais. 



rat. 



iOPWMViHaHIBWiVIPH^HiWBHVi^Bi^a^ 



TABLE 



Pif es. 

I. — Grand-mère 1 

II. — Un fonctionnaire 1? 

III. — Eline Ebsen 34 

IV. — Heares da matin 56 

V. — L'hôtel Autheman 79 

VI. — L'Écluse . 107 

VII. — PorlrSauveur . 129 

VIII. — Le Témoignage de Watson 149 

IX. — En haut de la côte 178 

X. — La Retraite 205 

XI. — Un détournement • 227 

XII. — Romain et Sylvanire 253 

XIII. — Trop riches 270 

XIV. — Dernière lettre 293 

XV. — A rOratoire 313 

XVI. — Le banc de Gabrielle 331 

XVII. — « Aimons-nous bien... Ne nous quittons 

jamais » • • • # 359 



Paris. — Imp, Paul Dupont (Cl.) 77.12.82. 



E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR 

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terre (Mémoires du chevalier de Gram- 
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P.-L. Courrier L'âne d'or. — Daphnis et Cloé, 1 vol. 

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mon oncle Tobie, du voyage sentimen- 
tal dans le midi de la France et de l'his- 
toire de l'abbesse des Andouillettes, 1 v. 

Harg. de Valois Les Contes de la reine de Navarre, 1 vol. 

Chaque volume de la Bibliothèque choisie des chefs- 
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biographique et littéraire sur chacun des auteurs; il est 
imprimé avec soin, sur beau et fort papier vélin glacé, et 



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orné de têtes de page et culs de lampe^ dans un format 
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œuvre de vulgarisation de ce genre se fait dans des con- 
ditions aussi avantageuses pour le public. Aussi le succès 
qui a accueilli les premiers volumes de la Bibliothèque 
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thèque se répand-elle dans toutes les couches de lecteurs. 



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melle, 8 vol 

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lions, 1 vol 



6 




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